AU THÉÂTRE LIBRE
enthousiaste, loue Mlle Meuris : « Ibsen doit à cette jeune dame un remerciement de première classe. Quant à Antoine, si son Osvald a été excellent, son Hjalmar Ekdal a été encore supérieur à Lindberg. [...] De plus le décor a été un petit chefd'œuvre de disposition scénique h »
Il y eut seulement une répétition générale et deux représentations. L’organisation du Théâtre Libre ne permettait pas davantage. Mais Antoine a donné la pièce, de temps en temps, au Théâtre Antoine et à l’Odéon. Et Georges Pitoeff a monté une reprise en
En 1892, on donna Le Canard sauvage à Rome, mais là, ce fut un échec complet. Après le second acte, il y eut des applaudissements assez nourris, mêlés de coups de sifflet. Mais aux troisième et quatrième actes, le public s’irrita de plus en plus, surtout contre le malheureux acteur chargé du rôle de Werle, à qui l’on criait : Basta! Basia! Imbécile ! Ce fut àgrand’peine que la représentation s’acheva. Et une seconde ne fut pas tentée a.
En Angleterre, le drame fut traduit en 1890, et joué au Royalty Theatre le 4 mai 1894. The Daily Graphie constate qu’il fut « longuement applaudi, et que parfois des ricanements déplacés indiquaient une diversité d’opinion latente ». Mais le journal estime que c’est « la pièce la plus sinistre, la plus perverse et la plus pessimiste d’Ibsen. [...] Est-il tout de même possible que la vie, en Norvège, soit moralement au niveau de la vie au Sénégal ou au Swaziland 1 * 3 4 »? Un autre journal pense que cette soirée fut une déception pour les admirateurs d’Ibsen, car malgré des scènes fortes, des formules vigoureuses et au moins deux caractères bien dessinés, c’est une œuvre peu mûrie et informe h
Et en effet, les ibsénisants médirent d’Ibsen. Pour Edmund
1 Aftenpasten, 1891, n° 285.
a Rosalia Jakobsen, dans Illustrer et Tidende , 1892, p. 217*
A The daily Graphie , 7 mai 1894.
4 P ail mall Gazette d’après M or genbladet , 1894, n° 336 A.
Gosse, c'était le moins intéressant de ses drames ; pour Havelock Ellis, le moins remarquable ; pour Arthur Symons, une œuvre de qualité inférieure.
D’autant plus se détachent deux jugements admiratifs. Celui de William Archer :
Je n’ai guère vu jusqu'ici autant de la quintessence de la vie concentrée dans le bref colloque de la scène.
Et celui de Bernard Shaw :
Où trouverai-je une épithète assez splendide pour Le Canard sauvage? Être assis là, et pénétrer de plus en plus profondément dans cette maison Ekdal, et pénétrer tout le temps de plus en plus profondément dans sa propre vie, jusqu’à oublier complètement qu’on est dans un théâtre, suivre avec horreur et pitié une tragédie poignante, secoué de rire tout le temps devant une irrésistible comédie *.
1 Citations prises dans C. B. Burchardt, Norwegian H je and Hier attire , p. 149.
PERSONNAGES
Werle, négociant , propriétaire d'usine, etc.
Gregers Werle, son fils .
Le vieil Ekdal.
Hjalmar Ekdal, son fils , photographe .
Gina Ekdal, femme de Hjalmar.
Hedvig, leur fille , quatorze ans.
Mme Sôrby, intendante de la maison du négociant. Relling, médecin.
Mol vi k, ancien étudiant en théologie.
Graaberg, teneur de livres.
Pettersen, domestique du négociant.
Jensen, domestique d'extra.
Un monsieur pale et bouffi.
Un monsieur aux cheveux rares.
Un monsieur myope.
Six autres messieurs, invités du négociant. Plusieurs domestiques d'extra.
(Le premier acte se passe chez le négociant Werle , les quatre suivants chez le photographe Ekdal.)
(Dans la maison du négociant Werle. Cabinet de travail luxueux et confortable. Bibliothèques et meubles capitonnés; bureau avec des papiers et des registres au milieu de la salle ; lampes allumées avec des abat-jour verts, en sorte que la lumière est adoucie. Porte ouverte à deux battants, avec portières écartées, au mur du fond, par où Ton voit une grande pièce élégante, très éclairée par des lampes et des candélabres. Au premier plan, à droite, dans le cabinet de travail, une petite porte dérobée conduit dans les bureaux. Au premier plan à gauche, une cheminée avec un feu de charbon, et plus loin, une porte à deux battants ouvrant sur la salle à manger.)
Le domestique du négociant , PETTERSEN, en livrée , et le domestique d'extra, JENSEN, en noir , rangent le cabinet de travail. Dans la salle du fond circulent deux ou trois autres domestiques d'extra, qui rangent et allument des bougies . De la salle à manger on entend un bourdonnement de conversations et les rires de voix nombreuses; on frappe avec un couteau sur un verre; le silence s'établit; un discours est prononcé; des bravos , puis le bourdonnement de conversations reprend. *
PETTERSEN, allume une lampe sur la cheminée et y met un abat-jour.
