‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 19 sur 300 · LA CRITIQUE ET LES REPRÉSENTATIONS · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE ET LES REPRÉSENTATIONS

Le Canard sauvage parut le n novembre 1884. Bjôrnson, si bien disposé qu'il fût alors en faveur d'Ibsen, fut très choqué. Il écrivit à Hegel :

Combien je trouve écœurant le nouvel ouvrage d’Ibsen ! Je m’étonne vraiment que les mêmes gens puissent écrire des éloges sur nous deux. Il traite un peu de ce qui est le sujet de mon prochain Au delà des ■ forces ; son livre aurait pu porter le même titre *.

J'avoue ne pas voir une si grande ressemblance entre Le Canard sauvage et la seconde partie de Au delà des forces 1 2.

Par contre, Jonas Lie et sa femme furent enthousiastes, si l'on en juge par les termes du remerciement d'Ibsen : « .Tu peux penser si j’ai été ravi de recevoir ici dans ma solitude un pareil message à propos du Canard sauvage de toi et de ta femme 3. » Et Jonas Lie écrivit à Hegel : « Je suis extrêmement heureux que Le Canard sauvage ait un grand et mérité succès, et il en aura plus encore à la scène 4. » C'est évidemment le réa-

1 Lettre du 20 novembre 1884, L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 136.

2 C’est plutôt de Au delà des forces , I, que l’on rapproche, d’habitude, le drame d’Ibsen (V. Francis Bull dans Hundreaarsutgave , X, p. 22, et Jean Lescoffier, dans Bjôrnson , la seconde jeunesse , pp. 400-401). Rapprochement qui ne me paraît pas s’imposer.

3 Lettre du 20 novembre 1884, publiée par Vendens Gang .

4 Lettre du 24 novembre 1884, L. C. Nielsen, op . cit., p. 543.

lisme dans la peinture des caractères qui a surtout plu à Jonas et à Thomasine Lie.

Entre ces deux jugements si opposés, en voici un d'un homme qui n’était pas un ami personnel. C’est encore à Hegel, confident des hommes de lettres, que Al. Kielland écrit :

Je ne suis sans doute pas le premier à vous avouer que je trouve Le Canard sauvage bizarre ; cela me semble archaïque et tarabiscoté ; ces perpétuels symboles, et suggestions, et traits appuyés, sont trop criards pour moi. C/est pourquoi l’animal amusera sûrement le public, et les acteurs seront enchantés, puisque les personnages sont de grossières caricatures ordonnées en un groupe baroque autour d'une formule grave. Mais c'est inconcevable de voir jusqu’où cet homme peut atteindre dans la peinture des caractères avec un petit nombre de coups de pinceau, d'exagérations et de raccourcis grossiers; comment il y arrive, c'est chaque fois une merveille, un tour de force prestigieux ; mais il me semble bien que, cette fois, le magicien tombe un peu dans la banalité ; si seulement un grand esprit parmi les critiques pouvait remonter son courage et dire que Le Canard sauvage est tout ce qu’il y a de plus profond, ce serait au moins un peu amusant h

Le grand esprit parmi les critiques, c’était Brandès, et c'est bien surtout l’idée qu’il cherche à dégager. Il estime qu’Ibsen n’avait jamais encore écrit une pièce aussi pessimiste.

Dans cette œuvre riche et puissante aussi, on observe la trace de l’effet, vivement ressenti par Ibsen, qu'avait produit sur lui le mauvais accueil fait aux Revenants , notamment dans le personnage de Gregers Werle, présenté comme la caricature d'un apôtre. [Ibsen] s'est demandé sérieusement pour la première fois si vraiment c'était la peine, si vraiment c’était un devoir de proclamer la vérité à des gens ordinaires, tels que son public, si le mensonge n’était pas précisément pour eux nécessaire dans la conduite de leur vie 2.

Et Brandès fait de la pièce un éloge plus chaleureux que des autres drames d’Ibsen, et la considère comme marquant un progrès dans sa production.

] Lettre du 18 novembre 1884, L. C. Nielsen, op. cit., p. 465.

* Georg Brandis, Henrik Ibsen , 1898, pp. 145-6.

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