‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 186 sur 300 · LES MODÈLES DE REBEKKA · texte numérisé non relu

LES MODÈLES DE REBEKKA

(Manuscrit VI). Dans la pièce, l’intrigante est même une criminelle*. mais elle conserve la « forme distinguée » du Ms I et la courageuse franchise du Ms IV. Rebekka me paraît être une édition nouvelle et refondue de Mme Sorby, du Canard sauvage . Celle-ci est aussi, en effet, une aventurière au passé assez lourd, mais elle a une élégance naturelle, sait tenir une maison luxueuse et diriger une conversation mondaine. Et, ce qui est plus important, elle a des qualités morales. C’est par sa franchise qu’elle a inspiré à Werle assez de confiance pour se faire épouser. Si, au lieu d’un jouisseur, elle avait rencontré un être noble, dont elle se serait éprise, elle avait en elle les qualités qu’il fallait pour s’élever, sous l’influence de celui qu’elle aimait, presque à son niveau moral.

Ibsen n’abandonnait pas ses personnages, une fois achevée la pièce où il les avait introduits. Us continuaient à vivre en lui et reparaissaient plus tard, plus ou moins transformés. Selma, de V Union des Jeunes, était devenue Nora. Aslaksen, de U Union des Jeunes , était revenu dans Un Ennemi du Pettple . Même les filles de Rosmer, simplement esquissées dans une note pour Chevaux blancs , prendront place ensemble dans La Dame de la Mer , et l’une d’elles sera la Hilde de Solness. La transformation de Mme Sorby en Rebekka est donc très naturelle, et cette origine de la nouvelle héroïne serait un lien de plus entre Le Canard sauvage et Rosmer sholm.

Les cancans de Kristiania, vers 1890, désignaient aussi une dame de la ville comme le modèle de Rebekka, mais on ne peut s’y fier, et Ludvig Passarge, traducteur en allemand de Brand , de Peer Gynt et des poèmes d’Ibsen, qui avait rendu visite à Ibsen en 1884 à Gossensass, avait alors causé avec lui de la

1 Le grand crime de Rebekka, est d’avoir sciemment provoqué la mort de Beate. Mais pour Sigmund Freud, c’est naturellement d'avoir été la maîtresse du Dr West, bien qu’elle ne sût pas qu’il était son père. Freud pense qu elle a eu le pressentiment de ce que lui révèle Kroll, et qu’elle a vécu sous l’influence du complexe d’Œdipe (Einige Charakterlyper aus der psychoaralytischen Arbeit dans Imago, IV, pp. 328-334).

destinée tragique de Charlotte Stieglitz, martyre du romantisme, dont certains traits de caractère se retrouvent chez Rebekka West \ ce qui n’exclut nullement que Mme Sorby en ait suggéré l’idée, car Ibsen a souvent employé plusieurs modèles pour ses personnages. Charlotte, fort amoureuse de son mari, le poète Heinrich Stieglitz, neuratshénique dont elle voulait ranimer la capacité de production, choisit l’étrange moyen de se donner un coup de poignard, dans l’espoir que le malheur lui ferait commencer une vie nouvelle.

Ludvig Ludvigsen Daae, le camarade d’Ibsen depuis le temps de « la Hollande savante », a cru se reconnaître dans le proviseur Kroll, et en a^ été au point de ne plus avoir avec lui aucune relation. Daae était un homme ardent, passionné en tout, comme il l’avait montré vis-à-vis d’Ibsen par son indignation contre les erreurs historiques dont fourmille Madame Inger d’Ùstraat, et il était de droite, — ardemment, comme toujours. Mais Ibsen niait avoir pensé à Daae, et disait : « C’est tout à fait faux ; celui qui m’a servi de modèle était proviseur dans une de nos petites villes. » Et plus tard, revenu à Kristiania, lorsqu’il évoquait les vieux souvenirs avec un de ses amis « hollandais », il disait avec regret : « Bon Dieu, c’était le temps où L. L. Daae pouvait aussi causer avec moi1 2 ! »

Il semble que c’est plutôt à Dietrichson qu’Ibsen a dû penser comme modèle de Kroll.

Mortensgaard n’a pas de modèle connu. Son nom signifie « la ferme de Martin » et désigne évidemment une terre que ses parents ont cultivée, et dont ils ont pris le nom. C’est pourquoi Brendel, rien qu’à son nom, reconnaît en lui un « plébéien ».

