‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 181 sur 300 · LES STADES SUCCESSIFS · texte numérisé non relu

LES STADES SUCCESSIFS

i° Celle du plan d’avril 1885, qui a sans doute commencé en 1884, peu après l’achèvement du Canard sauvage , et a pris fin au départ pour le Nord, en mai 1885. Sur ce premier plan, on n’a aucune autre indication que celles qui figurent dans la note de l’hiver 1882-1883, écrite pour Le Canard sauvage , lorsque E. L., le futur Hjalmar Ekdal, avait quelques traits du futur Rosmer ;

2° La période d’interruption du voyage dans le Nord, de mai à octobre 1885, où l’on peut tout au plus penser qu’Ibsen, à Trondhjem et à Molde, a entrevu quelque modification au plan d’avril ;

30 La période d’incubation nouvelle, d’octobre 1885 à juin 1886, pendant laquelle ont été écrites les notes I-V (pp. 600-605), et qub Peu à peu, transforme le plan d’avril 1885 en celui qui suit ;

40 L’écriture du brouillon de l’œuvre définitive, rapidement écrite, puis mise au net aussitôt. Cette période va de la mi-juin à la fin de septembre.

Il est clair que la période la plus importante, en même temps que la plus longue, est la troisième, celle de l’incubation nouvelle, où, sous l’influence des souvenirs de son voyage, Ibsen s’est vu obligé de modifier sans doute assez profondément son projet antérieur. C’est ce que lui-même a expliqué dans une lettre à Brandès peu de temps après l’achèvement de son nouveau drame :

Tout aussitôt après mon retour ici, j'ai été tourmenté par une nouvelle pièce, qui voulait absolument sortir, et c'est seulement au commencement du mois dernier que j'en ai été débarrassé. [...] Je ne suis parvenu que tard, il est vrai, à travailler à cette pièce. C'est en juin seulement que j’ai mis sérieusement la main à la plume. Les impressions, les expériences et les observations recueillies pendant mon voyage en Norvège l'été dernier m’ont longtemps causé du dérangement. Ce n'est qu'après avoir vu tout à fait clair dans ce que j’avais vu et en avoir tiré les conséquences que j’ai pu penser à convertir le résultat en une œuvre littéraire. Votre voyage à Kristiania et ce qui vous y est

arrivé m'a donné aussi beaucoup à réfléchir; cela me fournissait une précieuse contribution à la caractéristique de nos hommes de progrès *. Jamais je ne me suis senti plus étranger à l'égard du Thun und Treiben de mes compatriotes norvégiens qu'après les leçons que m’a données l’année écoulée. Jamais je n’ai éprouvé une telle répulsion. Jamais un sentiment aussi désagréable. Mais je ne renonce quand même pas à l'espérance de voir un jour cet état de choses informe s'ordonner en un véritable contenu civilisé, une véritable forme de civilisation. Mais c'est là une possibilité qui, pour le moment, n’intéresse là-bas personne. Je ne crois pas non plus que les forces actives actuellement existantes chez nous soient capables de remplir des tâches plus profondes et plus pénétrantes que celles qui sont maintenant à l’ordre du jour. Ce fut une heure malheureuse pour la cause du progrès en Norvège que celle où Johan Sverdrup est arrivé au « pouvoir » — et a eu muselière et menottes 2.

C'est sous l’empire de cet état d’esprit qu’ Ibsen a composé son drame au cours de la troisième période. Il a glissé alors peu à peu de la colère qu’il ressentait en octobre, à son retour dans le midi, jusqu’à un dégoût mêlé d’une sorte de sérénité qui lui faisait entrevoir un monde meilleur sortant de la confusion présente. Le changement était dû sans doute à ce que ses six ou sept mois de méditations atténuaient les impressions premières, devenues plus lointaines. Il était dû aussi, je pense, à l’influence de Snoilsky, à mesure que celui-ci s’imposait davantage comme modèle du futur Rosmer, et introduisait dans la pièce sa naturelle bienveillance, à laquelle Ibsen ne pouvait atteindre lui-même. Et à la conception catastrophique d’avenir qu’il avait exprimée autrefois dans « L'assassinat d' Abraham Lincoln , Ibsen substitua une idée nouvelle, plus conforme à la doctrine d’évolution, qu’il indiqua dans un poème. Il n’avait pas écrit de vers depuis dix ans, et il composa le petit poème Éolties nébvleuses, où il a condensé

* Allusion au mauvais accueil fait par le groupe de la a Bohème de Kristiaina» à la conférence que Brandès avait faite, sur invitation, à la nouvelle « Société libérale des Étudiants ». Il avait parlé de la Pologne opprimée, alors que la Bohème aurait voulu qu’il prît parti dans la question de la saisie du livre de Hans Jæger.

a Lettre du io novembre 1886, Breve, II, pp. 164-165.

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