LA CRITIQUE ET LES REPRÉSENTATIONS
Rosmersholm est la pièce dTbsen qui a été le plus diversement comprise et jugée par la suite, mais la critique norvégienne immédiate a été nettement défavorable. Ibsen pensait que sa pièce « ne pourrait donner matière à des attaques d’aucun côté. Par contre, j'espère qu'elle provoquera une vive discussion. Je m'y attends, notamment, en Suède » l 2. En Norvège, tout à l’opposé de ses prévisions, l'œuvre fut généralement blâmée, sans provoquer les discussions prolongées auxquelles l'avaient habitué Maison de Poupée , Un Ennemi du Peuple et Le Canard sauvage. Elle avait paru le 23 novembre, et Morgenbladet s'empressa, en deux numéros, de publier un compte rendu sévère 3. Il faut croire que ces articles produisirent de l'effet, car Hegel écrivit à Al. Kjelland :
Le Rosmersholm dTbsen ne paraît pas devoir avoir le grand écoulement habituel d'un livre de lui. Le compte rendu du Morgenblad , dit-on, a enlevé aux gens le désir de lire sa nouvelle pièce3.
Aftenposten n'était pas meilleur. Pour lui, le théâtre dTbsen, avec sa tristesse mortelle, sa contagion de pessimisme, était devenu une sorte de Rosmersholm, habité, certes, par une famille distinguée, mais :
1 L. C. Nielsen, op. cit. , II, p. 373. Lettre à Hegel du 2 octobre 1886
2 N08 189 et 197.
z Lettre du 17 décembre 1886, dans L. C, Nielsen, op. cit.y II, p. 484.
Son descendant, né cette année, le drame d'Ibsen, est-il peut-être le dernier rejeton? 11 3^ a des indices que ce Rosmer n'aura pas d’enfants, et s'il a des enfants, ils seront sûrement morts-nés J.
Et dans le même journal, un collaborateur occasionnel publiait un article de sept colonnes pour en venir à la même conclusion : « Est-ce la décadence et le déclin, ou n’est-ce qu’un refluxi? 1 2 »
Ce qui choquait dans Rosmer shorlm , c'était la façon de traiter la question religieuse. On le voit nettement dans une longue étude (six colonnes de journal3), du poète Theodor Caspari qui avait fréquenté Ibsen à Rome pendant l’hiver 1883-84, et avait ensuite composé son poème A Henrick Ibsen . Il n’y avait donc chez lui aucune malveillance, et son article est une analyse sérieuse du drame. Pour lui, Le Canard sauvage a montré qu’il vaut mieux s’accommoder pratiquement avec son passé, comme Werle père et Mme Sorby, que de ruminer le passé et ses erreurs. Ce n’est pas le péché lui-même qui est funeste, c’est la conscience du péché, et, dans Rosmer sholm, cette conscience du péché est présentée comme un revenant du christianisme, lamentable régime périmé. « Débarrassez-vous de la conscience du péché ! » Telle est, pour Th. Caspari, la pensée fondamentale dans Rosmersholm. En résumé, Ibsen a voulu dire :
Bien que le christianisme ait cessé d’exister, ou soit seulement, puisqu’il existe encore de nom, à considérer comme l’écorce rongée de la politique réactionnaire, il se glisse encore, par le moyen de la conception de la vie née de « la conscience du péché », çà et là, parmi les gens affranchis, comme une maladie contagieuse de l’âme.
Mais cela vient, selon Caspari, de ce qu’Ibsen est
aussi infiniment loin de toute connaissance profonde du christianisme que la terre l’est du soleil. Aussi n'attaque-t-il pas, au fond, directement
1 Aftenposten , 28 novembre 1886.
- Id ., 30 novembre 1886, par — V — (Morgenstjcrne?)
3 Trondhjems Afienblad , 15 décembre 1886.