ACTE PREMIER
Il est vrai que je suis tellement faite à la maison, qu’il me semble presque en faire partie, moi aussi.
KROLL
Vous, oui. Je le pensais bien.
REBEKKA
Et tant que monsieur Rosmer trouvera que ma présence peut lui être agréable et utile,... oui, je resterai sans doute ici, je pense.
KROLL, la regarde avec émotion .
Savez-vous bien,... il y a là quelque grandeur, pour une femme, à laisser ainsi s’écouler toute sa jeunesse en dévouements pour d’autres.
REBEKKA
Oh ! à quoi d’autre pourrais-je me consacrer?
KROLL
Vous avez eu ici d’abord ces fatigues incessantes avec votre intraitable père adoptif paralytique...
REBEKKA
N’allez pas croire que le docteur West était si intraitable là-haut dans le Finmark. Ce sont les terribles voyages en mer qui l’ont brisé. Mais quand nous sommes ensuite venus ici,... oui, deux années pénibles ont passé avant que ses forces fussent épuisées.
KROLL
N’ont-elles pas été encore plus pénibles pour vous, les années qui ont suivi?
REBEKKA
Non, comment pouvez- vous dire cela ! Moi qui avais
tant d'affection pour Beate... Et quand elle, la pauvre, avait un si triste besoin de soins et de ménagements.
Soyez remerciée et louée de ce que vous vous souvenez d'elle avec indulgence.
REBEKKA, se Yapproche un peu.
Cher proviseur, vous dites cela si gentiment et cordialement que cela ne recouvre, j'en suis sûre, aucune malveillance.
KROLL
Malveillance? Que voulez- vous dire?
REBEKKA
Oh ! il n'y aurait là rien de surprenant si vous éprouviez quelque amertume à me voir, moi, étrangère, tout diriger à ma guise à Rosmersholm.
KROLL
Non, comment avez- vous pu... !
REBEKKA
Mais il n'en est donc rien.
(Elle lui tend la main.)
Merci, cher proviseur ! De cela je vous remercie.
KROLL
Mais comment cette idée a-t-elle pu vous venir?
REBEKKA
Je commençais un peu à le craindre, parce que vous veniez si rarement nous voir.