CHAPITRE VI l’œuvre
Dans sa lettre à Brandès citée plus haut, Ibsen dit que ce sont les impressions, expériences et observations recueillies pendant son voyage en Norvège qui l’ont tourmenté pendant la longue élaboration de son nouveau drame, et qu’il lui a fallu beaucoup de temps pour y voir clair. Ses souvenirs du séjour en Norvège étaient si divers que cela ne nous dit pas quel a été l’objet de son tourment. Nous voyons seulement que les souvenirs de voyage ont eu sur la pièce une grande influence, et cela est bien évident, puisque Snoilsky est le modèle de Rosmer, et que le fanatisme des partis politiques est honni dans Rosmersholm plus directement que jamais. Cela ne nous dit pas quelle sorte de pièce est Rosmersholm , ni sur quoi ont porté les hésitations de l’auteur.
On est habitué à considérer les œuvres d’Ibsen non pas, certes, comme des pièces à thèses, mais comme du théâtre « à idées », où, suivant la fameuse expression de Brandès, il « met des problèmes en discussion. » Voyons donc quels sont les problèmes qui ont pu être l'idée directive de son nouveau drame. Dans le brouillon de Chevaux blancs , Rosmer dit qu’il veut agir :
Il faut que je commence à vivre, moi aussi. Je veux être heureux ici dans le monde.
Gylling. — Je comprends d’où vient cette chasse au bonheur. Ne le comprenez-vous pas aussi, mademoiselle?
Mlle Dankert. — Elle est de l’époque. C'est une part de ce qu’il
y a de plus grand dans notre jeune temps, que nous osons proclamer le bonheur comme but de la vie.
Gylling. — Vous le proclamez?
Mlle Dankert. — - Oui, certes.
Gylling. — Est-ce des principes de ce genre qui sont publiés dans ton livre?
Lorsque Ton croit a priori qu'une pièce d'Ibsen doit nécessairement avoir pour objet de traiter quelque problème social ou moral, on est porté à voir dans ce passage l'indication voulue de ce que l'auteur s’est proposé, d’autant plus que ces répliques ne sont pas amenées par le simple hasard de la conversation. S’il est naturel que Rosmer veuille « commencer à vivre », on ne s'attend pas de sa part à ce qu'il présente la volonté d'être heureux comme son mobile. Par la forme, le passage est bien de ceux où un auteur dramatique marque ses intentions. Et c'était bien là un sujet qui pouvait convenir à Ibsen : une étude sur la recherche du bonheur, avec Gylling qui la réprouve> Rebekka qui la considère comme le but de la vie, et Rosmer qui se rallie à l'opinion de Rebekka, mais à condition qu’il s'agisse d’un bonheur pur et noble.
Or, dans la partie du brouillon de Rosmer sholm , aussi bien que du texte définitif correspondant au brouillon inachevé de Chevaux blancs , il n'est pas question un instant du droit au bonheur. Faut-il donc croire que, vers le milieu de juin 1886, Ibsen aurait renoncé à faire de cette question une idée directrice de sa pièce, et que ce changement aurait contribué à lui faire abandonner le brouillon de Chevaux blancs?
Par contre, ce que l'on peut appeler le programme de Rosmer, c'est-à-dire l’idée d'une race future d’êtres nobles, est révélé à Kroll par Rosmer au premier acte du brouillon de Rosmer sholm , dans la scène où le pasteur dit avoir perdu la foi, et au second acte de la pièce elle-même, où cette scène est transportée. Mais cette idée ne se trouve pas dans le brouillon de Chevaux blancs , où une seule phrase s’en rapproche : « Je veux essayer d’en-