LE CANARD SAUVAGE » ET « ROSMERSHOLM », DIPTYQUE
considérer avec quelque probabilité comme ayant exercé une influence quelconque sur le drame. Il existe bien une pièce d’Octave Feuillet, Le Sphinx , qui est de 1874, où une femme sacrifie sa vie pour permettre à celui qu'elle aime de réaliser son bonheur. Blanche de Chelles n’est pas sans quelque analogie avec Rebekka. Mais, outre que Rosmer n’a aucun pendant dans la pièce de Feuillet, il est fort peu vraisemblable qu’ Ibsen Tait connue. J’ai signalé la composition et l’allure presque classiques de Rosmersholm, mais il est douteux qu’Ibsen ait sérieusement connu les classiques français et le théâtre grec ; nulle part on ne voit qu’il y ait jamais fait la moindre allusion. Par contre, il s’est constamment inspiré de lui-même, et il n’y a aucune pièce de lui qui se rattache à un aussi grand nombre de ses œuvres antérieures. La pensée d’Ibsen travaille toujours dans le même cercle d’idées, et souvent il reprend les mêmes personnages, en les transformant. Et surtout, malgré le contraste du ton et du style, Rosmersholm a un lien étroit avec Le Canard sauvage , et les deux drames forment une sorte de diptyque. Dans l’une comme dans l’autre pièce il revient sur des thèmes qui lui sont familiers, mais il ne donne plus l’impression de prendre parti pour les conceptions de tel personnage contre celles de tel autre. Dans Le Canard sauvage , il n’est évidemment d’accord ni avec Gregers Werle ni avec Relling, qu’il peint tous deux de façon caricaturale. Dans Rosmersholm , sa sympathie est manifestement partagée entre Rosmer et Rebekka, malgré l’impuissance de l’un et le crime de l’autre, car ils sont tous deux des êtres nobles. Seulement, il éprouve comme un regret de voir s’abolir la volonté intrépide de Rebekka, et la noblesse de son caractère est précisément prouvée parce qu’elle se laisse gagner par la supériorité morale de Rosmer, par quoi est paralysée cette volonté. Il y a là une sorte de contradiction naturelle qu’Ibsen constate, et qui donne au drame une tristesse désespérante. Si l’on veut absolument y voir une idée, ce serait que l’énergie vitale n’est pas
compatible avec les hautes conceptions morales l. Mais ce n'est certainement pas la pensée d'Ibsen : il a simplement voulu approfondir des « destinées humaines ». Ses drames se suivent dans un ordre logique. Le Canard sauvage et Rosmersholm succèdent naturellement aux pièces précédentes, mais dans celles-ci la tendance était plus marquée. Désormais, elles seront surtout des études psychologiques.
1 C’est à peu près la thèse que soutient Paul Levin dans un très intéressant article de Tilskueren, 1910. Il voit dans Rosmersholm un drame « complètement anarchiste », une sorte de poème symbolique et théorique, ce qui, selon lui explique l’impression de froideur que laisse un drame si passionné. C’est comme la conclusion condensée des trois drames précédents. Avec celui-là s’achève la série des drames sociaux. L’anarchisme qu’il y professe, observe Paul Levin, était d’ailleurs celui qu’il a exprimé dans mainte conversation de la même époque.