IDÉES DIRECTRICES
noblir le travail d’affranchissement, » dit Rosmer à son beaufrère dans la scène du commencement du second acte, — par quoi il entend seulement alors donner des formes courtoises à la lutte entre gens d'opinions différentes. L'utopie de la race future d'êtres nobles était chère à Ibsen, comme on le voit par son discours aux ouvriers de Trondhjem, et pouvait aussi être une idée directrice du drame. Faut-il donc croire qu’elle l'était dans Chevaux blancs et qu’elle a cessé de l'être dans Rosmer sholm? Faut-il croire qu'il a interrompu son brouillon V précisément pour changer de sujet, ou du moins pour substituer au motif du droit au bonheur, comme thème principal, la prédiction d’une noblesse nouvelle, celle du caractère?
La note I et les ébauches IV et V portent le titre : Cheveaux blancs. Tel a donc été le titre de la pièce pendant ce que j’ai appelé la troisième période. Ibsen a dit un jour qu'il ne trouvait généralement le titre de ses pièces qu'après les avoir écrites. Il faut donc penser qu’il attachait quelque importance à ce titre-là. Or, dans la légende familiale du manoir des Rosmer, il n'est question que d’un cheval. Le pluriel accuse la valeur symbolique et générale de la légende. Les Chevaux blancs sont analogues aux Revenants. Ils expriment de quel poids le passé peut peser sur nous. Mais tandis que les Revenants suggèrent une loi concrète d’hérédité, les Chevaux blancs sont le symbole de la puissance des traditions. Comme dans Les Revenants , le titre Chevaux blancs peut avoir souligné, dans l'esprit d’Ibsen, une idée directrice de son nouveau drame. Rosmer prétend s’être affranchi, et ne parvient pourtant pas à échapper entièrement à leur emprise. A la fin du premier acte du manuscrit V, la future Rebekka le lui dit, et ajoute que le complet affranchissement, « c'est de se débarrasser de ses chevaux blancs ».
Or, cette phrase n’existe pas dans le manuscrit VII, ni dans le texte définitif, et les chevaux blancs disparaissent du titre. Faut-il donc croire que leur valeur symbolique, aux yeux
d'Ibsen, a perdu son importance? Pourtant, si aucune interprétation n'en est donnée, ils subsistent, sont mentionnés dès les premières lignes, et plusieurs fois au cours de la pièce. Et la puissance des traditions demeure un des éléments du drame. Cette puissance est même encore exprimée par le nouveau titre : Rosmersholm , l'antique manoir des Rosmer. Le changement du titre n’a pas comporté de remaniement du drame, et Ibsen n’a simplement pas voulu insister trop sur l’influence des traditions, comme si elle en était le sujet essentiel.
De même, la question de la recherche du bonheur reste posée par le contraste entre les conceptions anciennes de Rebekka et celles de Rosmer, mais Ibsen a finalement évité avec soin de poser la question en termes directs. Et bien d'autres sujets sont touchés avec la même discrétion. Mais celui de l'influence persistante du christianisme chez le croyant qui a perdu la foi n'est que l’exemple précis, qui s'imposait dans un pays aussi religieux que l'était la Norvège, de ces traditions si puissantes à Rosmersholm. Et celui de l'abaissement que subit quiconque entre dans un parti joue un rôle encore plus secondaire, car Rosmer s'intéresse peu aux luttes politiques, et le fanatisme de Kroll intervient surtout comme ressort dramatique : il déclenche la crise qui va troubler la conscience de Rosmer et la douceur de son amitié inconsciemment amoureuse pour
Certes, il y a là des problèmes posés, des idées suggérées par Rosmersholm comme par toute autre œuvre d'Ibsen. Mais peut-on dire pour cela que ce soit une pièce « à idées » dans le sens où cette expression est généralement employée, et où certainement elle s'applique à plus d'une pièce ibsénienne, c'està-dire est-elle écrite en vue d'exprimer une certaine façon de voir? La puissance des traditions, la nocivité des partis politiques, sont évidemment des idées auxquelles tenait Ibsen, et son drame en donne une illustration évidente, mais ce n'est pas pour cela qu’il a inventé l'histoire de Rosmer et de Rebekka :