DIVERSITÉ DE L'ACCUEIL A L'ÉTRANGER
a obtenu son plus grand succès théâtral. Le drame fut repris en 1897, et assez mal joué. Malgré cela, le régisseur fut obligé, à la fin de chaque acte, de se présenter et de remercier quatre ou cinq fois au nom de l’auteur 6.
En France, comme à Vienne, c’est en 1891 que le drame fut joué. Il avait été découvert dès 1889 par J. de Saint-Mesmin, qui l’avait vu au Residenz Theater. Il écrivit au Figaro sur Henrik Ibsen « qu’on aurait dû connaître et applaudir depuis longtemps en France. Le Canard sauvage est certainement un drame social et psychologique le plus saisissant qui ait été écrit les derniers temps, et c’est peut-être ce qu’il existe de plus magnifique en son genre 5 ». Et au commencement de 1891, il y eut trois traductions en présence. La première prête fut celle qu’avait faite Victor Barrucand avec un ami norvégien nommé Halvorsen. Barrucand écrivit à Ibsen pour demander l’autorisation de publier et faire jouer sa traduction, et reçut un refus rédigé en forme de lettre d’affaires assez sèche. L'autorisation, disait Ibsen, était donnée au comte Prozor, dont la traduction allait bientôt paraître. Barrucand s’inclina, mais écrivit de nouveau à Ibsen pour dire combien il était peiné de la lettre peu aimable qu’il avait reçue, et Ibsen lui répondit le 6 mars, cette fois, avec des remerciements pour l’intérêt témoigné à son œuvre, et lui envoya sa photographie, sur laquelle il écrivit en français : « Au cher M. Barrucand, avec ses colléguiales (sic) sympathies. Henrik Ibsen 1 2 3. »
La Société des auteurs dramatiques était invitée, par lettre d’Ibsen, dès le 7 janvier 1891, à empêcher toute représentation de sa pièce autrement que dans la traduction Prozor. Mais vers la fin de mars, les journaux annoncèrent que le Théâtre Libre allait incessamment jouer « Le Canard sauvage , traduction de MM. Armand Ephraïm et Th. Lindenlaub » et une
1 Theodor Caspari dans Aftenposten , 1897, n° 110.
2 Le Figaro, 13 mars 1889.
3 Correspondance communiquée par M. V. Barrucand.
assez vive polémique était par là suscitée. Ibsen dut être assez embarrassé, car il n'oubliait pas qu’Antoine avait été le premier à le mettre à la scène en français, et avec succès. Il écrivit à Prozor :
A la lettre ci-jointe de M. Antoine j’ai répondu en le remerciant de son intention de jouer aussi Le Canard sauvage, mais que je souhaiterais beaucoup qu’il se servît de votre traduction. A quoi il se décidera, je n'en sais rien. Mais comme le Théâtre Libre doit sans doute être considéré à peu près comme une association privée, il n'y a guère moyen d'opposer une interdiction par des actions de droit, mesure qui, d'ailleurs, pour diverses raisons, ne serait pas à recommander. Au surplus, je remets la décision de cette question entièrement entre vos mains, persuadé que vous saurez trouver la meilleure marche à suivre J.
Antoine insistant, Ibsen donna l'autorisation demandée par Antoine, s’en excusa auprès de Prozor parce que le Théâtre Libre était une institution privée, et envoya un télégramme à celui-ci pour affirmer qu'il avait le droit exclusif de publier la pièce
La représentation eut lieu le 24 avril. Auguste Vitu, dans le Figaro , trouva la pièce « très curieuse » ; c'était « un type très accusé et très spécial de littérature exotique », et « une des meilleures tentatives du Théâtre Libre ». Mais le public avait été « plus souvent décontenancé qu’intéressé ». Il loua plusieurs des acteurs, surtout Mlle Meuris et Mme France, qui jouaient Hedvig et Gina.
Les Norvégiens furent satisfaits. Si les actes III et IV ont paru fatigants, le premier et le cinquième ont été bien accueillis, Mlle Meuris était excellente, et Antoine, qui devait jouer le vieil Ekdal, a été obligé de prendre le rôle de Hjalmar Ekdal, et y a eu de bons moments 3. Un autre correspondant est même
1 Lettre du 23 janvier r89i, Breve , II, p. 191.
- La Lettre à la Société des auteurs, T autorisation à Antoine et le télégramme à Prozor sont donnés dans la « Note de l’éditeur » qui figure en tête de la traduction du Canard sauvage et de Rosmersholm par Prozor, Paris, Savine, 1893. * Morgenbladet, 1891, n° 253.