‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 182 sur 300 · ÉTOILES-NÉBULEUSES · texte numérisé non relu

ÉTOILES-NÉBULEUSES

son pessimisme et son optimisme lointain. Il y voit le monde actuel comme une étoile dans son état primitif de nébuleuse chaotique et dispersée, mais tout de même capable de devenir une étoile étincelante.

Il serait intéressant de suivre cette évolution de Tétât d'esprit d’Ibsen au cours de l'élaboration de Rosmersholm, dans les stades successifs de son drame, surtout pendant la troisième période, celle de l’incubation laborieuse. Malheureusement, les manuscrits qu’il a laissés ne le permettent guère. Comme il arrive souvent, ils ne décèlent rien de ses intentions premières : on n’a aucune note sur le premier plan, pourtant assez poussé, d’avant le voyage en Norvège. En octobre 1885, il a vraisemblablement repris ce premier plan comme point de départ. Mais les notes d’alors sont très succinctes. La note I ne mentionne que trois des personnages qui subsisteront : Lui, Elle , et le vagabond génial, qualifié ici de journaliste. Leur caractère est celui qui leur restera. Lui est déjà prêtre, et veuf. Elle est institutrice de ses enfants. Les deux filles disparaîtront, pour figurer dans la pièce suivante. Il n’y a rien sur le plan du drame, ni sur son sens.

La note II surprend. Les personnages deviennent nombreux, il y a un étudiant, un officier de cavalerie qui pourrait être le père du futur Rosmer, toute la famille est réunie au commencement du premier acte. Et il y a, en outre, un préfet, qui n’est pas de la famille, et à qui semble dévolu le rôle de Kroll, puisque c'est à lui que sera révélé le changement survenu dans les idées du pasteur. Et ce préfet est venu avec sa fille. On est tenté de croire qu’Ibsen a eu ici, un instant, quelque velléité de donner à sa pièce une toute autre allure que celle que nous connaissons, et qui lui convient si bien. Mais il n’y a rien sur le plan du drame, ni sur son sens.

La note III est insignifiante.

Le manuscrit IV, première ébauche de quelques pages, indique presque exactement le décor définitif, sauf en ceci

que les fenêtres sont fermées, et l'on apprend quelques lignes plus loin qu’on est en période d’hiver rigoureux, la glace est épaisse sur l’étang du moulin. Ce détail est important, parce qu’il fait penser que le suicide final n’est pas prévu. Les filles ne paraissent pas dans ces pages, mais il en est question. Et les personnages ont enfin des noms. Le pasteur s’appelle d’abord Boldt Romer, plus tard Rosenhjelm. Ce sont des noms qui suggèrent immédiatement aux oreilles norvégiennes l’idée de vieilles familles nobles. L’institutrice s’appelle Mlle Radeck, et le proviseur, Hekmann. Boldt Romer et Mlle Radeck sont en scène dès le commencement, et le proviseur vient trouver son beau-frère, parce que celui-ci vient de renoncer au sacerdoce. Cela supprime le tête-à-tête de la pièce définitive entre Kroll et Rebekka. Le ton, entre Boldt Romer et Mlle Radeck, est familier, mais moins intime que dans le drame. A part cela, les différences sont légères, mais rien ne fait pressentir la suite du drame, ni son sens.

Il faut arriver au brouillon commencé le 15 juin 1885 pour avoir un aperçu de ce qu’a été le drame avant qu’il prît forme définitive. Mais ce brouillon ne précède que de quelques jours le manuscrit VII, qui a servi à la mise au net, et n’en diffère pas grandement. Il est déjà presque l’aboutissement de la lente incubation commencée six ou sept mois auparavant. Aussi, la différence la plus sensible, lorsque l’on compare ce brouillon (manuscrit V, p. 600) à la pièce achevée, est-elle un simple perfectionnement dans la composition : c’est le changement dans la succession des scènes, d’où résulte la réduction de cinq actes à quatre. C’est l’acte II du brouillon qui sera supprimé, la grande scène où le pasteur déclare à son beaufrère le changement survenu dans ses idées et révèle les visites que lui a faites Mme Rosmer peu avant son suicide étant décomposée, dans l’œuvre définitive, en ses deux parties, l'une, à la fin du premier acte, aussitôt après la sortie du « vagabond génial », l’autre, le lendemain matin, au cours d’une nouvelle

visite du proviseur, au commencement de l'acte suivant, devenu le second. C'est ainsi plus naturel, et le progrès de l'intérêt dramatique est mieux marqué. La condensation ainsi obtenue est très différente de celle qui avait réduit d'un acte la seconde partie primitive de Empereur et G alité en, et l'avait soudée à la première, puisqu'elle était alors le résultat de la suppression de l'acte consacré à la bataille d'Argentoratum, auquel Ibsen a substitué le récit fait par Julien, et coupé par les interruptions haletantes de sa femme. Ici, rien n’est supprimé, il y a seulement une disposition nouvelle des scènes prévues et nécessaires.

D'ailleurs, en écrivant son manuscrit V, Ibsen tâtonnait. Il n’était pas encore parvenu à la connaissance intime de ses personnages. Au commencement du brouillon, Rosmer vient d'épouser celle qui s'appelait dans le manuscrit précédent Mlle Radeck. Puis, au second acte, lorsque Rosmer vient de dire qu’il n’est plus croyant, son beau-frère croit aussitôt qu'elle a été la maîtresse de Rosmer, et parle de « la vie coupable qui a été, et qui est menée ici ». Ibsen, à ce moment, renonce donc au second mariage de Rosmer, et, en effet, Mme Rosmer, dans la suite de l’acte, devient Mlle Dankert, et ne s’appelle enfin Mlle West que dans l'acte suivant.

Le proviseur s'appelle Gylling. La plupart des noms varient. Le vagabond s'appelle d'abord Rosenhjelm, nom noble que portait le futur Rosmer dans le manuscrit IV, et il appartenait autrefois « à la meilleure société ». Il devient Sejerhjelm au second acte et Hekfeldt au troisième. Rosmer a pour prénom Ejlert au premier acte, et n'est Johannes qu’à partir du second. Rebekka est le prénom de Mlle West, tandis qu’elle s’appelait Agate lorsqu’elle était Mme Rosmer. Même la première Mme Rosmer, désignée comme Agnete au premier acte, devient Beate au second. Fait plus important : si elle n’a pas laissé de filles, du moins a-t-elle eu un fils, qui est mort, en sorte que ce n'est pas le désespoir de ne pouvoir procréer qui

Fa poussée à la folie. Et maint autre détail montre que l'œuvre n'était pas encore mûre. Rosmer a écrit un livre, et n'est donc pas aussi incapable d'action qu'il apparaîtra dans le drame achevé. C'est seulement au cours de l'écriture de ce brouillon de la moitié du drame qu’elle est parvenue à maturité. C’est sans doute alors seulement qu'Ibsen est arrivé à connaître ses personnages assez intimement pour écrire son drame sans désemparer, et trois mois et demi lui ont suffi pour ses quatre actes et leur minutieuse mise au net. Le août il a pu envoyer le manuscrit à Hegel, et le volume a paru le 23 novembre.

Mais nous n'en avons pas fini avec les manuscrits, du moins avec le manuscrit V (brouillon de Cheveaux Blancs et le manuscrit VII (brouillon de Rosmersholm ). Leur comparaison permet d'écarter certaines idées fausses sur ce drame et de marquer sa place dans le théâtre d'Ibsen.

Page 1