‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 185 sur 300 · SIMPLE DRAME PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

SIMPLE DRAME PSYCHOLOGIQUE

la puissance des traditions est un élément essentiel du cas psychologique Rosmer; le fanatisme des partis est seulement le moyen de déclencher la crise. De même, « T affranchissement » de Rosmer est ce qui la rend aiguë. L’utopie d'une race future d’êtres nobles, pensée par un homme qui n’agit pas, peut le caractériser, mais non être une idée directrice du drame, comme le « troisième empire » de l’empereur Julien. Le seul des problèmes qui peut paraître vraiment traité dans Rosmersholm est celui de la recherche du bonheur, et c’est justement celui-là dont Ibsen, après l’avoir posé en termes clairs dans le brouillon de Chevaux blancs , et avoir indiqué comment les principaux personnages l’envisagent, s’est abstenu ensuite, dans l’œuvre définitive, de parler directement.

C’était un problème qui pouvait tenter Ibsen. Il s’agissait d’opposer l’hédonisme d’une femme « intrigante, mais sous une forme élégante » (note I) à la conception d’un Rosmer, pour qui le bonheur n'existe pas si l’on n’a pas une conscience pure, et en même temps d’allier les représentants de ces deux idées contre l’antihédonisme de principe, banal et peu sincère, d'un Kroll. L’Ibsen d’autrefois n’aurait sans doute pas songé à un pareil thème, mais l’Ibsen du Canard sauvage devait y attarder sa pensée avec curiosité. Cependant, qui ne voit que c’est là une curiosité de psychologue, et qu’ Ibsen ne s’est nullement proposé ici d'écrire une œuvre polémique, où une doctrine serait plus ou moins esquissée? Rosmersholm est simplement un drame psychologique. Certes, Ibsen a bien vu que l’histoire de Rosmer et Rebekka soulevait un problème, ainsi que l’indique le passage de Chevaux blancs que j’ai cité, mais c’est peut-être précisément parce qu’il a voulu éviter de donner à son drame l’apparence d’être une « pièce à idées » qu’il a supprimé ces répliques.

On a, d’ailleurs, par une rare exception, une lettre où Ibsen donne quelque explication sur sa pièce. Dans une « société de conversation » formée entre élèves d’un lycée, on avait lu

Rosmersholm à haute voix, et décidé d’adresser des remerciements à Ibsen, qui, très touché, répondit au président par une lettre extrêmement aimable. Le président avait sans doute indiqué comment il comprenait la pièce, à quoi Ibsen, par politesse, acquiesce d’abord ;

Rosmersholm est certainement empreint de l'exigence du travail.

Mais, outre cela, la pièce traite de la lutte que doit- soutenir tout être humain sérieux contre lui-même pour mettre la conduite de sa vie en harmonie avec ses idées.

Les diverses fonctions spirituelles ne se développent pas, en effet, parallèlement ni également dans un même individu. Le désir d'instruction pousse en avant de gain en gain. La notion morale, au contraire, la « conscience » est très conservatrice. Elle a ses profondes racines dans les traditions, et dans le passé en général. De là provient le conflit individuel.

Mais, avant tout, la pièce est, naturellement, une œuvre littéraire sur des êtres humains et des destinées humaines h

La dernière phrase est une affirmation qui revient souvent dans les lettres d’Ibsen à propos des critiques toujours prêts à chercher le sens de ses pièces et à lui attribuer personnellement les idées qu’en dégage leur interprétation. Jamais cette affirmation ne fut plus justifiée. Rosmersholm met en scène des destinées humaines, et ce qu’en dit Ibsen n’est rien de plus que les réflexions qui pourraient venir à l’esprit de n’importe quel témoin de l’histoire de Rosmer.

Il aurait pu, bien entendu, en dire beaucoup plus long, et penser aussi à Rebekka, ce qui l’aurait peut-être amené à parler de la recherche du bonheur. Mais d’où vient ce personnage?

Il a beaucoup changé dans les manuscrits successifs. A un certain moment, il se peut qu’Ibsen ait pensé à la seconde femme de Snoilsky1 2. Plus tard, elle devient une intrigante

1 Lettre à Bjôrn Kristensen, du 13 février 1887, Breve , II, p. 168.

2 Comme paraît le croire Francis Bull, dans Hundreaar sut gave , X, p. 327.

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