‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 20 sur 300 · JUGEMENTS DES CONFRÈRES · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DES CONFRÈRES

A ces jugements conçus dès 1884, mais formulés dans des lettres ou publiés plus tard, j’ajoute celui de Gunnar Heiberg, qui a été le premier à mettre en scène Le Canard sauvage :

On dirait que Le Canari sauvage est une pièce fondée sur des souvenirs douloureux, sur des événements singuliers de la propre vie de jeunesse de l’auteur. Et cela donne au drame un charme secret interne, un doux parfum qui ne se trouve dans aucune de ses autres œuvres

Si cinq écrivains de la valeur de ceux que je viens de citer ont pu éprouver des sentiments aussi divers à la lecture du drame nouveau, on ne saurait s’étonner de voir combien les critiques ordinaires ont été décontenancés. On s’attendait, comme d’habitude, à ce que la pièce posât quelque problème, et le journal de droite Morgenbladet 1 se trouvait déçu. « La construction de la pièce n’est pas sans défauts évidents, et toute l’histoire du Canard sauvage, autant que nous avons pu la comprendre, est plutôt bizarre et mal faite pour occuper tant de place dans la pièce. » En somme, c’est un éreintement complet. Mais Ibsen est un auteur célèbre, et l’on termine en disant : « Nous ne croyons pas que Le Canard sauvage puisse être compté dans ce qu’il a produit de mieux, bien qu’ici encore sa supériorité technique se manifeste dans tout son éclat. »

Et voici un journal de gauche :

Nous pouvons admirer Ibsen, tout le monde, de n’importe quel parti, admire Ibsen, nous admirons son dialogue, sa force dramatique, sa finesse et sa sûreté de dessin, il est un grand philosophe, mais il ne peut parler du fond de son cœur, comme Bjôrnson [...] il ne compte pas pouvoir, par ses œuvres, améliorer les gens, il pose admirablement les problèmes ; il les voit, mais n'essaye aucunement d’indiquer la bonne voie, il morigène comme un homme qui a de l’autorité, mais n’exige aucun redressement 3.

Droite et gauche étaient bien d’accord pour condamner la

1 Gunnar Heiberg, Ibsen og Bjôrnson paa scenen , p. 47,

3 Morgenbladet , 12 novembre 1884.

* Olav Lofthus dans Ber gens Tidende .

pièce. Surtout, on ne voyait pas où l'auteur voulait en venir. Margrete Vullum, qui avait voulu tout de suite, en 1881, prendre la défense des Revenants , était désorientée : « Il y a là formule contre formule, et chaque fois que l'on croit tenir le sens de la pièce, arrive une nouvelle formule, qui efface l'impression qu'on avait K » Henrik Jæger écrivait : « Le public n'y comprend rien, et ne sera pas plus avancé par la lecture des critiques qui paraissent; car tel journal dit une chose, et tel autre, une autre a. »

En Danemark et en Suède l'accueil ne fut guère plus bienveillant. Karl Warburg, par exemple, observe que la pièce n'a pas soulevé en Suède de discussions, comme les trois précédentes. Celle-ci est trop peu polémique pour les provoquer ; de plus, elle est « bien délayée, et moins intéressante qu’aucun des drames modernes d'Ibsen 1 2 3 4 ». Même Robinson est visiblement plus froid que d'habitude L

Il y a une curieuse exception. C. D. af Wirsen, ami de Snoilsky et de Karl Warburg, et qui avait tant honni Les Revenants , écrivain très religieux, influent, et connu comme le type du réactionnaire très cultivé, trouva fort beau, dans sa bizarrerie, le « double symbolisme » du canard sauvage, et fit l'éloge de la technique, du dialogue « incomparable », de la maîtrise dans le dessin des caractères. Il a donc goûté l'œuvre littéraire. Elle lui a plu aussi, partiellement, par les idées exprimées : « L'ironie d'Ibsen a peut-être été rarement aussi universelle et mordante que dans Le Canard sauvage. [...] Ses œuvres sonnent de plus en plus le glas du dix-neuvième siècle. » Mais : « Est-ce là toute la vérité? » Ce qui manque dans le drame, pour C. D. af Wirsen, c'est « harmonie et rédemp-

1 Vendens Gang , 18S4, n* 135.

2 Christiania Intelligents-sedler n° 321.

3 Morgenbladet, 1884, n° 319 A, traduction d’un article paru dans Gôteborgs Handeh og S jô farts Tidning .

4 Stockholms Dagblad, ier et 2 février 1885.

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