CHAPITRE V l'écriture du drame
Ibsen quitta les pays Scandinaves vers le milieu d’octobre et alla s’installer à Munich. Pour la première fois depuis un peu plus de vingt ans, il allait être chez lui, au lieu de vivre en logement garni. Dans la grande et large artère de la ville, Maximilianstrasse, 32, il loua un appartement spacieux, et put enfin y placer les tableaux anciens dont il était très fier. Il y vécut très tranquille cette année-là. Parfois il le regrettait, écrivant à Hegel : « Nous menons ici une vie agréable et tranquille ; presque trop tranquille. Nous aimerions recevoir un peu plus souvent la visite de Scandinaves qui passent l. » D’autres fois il en était satisfait, et écrivait au même Hegel : « Il y a peu de Scandinaves à Munich cet hiver. Aussi vivonsnous tranquillement entre nos quatre murs, et c’est ce qui me convient le mieux *. » Il aimait recevoir, et il craignait d’être dérangé.
Il faut se représenter Ibsen, au cours de cette année 1885-86, où il eut si peu de visiteurs, reprenant ses habitudes de travail Tégulier et continu, soit à son bureau, soit, de 5 à 6 heures de l’après-midi, au Café Maximilian, seul, toujours à la même place, avec un verre de bière ou de cognac, et entouré de journaux que parfois il ne lisait pas. Il a dû peu les lire, cette
1 L. C. Nielsen, Frederik V . Hegel , II, p. 371. Lettre du 4 décembre 1885.
1 Ibid., p. 372. Lettre du 28 janvier 1886.
année-là, étant trop absorbé par ses méditations au sujet de la pièce qu’il avait sur le chantier. Ce fut un travail laborieux. Et pour l’achever, il renonça par exception à sa saison d’été, et resta tranquillement à Munich, exception qui devint presque sa règle, par la suite.
Parmi les gens de passage, un des premiers qui vint le voir fut Jonas Lie, qui arriva le 2 novembre, et à la question : « Ne penses-tu jamais à rentrer au pays? » il répondit qu'il n’avait pas envie de vivre dans un nid de guêpes. Sur quoi Mme Ibsen dit : « Je ne peux m’empêcher de penser avec amusement à la réponse de mon mari, autrefois, lorsque Bjôrnson a tellement insisté auprès de lui pour qu’il n’acceptât pas de décorations. — Qu’écrivit-il? demanda Mme Lie. — Ce fut une petite carte très brève, où il y avait seulement : « Tu vas te taire, car je te connais, et je sais photographier. Et ce fut Stensgaard, comme vous savez. » Et Mme Ibsen de rire K Elle pensait évidemment qu’Ibsen allait faire, dans sa prochaine pièce, une caricature de Dietrichson, comme elle croyait que Stensgaard était une caricature de Bjôrnson.
Mme Ibsen voyait les incidents de Kristiania sous un aspect trop personnel. Les expériences du séjour dans le nid de guêpes étaient naturellement l’objet des méditations d’Ibsen, mais l’amenèrent surtout à des idées plus générales, et ce travail de sa pensée paraît avoir gêné l’écriture du drame qu’il avait dans l’esprit, et qui était aussi l’objet de méditations distinctes et concurrentes. On se rappelle qu’en avril 1885, quelques semaines avant son départ pour la Norvège, il estimait son plan assez mûr pour écrire bientôt son brouillon. C’est sans doute à peu près le même plan qu’il reprit presque aussitôt après l’interruption de ses cinq mois de séjour dans le Nord, et dont il parle dans sa lettre à Hegel du 4 décembre, déjà citée :
je vois maintenant très clairement le plan de ma nouvelle pièce, et ’
1 Erik Lie, Erindringer jra et digterh]emy p 73.