‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 21 sur 300 · LA CRITIQUE DÉCONTENANCÉE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE DÉCONTENANCÉE

tion ». Toutefois, il n'a pas d'objection contre la représentation de la pièce et pense qu'elle produira de l'effet à la scène 1 2.

Cette incompréhension générale de la critique fut du moins compensée par le succès satisfaisant que le drame obtint à la scène. Ibsen eut la chance d'avoir deux metteurs en scène excellents, l'un à Bergen, Gunnar Heiberg, l’autre à Kristiania, Bjorn Bjornson, qui fonctionnait depuis septembre. La première de Bergen eut lieu le 9 janvier 1885, celle de Kristiania le 11. Et le rôle de Hjalmar Ekdal était tenu à Kristiania par un très bon acteur, Arnoldus Reimers, dont le succès personnel fut très marqué. Ibsen avait écrit au directeur du théâtre :

Ce rôle doit être joué sans rien de parodique dans l'expression ; sans que l’acteur montre la moindre conscience que ses paroles aient aucune nuance de comique. Il a une voix qui gagne les cœurs, dit Relling, et il faut avant tout observer cela. Sa sensibilité est sincère, sa tristesse est charmante ; pas trace d’affectation ".

Malgré ces circonstances favorables, le public fut sans doute influencé par la critique, ou déconcerté comme elle, et au cours de la saison la pièce ne fut jouée que 22 fois.

Au Théâtre royal de Copenhague, la première fut donnée le 22 février 1885. Là aussi, la pièce obtint un succès fort honorable, mais qui n'eut rien d'éclatant. A la première et le lendemain, il fallut des applaudissements nourris pour couvrir les coups de sifflets assez nombreux qui se firent entendre à la fin du cinquième acte, lancés par les gens qui continuaient à protester contre Les Revenants. La pièce était montée avec l'habileté coutumière du Théâtre royal, et plut comme « une peinture humoristique d’intérieur, où se trouve seulement dans un coin une petite tache de sang insignifiante et sans intérêt 3 ». On loua beaucoup Emil Paulsen dans le rôle de

1 C. D. af Wirsen, Krïliker, pp. 61-66.

2 Lettre du 14 novembre 1884, dans Tyve brev jra Henrik Ibsen.

3 Wilhelm Moller, Nutidm , 1885.

T. XIII

Hjalmar Ekdal, et surtout son frère Olaf Paulsen fut un vieil Ekdal merveilleux. Mais Ibsen trouva le jeu d'Emil Paulsen trop satirique, et toute la représentation trop tournée en farce. « Il faut que ce soit une tragi-comédie, dit -il ; autrement, la mort de Hedvig devient incompréhensible b » Et Gregers Werle à qui son interprète donna une allure brutale, paraît avoir beaucoup contribué à dérouter le public. C’est le rôle évidemment le plus difficile, et s’il est trop faussé, il est clair que le suicide de Hedvig et le symbolisme du canard sauvage n’ont plus de sens, et il ne reste que la peinture d’intérieur.

Cela explique le jugement d’un romancier comme Erik Skram qui trouve la pièce « médiocre sous le rapport dramatique ». Gregers Werle lui paraît bien confus, et anachronique. Presque tout un acte consacré au canard sauvage, c’est trop : « Cela prend un temps excessif avant que l’on en vienne à l’action de la pièce, et si la malheureuse famille Ekdal n’était pas une invention si bien conçue, l’intérêt ne pourrait guère être soutenu pendant les trois premiers actes. » En somme, Erik Skram regrette que Le Canard sauvage ne soit pas une comédie amusante, « il y a ample matière pour cela ; mais sans doute une pièce gaie est bien loin de la pensée d’Ibsen »

Un autre journal s’efforce visiblement de dire du bien du drame, mais estime qu’il est fort abîmé par son allégorie, et que le suicide de Hedvig est « tout à fait superflu 1 2 3 ». Et un autre conclut : « En dehors des admirateurs particuliers d’Ibsen, le jugement du public sera — ou bien que c’est lugubre — ou bien que c’est fatigant par une action décousue et un symbolisme pénible 4. »

Pourtant, la pièce se maintint sur l’affiche, et Ibsen, qui fit en 1885 un voyage en Norvège, et s’arrêta au retour à Co-

1 Francis Bull, dans Hundreaarsntgave, X, p. 38.

2 E. S. dans Illustrer et Tidende , 1885, p. 285.

3 J[ohannes'J M[agnussen] dans Hjemme og U de, 1885, p. 282.

4 Teaterbladety Ier mars 1885.

l'opinion se modifie

penhague, put encore assister à une représentation de son drame le 25 octobre. Mais on a vu qu'il ne fut pas satisfait et trouva sa pièce faussée par le jeu des acteurs.

