ON CHERCHE L’IDÉE
le christianisme, mais la libre pensée, telle qu’elle se comporte actuellement en Norvège. Et sur ce terrain il est chez lui.
Comme d’habitude, les critiques parlent des idées exprimées dans le drame, et ne parlent pas, ou à peine, de sa valeur comme œuvre littéraire. Pour trouver, en Norvège, des appréciations sur la pièce elle-même, il faut recourir aux correspondances d'écrivains, comme Jonas Lie, qui admire surtout dans Rosmersholm l’art de la construction dramatique, « et probablement ce drame très émouvant, mais un peu triste, le prouvera lorsque l’ouvrage sera mis en pleine lumière sur la scène 1 ».
En Danemark, ce ne fut guère mieux. Erik Skram trouva que « Rosmersholm est une pièce écrite sur des pensées plutôt que sur des gens », et que le drame contenait « des choses sublimes et de singulières absurdités 2 ». Wilhelm Môller admire le dialogue et « les merveilleuses observations délicates de la vie de l’âme », mais estime qu'il n’y a pas là de vrais personnages. « Quand on a fini la lecture, on ne se demande pas : avec qui as-tu fait connaissance? non, on se demande : qu’est-ce que cela peut bien signifier 3? » Et A. Falkman, dans une longue étude où les caractères des personnages sont bien analysés, pense que « c’est un genre de littérature qui appartient à une enclave très particulière du Parnasse poétique ». D’après lui.
Les années ont rendu Ibsen à la fois plus lourd et plus aride, et il a incontestablement empiré de plus en plus avec ses dernières tragédies à symboles ou à idées. [...] C’est de la philosophie lyrique ou de la prophétie en forme dramatique, et encore peut-on discuter au sujet tant de la vraie pensée de l’auteur que de la vérité de cette pensée 4.
La critique danoise, on le voit, n’insistait pas, comme la norvégienne, sur la question religieuse, mais elle cher-
1 Lettre à F. Hegel, dans L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 549*
- Illustrer et Tidende , 1886, p. m.
a Nutideny 1886, n° 532.
4 National Tidende , 2 décembre 1886.
T. XIII
chait surtout « l'idée » de la pièce, et la trouvait obscure.
S'il dut être assez déçu en ce qui concerne la Norvège et le Danemark, où la discussion ne se prolongea guère au delà des articles de compte rendu, Ibsen eut du moins plus de satisfaction en Suède.
Il est difficile d’imaginer à quel point la société cultivée en Suède, était occupée des œuvres d’Ibsen, depuis Brand. La thèse de Sten Linder sur la romancière Ernst Ahlgren montre la place prodigieuse qu'il tenait dans les correspondances et les conversations. Dans tout le volume, il est question de lui encore plus que d’Ernst Ahlgren K II est naturel, en particulier pour Rosmersholnt, qu'il ait compté sur un bon accueil en Suède, car Brand venait d’être joué avec grand succès à Stockholm, et il en avait exprimé sa vive joie à Ludvig Josephson. Cela contrastait, écrivait-il, avec les regards niais que vous devez vous rappeler, qui étaient jetés d’un certain autre endroit du Nord i *.
Certes, il y avait de l’opposition, et de deux côtés. Mariés , de Strindberg, venait de paraître. Et le réactionnaire passionné C. D. af Wirsén traitait souvent fort mal les pièces d’Ibsen. Mais dans Rosmersholnt il admira « la force démoniaque de l'analyse psychologique » et la virtuosité scénique, et vit dans les personnages « des indices significatifs d’une haute intelligence tourmentée, singulière, énigmatique, mais qui coquette avec les énigmes » 3 4. Il y revint dans un article sur le caractère de Rebekka, où il s'étonne de la puissance du drame : « Même dans les labyrinthes où la route dévoyée d'Ibsen, en ces dernières années, a mené son œuvre, il a conservé le pouvoir magique d'évoquer des figures saisissantes *. »
1 Sten Linder, Ernst Ahlgren i tiennes roman er.
* Ludvig Josephson, Ett ach annal om Henrik och Christiania Theaterf p. 107. Lettre du 9 avril 1885.