Brendel est un nom de Skien 3. Un Jorgen Brendel était un « original » comme il y en avait beaucoup, en Norvège, pen-

1 Rapporté par Halvdan Koht et Julius Elias, qui le tenaient de Passarge Brève, II, p. 233,

2 Fr. Ording, dans Kirke og JKuîiur , 1910, p. 86.

2 Schneider, Fra det garnie Skien , I, pp. 212, 224, 234.

ROSMER-SNOILSKY

dant la première moitié du siècle dernier, dont parlent tous les mémoires, et un certain Chr. Leth, de Skien, a été une sorte de Ulrik Brendel l 2. Ibsen a sûrement rencontré maint original de ce genre, et il aimait à parler des types à la façon d’Aslaksen ou d’Ulrik Brendel qu'il avait connus, et qu’il appelait des « ex-hommes » â. Malheureusement, ceux qui lui ont entendu raconter leurs histoires ne les ont pas rapportées. On a aussi pensé que Ulrik Brendel aurait eu pour modèle un certain George Frederik von Krogh, à la mémoire de qui Henrik Wergeland a consacré un poème, et qui était, lui aussi, une sorte de vagabond génial 3.

Et Ton sait que Snoilsky est le modèle de Rosmer. Non toutefois pour la fable. Son premier mariage malheureux et son grand amour pour une seconde femme n’ont que par hasard une vague analogie avec le scénario de Rosmersholm , qui était peut-être, dans le plan d’avril 1885, assez différent du plan que nous connaissons, mais qui en était tout de même une première forme. Il a été modèle pour sa parfaite distinction, sa sincérité, sa bienveillance, sa modestie, son horreur de l’intolérance, sa crainte de froisser autrui, qui le faisait hésiter dans l’action, malgré la réelle indépendance et fermeté de son esprit. Tout cela se trouve chez Rosmer, et devait déjà s’y trouver sans doute en partie dans le plan d’avril 1885, mais il a été précieux pour Ibsen de rencontrer ensuite précisément le modèle idéal du personnage qu’il voulait construire. Il est probable que le modèle a contribué à des modifications du plan, et il n’est pas exclu que le second mariage de Snoilsky y ait également contribué, mais là-dessus nous n’avons aucune donnée.

La « petite ville au bord d’un fjord » où se passe l’action est évidemment Molde, et Rosmersholm est un vieux manoir situé

1 Varden, 1903, n° 92, cité dans Efterladte Skrifter , I, p. xxxiv.

2 M. Grônvold, Fr a Ulrikken til Alperne , p. 138.

3 Francis Bull, dans Hunâreaarsutgaven , X, p. 335-

près de l'entrée de la ville, dont le propriétaire Thiis Môller, était un homme de droite déclaré. Dans ses promenades le long du fjord, méditant et regardant le magnifique paysage, Ibsen était souvent passé devant cette vieille demeure, qui s'appelait Moldegaard h Brandès a écrit quelque part qu'Ibsen, à mesure qu'il est devenu un écrivain mondial, « s'est moins soucié de la vraisemblance extérieure, et a mis sur la scène, par exemple, le château (borgen) de Rosmersholm, bien qu'il n'y ait pas de pareils châteaux en Norvège ». Mais s'il ne s'y trouve pas de véritables châteaux, il s'y trouve, peu nombreuses, d'antiques maisons que l'on peut qualifier de manoirs (herregaard) . Malgré l' antipatriotisme qu’il affirmait à cette époque dans ses notes, Ibsen demeurait dans ses pièces strictement Norvégien, et son Rosmer, qui a un Suédois pour modèle, peut passer pour un type spécifiquement norvégien.

La pièce, à trois personnages, plus la gouvernante Mme Helseth, Mortensgaard qui n'a qu'une scène, et Ulrik Brendel qui en a deux, commence un soir et finit le surlendemain. Elle se passe tout entière à Rosmersholm, trois actes dans le salon, et un acte dans le cabinet de travail de Rosmer. Elle est très proche de ce que nous entendons par une pièce classique. L'action consiste essentiellement dans la révélation progressive du passé. Kroll y apporte sa part. Mortensgaard y ajoute un élément important. La conscience de Rosmer est de plus en plus troublée et Rebekka dont l'amour s’est purifié, se sacrifie pour lui rendre la foi en lui-même, et complète la révélation. Tout se déroule comme un raisonnement, à peu près comme dans certaines pièces de Racine ou du théâtre grec.

