ACTE PREMIER
KROLL
... et puis, j'ai été en voyage...
REBEKKA
Oui, pendant deux semaines. Vous avez fait une tournée de réunions publiques?
KROLL, fait signe que oui.
Et qu'est-ce que vous dites de ça? Auriez-vous cru que je deviendrais un agitateur politique sur mes vieux jours? Hein?
REBEKKA, sourit.
Vous avez toujours agité un peu, monsieur Kroll.
KROLL
Oh ! oui, comme ça, pour mon plaisir personnel. Mais désormais, ce sera tout à fait sérieux... Lisez-vous jamais ces journaux radicaux?
REBEKKA
Oui, cher proviseur, je ne nierai pas que...
KROLL
Chère mademoiselle West, il n'y a rien à redire à cela. Pas quand il s'agit de vous.
REBEKKA
Non, c'est ce qu'il me semble aussi. Il faut bien que je me tienne au courant. Que je m'informe.
KROLL
Enfin, en tout cas, je ne vous demande pas, à vous qui êtes femme, de prendre résolument parti dans le conflit,... je pourrais bien l’appeler la guerre civile, qui fait fureur
ici... Mais vous avez donc lu comment ces messieurs du « peuple » se sont complu à m'invectiver? Quelles infâmes insolences ils ont cru pouvoir se permettre?
REBEKKA
Oui, mais il me semble que vous avez mordu très vigoureusement de votre côté.
KROLL
C'est vrai. J'ose le dire moi-même. Car maintenant j'ai goûté au sang. Et ils vont éprouver que je ne suis pas homme à courber tout bonnement l'échine...
( S* interrompant.)
Non, mais n'entamons pas ce lamentable et navrant sujet ce soir.
REBEKKA
Non, n'en parlons pas, cher proviseur.
KROLL
Dites-moi plutôt comment vous vous plaisez ici, à Rosmersholm, depuis que vous y êtes seule? Depuis que notre pauvre Beate...?
REBEKKA
Oh ! merci ; je me plais assez bien ici. Elle a laissé un grand vide à beaucoup d'égards. Et aussi des regrets, du chagrin,... naturellement. Mais autrement, je...
KROLL
Pensez-vous rester ici? De façon permanente, je veux dire.
REBEKKA
Oh ! cher proviseur, je ne pense vraiment à rien du tout.