Tiens, écoutez, Jensen, voilà que le vieux s’est levé, et prononce un long discours en l’honneur de madame Sôrby.
JENSEN, avance un fauteuil.
Est-ce peut-être vrai, ce qu'on dit, qu'il y a quelque chose entre eux?
PETTERSEN
Le diable le sait.
JENSEN
Car il a été grand paillard en son temps.
PETTERSEN
C'est possible.
JENSEN
C'est pour son fils qu'il donne ce dîner-là, dit-on. PETTERSEN
Oui. Le fils est arrivé hier.
JENSEN
Je n'avais jamais su auparavant que le négociant Werle avait un fils.
PETTERSEN
Mais oui, il a un fils. Seulement, le fils reste constamment là-haut, à l'usine de Hoydal. Il n'est pas venu en ville pendant toutes les années que j'ai servi ici, dans la maison.
UN DOMESTIQUE D’EXTRA, à la porte de Vautre pièce . Dites donc, Pettersen, voici un vieux bonhomme qui...
PETTERSEN, marmonne.
Diable, quelqu'un vient ici !
(Le vieil Ekdal apparaît dans la salle du fond , venant de droite . Il est vêtu d'une houppelande élimée à col droit; moufles de laine ; à la main une
PREMIER ACTE
canne et un bonnet de fourrure ; sous le bras un paquet enveloppé de papier. Perruque rouge-brun salef et barbiche grise.)
PETTERSEN, va au-devant de lui.
Mon Dieu,... que venez- vous faire ici?
EKDAL, dans la porte.
Il faut absolument que j’entre au bureau, Pettersen. PETTERSEN
Il y a une heure que le bureau est fermé, et...
EKDAL
On me Ta dit à la porte, mon vieux. Mais Graaberg est encore là. Soyez gentil, Pettersen, et laissez-moi entrer là-bas.
(Il indique la porte dérobée.)
C’est un chemin par où je suis déjà passé.
PETTERSEN
Bon, passez donc.
(Il ouvre la porte.)
Mais pensez bien, au moins, à ressortir par le vrai chemin ; car nous avons des étrangers.
EKDAL
Je sais bien,... hm ! Merci, père Pettersen! Bon vieil ami ! Merci.
( Marmonnant.)
Imbécile !
(Il entre dans les bureaux ; Pettersen ferme la porte derrière lui.)
JENSEN
Est-ce qu’il fait aussi partie des employés?
PETTERSEN
Non, c'est seulement un homme qui écrit à domicile, quand on en a besoin. Mais il a été un monsieur chic, en son temps, le vieil Ekdal.
JENSEN
Oui, il avait l'air un peu bizarre.
PETTERSEN
Mais oui ; il a été lieutenant, pensez donc.
JENSEN
Ah! diable,... il a été lieutenant!
PETTERSEN
Mais oui, qu'il l'a été. Seulement, il s'est mis au commerce des forêts ou quelque chose comme ça. On dit qu'il aurait joué un vilain tour au négociant, autrefois. Car ils étaient ensemble à mener l'usine de Hoydal, vous comprenez. Oh ! je connais bien le vieil Ekdal, moi. Nous buvons souvent ensemble un bitter et une bouteille de bière de Bavière chez madame Eriksen.
JENSEN
Il ne peut guère avoir de quoi régaler, lui.
PETTERSEN
Parbleu, Jensen, vous comprenez bien que c'est moi qui paye. Car je trouve qu'il faut être gentil pour des gens bien qui ont eu tant de malheur.
JENSEN
Il a donc fait faillite?
PREMIER ACTE
PETTERSEN
Non, c'est bien pis que ça. Il a été aux travaux forcés.
JENSEN
Aux travaux forcés !
PETTERSEN
Ou peut-être c'était au pénitencier...
Chut ! voilà qu'ils sortent de table.
(Il écoute .)
( La porte de la salle à manger est ouverte du dedans par deux domestiques . Mme Sôrby sort , deux messieurs causant avec elle. Peu à peu suivent tous les convives , parmi lesquels le négociant Werle. Hjalmar Ekdal et Gregers Werle arrivent les derniers.)
MADAME SORBY, en passant , à Pettersen.
Pettersen, voulez-vous faire servir le café dans la salle de musique.
PETTERSEN
Bien, madame Sôrby.
(Elle entre dans le salon avec les deux messieurs et tourne à droite . Pettersen et Jensen suivent le même chemin,)
UN MONSIEUR PALE ET BOUFFI, à un monsieur aux cheveux rares.
Ouf... quel dîner... c'était un fameux travail!
LE MONSIEUR AUX CHEVEUX RARES
Oh ! avec un peu de bonne volonté, c'est incroyable ce qu'on arrive à faire en trois heures.
LE MONSIEUR BOUFFI
Oui, mais ensuite, mon cher chambellan.