Peu à peu, l’opinion se modifia. Dans une longue étude, Theodor Caspari écrivit en 1891, après avoir parlé de Rosmersholm :

Dans la pièce précédente, Le Canard sauvagey à côté de Peer Gynt le plus important, le plus grandiose de tous les drames d'Ibsen, il a jeté un regard critique en arrière sur tout son développement antérieur, il a récapitulé ses expériences, et, comme le docteur Rank, dressé son inventaire. Il va de soi que cet inventaire montre sur tous les points déficit et rien que déficit. Le Canard sauvage est le faire-part de mort à la manière de Rank, alias d'Ibsen, marqué d'une grande croix.

Le Canard sauvage , dit Caspari, met fin à la période réaliste, comme Peer Gynt termine la période romantique. « Vanité des vanités ! » est le cri de mort dans tous les deux, mais la mollesse égoïste est flagellée dans Peer Gynt , tandis qu’elle devient dans Le Canard sauvage le seul recours pratique. Ibsen, privé de l’exigence idéale qui était le côté féminin de sa nature, ne peut que revenir à son passé de poète démoniaque, au Venusberg romantique. Seulement, il était dans sa première période pur romantique, tandis que dans sa troisième, il cherche à réunir romantisme et naturalisme h

Cette manière de considérer l’œuvre d’Ibsen dans son ensemble est certainement beaucoup trop schématique et précise, mais Theodor Caspari a raison de procéder à cet examen à propos du Canard sauvage. Et il est un point sur lequel les historiens de littérature ont aujourd’hui nettement tendance à s'affirmer d’accord avec Theodor Caspari : Peer Gynt et Le Canard sauvage sont actuellement considérés, en général, comme ses œuvres maîtresses.

1 Theodor Caspari, Leteratur og Theater brevf IV, Aftenposten , 8 mars 1891.

Il est d’autant plus curieux de constater quelles résistances un drame si admiré aujourd’hui a dû vaincre.

A Oslo, depuis la reprise de 1918, on a eu enfin un remarquable Gregers Werle avec Ingolf Schanche, dont le succès personnel a été grand aux fêtes du centenaire d’Ibsen, en 1928.

En dehors des pays Scandinaves, le succès du Canard sauvage a été moins marqué. En Allemagne, on ne montra pas le même empressement que d’habitude à jouer la pièce. Une représentation unique fut donnée au Residenz Theater de Berlin le 4 mars 1888 avec grand succès, affirmèrent Paul Lindau dans le Berliner Tagblatt et Paul Schlenther dans la Vossische Zeitung \ mais d’autres journaux furent très critiques, particulièrement Die Post , qui trouva que la pièce « dépasse en brutalité nue tout ce qui se trouve même dans les scènes de mœurs françaises les plus mal famées â ». Toutefois, le succès fut suffisant pour que l'on donnât des représentations régulières, et Ibsen entendit l'année suivante sa pièce au Residenz Theater1 2 3. Une reprise eut lieu en 1896. Mais je ne vois pas 4 que Le Canard sauvage , comme d’autres drames d’Ibsen, ait circulé en Allemagne de ville en ville.

A Vienne, en 1891, la pièce fut accueillie, en présence d’Ibsen, par de vifs applaudissements d’abord, mais les sifflets entrèrent en jeu, et finirent par l’emporter. Elle n’eut que trois représentations \ La presse trouva que c’était une œuvre « abominable ». « Nous protesterons plus tard plus amplement contre un pareil empoisonnement des puits K »

C'est cependant à Vienne, semble-t-il, que Le Canard sauvage

1 D’après Dagbladet , 1888, n° 74.

1 Ibid.) 9 mars 1888.

2 Dagbladet , n mars 1889.

3 Dans la collection de coupures de journaux de J. R. Halvorsen, à la Bibliothèque de l’Université d’Oslo.

4 Correspondance au Figaro citée par Morgenbladet.

' -iftenposten, 1891, n° 271.

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