ACTE PREMIER
KROLL
Toi? Toi! C’est impossible! Où dis-tu que tu es?
ROSMER
Du même côté que Laurits et Hilda.
KROLL, baisse la tête .
Renégat. Johannes Rosmer renégat.
ROSMER
J’aurais dû me sentir enchanté,... profondément heureux de ce que tu appelles le reniement. Mais j’ai tout de même cruellement souffert. Car je savais que cela te causerait une amère douleur.
KROLL
Rosmer,... Rosmer! De cela je ne me remettrai jamais.
(Il le regarde tristement.)
Oh ! dire que, toi aussi, tu peux vouloir participer à l’œuvre de corruption et de perturbation dans ce malheureux pays.
ROSMER
C’est l’œuvre de libération à laquelle je veux participer.
KROLL
Oui, je sais bien. C’est ainsi que l’appellent tant les corrupteurs que les fourvoyés. Mais trouves-tu donc qu’il y ait aucune libération à espérer de l’esprit qui est en train d’empoisonner toute notre vie sociale?
ROSMER
Je ne me rallie pas à l’esprit régnant. Ni à aucune des parties en conflit. Je veux essayer de rassembler les gens
venus de tous les côtés. Aussi nombreux et aussi intimement que je le peux. Je vivrai et mettrai toutes mes forces au service de cet unique but,... créer dans ce pays la vraie démocratie.
KROLL
Alors, tu trouves que nous n'avons pas assez de démocratie ! Pour ma part il me semble que nous sommes en bon chemin, tous tant que nous sommes, de descendre dans la fange où seule, d'habitude, la masse se complaît.
ROSMER
C'est précisément pourquoi j'énonce le vrai rôle de la démocratie.
KROLL
Quel rôle?
ROSMER
Faire de tous les gens du pays des êtres nobles.
KROLL
Tous les gens... !
Du moins le plus grand nombre possible.
KROLL
Par quels moyens?
ROSMER
En libérant les esprits et purifiant les volontés, je pense.
KROLL
Tu es un rêveur, Rosmer. Veux-tu les libérer? Veux-tu les purifier?
ROSMER
Non, mon cher,... je veux seulement tâcher de les y exciter. Le faire,... c'est à eux-mêmes de s'en charger.