3 Kritiker, p. 74.
4 Ibid.t p. 80-81.
URBAN VON FEILITZEN
Un homme avait beaucoup contribué à répandre en Suède ce goût d'Ibsen. Urban von Feilitzan, officier et agriculteur par tradition familiale, n’avait commencé à écrire, sous le nom de Robinson, qu’à l’âge de quarante ans, et s’était signalé comme féministe, mais très méfiant à l’égard du mouvement féministe, et en opposition avec Stuart Mill (The suhjection of women), parce que l’homme et la femme ont des champs d'action différents, et doivent mutuellement se soutenir et se seconder au lieu de se combattre. Estimant qu’aucun écrivain n'avait, aussi complètement qu' Ibsen, mis en lumière l'idéal nouveau des rapports entre l’homme et la femme, il avait publié en 1882 un volume sur Ibsen et la question du mariage 1 et l’envoya à Ibsen avec une lettre à laquelle Ibsen répondit quelques mois plus tard : « J’ai admiré l’originalité et la rare profondeur dont votre ouvrage est pénétré. [...] Vous avez exprimé ce qu'il a été écrit de plus judicieux et de plus profond sur mon œuvre 2. » Ce livre établit la réputation de Robinson, qui fut considéré comme le meilleur critique de l’époque. Mais il n’était pas journaliste, et n'écrivait que lorsque cela lui convenait. Il écrivit un article sur « Le sujet de la nouvelle pièce de Henrik Ibsen, Rosmersholm . Quelques indications ».
Pour lui, c’est une « pièce à problème », mais non dans le sens où ce mot est généralement employé, et s’applique à des questions d’actualité plus ou moins politiques. Ibsen est un écrivain classique, c’est-à-dire qui traite des problèmes éternels. Ici, le sujet est le « doute religieux ». Mais Robinson prend le mot « religieux » dans le sens général, ou purement psychologique. Le doute religieux n’est pas le doute sur la vérité d’une religion déterminée, c’est le tourment de nature religieuse provoqué par le sentiment d’une faute. Rosmer, dès ses pre-
1 Robinson, Ibsen och âklenskapsfragan.
3 Cité d’après Axel Forstrôm, Urban von Feilüzen. a Robinson », p. 268.
mières paroles, dit combien il est heureux de n'avoir aucun motif d'éprouver ce sentiment, et lorsqu’il l'éprouvera, la vie lui deviendra un fardeau, car l’incroyant Rosmer est demeuré, en cela, profondément religieux, tandis que le croyant Kroll et l’incroyant Mortensgaard ne le sont ni l’un ni l’autre. Ils sont satisfaits du moment qu'ils ont, chacun, l’approbation de sa coterie. Rosmer, lui, ne consulte que sa propre conscience. Ce sujet, au fond, est le même qu’ont souvent traité les tragiques grecs, du moins Eschyle et Sophocle. Rosmer est le personnage principal. Toutefois, avec notre façon moderne de considérer le théâtre, Rebekka tend à détourner notre attention du vrai sujet, bien que l'évolution de son caractère s’y rattache également, car Ibsen a respecté l’unité du sujet. Et Robinson s'attache à montrer, par une analyse subtile, comment Rebekka, qui, par nature, ne connaît pas le doute, pourra libérer Rosmer de ce sentiment qui le paralyse, en lui inspirant confiance par sa totale transformation. Le tourment dû à la faute peut-il être apaisé par une véritable rénovation?
Cette analyse 1 produisit grand effet, surtout sur des admiratrices d’Ibsen comme Hellen Lindgren et Mme Limnell. Magdalene Thoresen écrivit à Urban von Feilitzen : « Il ne peut y avoir deux avis sur le fait que vous êtes le critique le plus profond et le plus pénétrant d’Ibsen. Je n'ai guère vu qu’une personne qui pensait comme vous, et c'est l’écrivain Herman Bang *. »
Les représentations de Rosmersholm ne contribuèrent pas à compenser le mauvais effet produit par les premiers comptes rendus. Gunnar Heiberg, directeur du théâtre de Bergen, fut le premier prêt, et la pièce fut jouée avec succès le 17 janvier 1887, sur la scène qu'Ibsen avait autrefois dirigée,
1 N or disk Tidsskrift, 1887, p. 20.
2 Cité par Axel Forsstrôm, Urban von Feilitzen . « Robinson *, p. 362.