Ces longues conversations où les personnages se livrent à un perpétuel examen de conscience surprennent bien des lecteurs étrangers et leur paraissent parfois fastidieuses. A un ami de Vienne, Ibsen disait : « Pour comprendre la pièce, il

1 H. Koht, Henrik Ibsen, eit diktar-liv, II, p. 265.

LE ROLE ü’ULRIK BREDDEL

vous faudrait connaître le Nord. La nature grandiose, mais morne, dont les gens y sont entourés, leur solitude et leur séparation, les obligent à regarder en eux-mêmes. Cela les rend réfléchis, graves, les fait ruminer, douter, souvent désespérer » Dans cette pièce austère où les passions s'expriment avec calme, l'élément comique est complètement absent. Il est remplacé par les deux scènes d'Ulrik Brendel, d'une fantaisie quelque peu sinistre, mais bien faites pour rompre la monotonie. Le personnage est curieux par lui-même. La traduction peut difficilement mettre en valeur sa langue pittoresque, émaillée de mots allemands et français, imprimés ici en italiques. Il y a chez lui un mélange de sarcasme anarchisant et de critique sociale réformatrice. Ibsen lui a prêté beaucoup des idées qu'il émettait lui-même lorsqu’il avait un peu bu. Les deux scènes de Brendel sont celles qu'il a le plus remaniées. Dans le dernier brouillon, par exemple, Brendel indique sa découverte, dont il va faire part au public, et Rebekka lui apprend qu’il vient trop tard, un auteur l'a précédé. Cet auteur est Henry George, dont l’ouvrage Progrès et Pauvreté venait de paraître en traduction norvégienne et dont les journaux avaient beaucoup parlé 2. Ce détail et l’amertume qu'en éprouve Ulrik Brendel ont disparu dans l’œuvre définitive. Son rôle comme ressort dramatique n'est pas moins singulier. Qu’il serve à mettre Rosmer en rapport avec Mortensgaard n’est pas le plus important de ce rôle. A ses deux visites, il intervient, sans s'en douter, pour amener les décisions essentielles. La première fois, il décide Rosmer à déclarer le changement de ses idées à Kroll ; car Rosmer, avant son arrivée, disait : « Pas maintenant ! » et dit ensuite : « Il a du moins eu le courage de vivre la vie à sa tête, et cela, je trouve que ce n’est pas si peu. » Et cet exemple l'enhardit. Et la dernière fois, il arrive juste au moment où

1 Propos rapporté par A. E. Zucker, Ibsen the master builder, p. 221. â Efterladte Skrifter , I, p. CIV.

Rosmer et Rebekka viennent de découvrir qu’ils sont dans une impasse, et que la vie n’est plus possible pour eux, à cause du doute que laissera dans l’esprit de Rosmer la connaissance du passé de Rebekka. Il ne peut plus avoir l’entière confiance en elle qui serait nécessaire pour leur union. La seconde intervention de Brendel est un des rares passages du brouillon de Rosmersholm qu’Ibsen ait complètement transformé dans la mise au net. Dans le brouillon, Hetman (le nom de Brendel n’apparaît que dans la mise au net), informé de la situation par Mortensgaard, donne ce conseil ironique :

Mangez, buvez et soyez heureuse, ma belle demoiselle. Et il faut que tu prennes ainsi l'existence, toi aussi, Rosmer. Le maître a oublié de nous donner des ailes. Au dedans et au dehors. Rampons donc sur terre tant que ça dure. Il n’y a rien d'autre à faire.

Et, apprenant que Rebekka va partir, il se souvient de la femme de Rosmer, qui a eu le courage de se sacrifier par amour ; mais il pense qu’un tel danger n’existe pas pour Rebekka et il lui conseille de rester.

Mais il est peu naturel que Brendel ne parle pas de lui-même et de l’expérience qu’il vient de faire dans la petite ville, et surtout, sa suggestion du suicide est trop directe. C’est pourquoi, dans la mise au net, il conte sa lamentable banqueroute et suggère le suicide parce qu’il y pense pour lui-même. C’est ensuite à mots couverts qu’il en parle personnellement à Rebekka.

On peut d’ailleurs observer combien ce motif de la femme qui sacrifie jusqu'à sa vie par amour est fréquent dans, l’œuvre d’Ibsen. Rebekka, sur ce point, suit l’exemple de l’Agnès de Brand et de Hedvig du Canard sauvage. On n’a pas manqué de chercher des œuvres qui présentent quelque analogie ou ressemblance partielle avec Rosmersholm , et naturellement, on en a trouvé, mais, à part le poème de Wergeland à la mémoire d’un modèle possible d’Ulrik Brendel, aucune que l’on puisse

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