ACTE II
ROSMER
Mais, Kroll,... tu n'es pas du tout le même aujourd'hui ! REBEKKA
J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur le proviseur.
(EUe sort à gauche.)
KROLL
Avec ta permission...
(Il s’assied sur le canapé .)
ROSMER
Oui, mon cher, asseyons-nous pour une conversation intime.
Je n’ai pas fermé l’œil depuis hier. Dans mon lit, je n’ai fait que réfléchir toute la nuit.
ROSMER
Et que dis-tu aujourd’hui?
KROLL
Ce sera long, Rosmer. Laisse-moi commencer par une sorte de préface. Je peux te donner des nouvelles d’Ulrik Brendel.
ROSMER
Il a été chez toi?
KROLL
Non. Il est allé dans un sale cabaret. Dans la plus sale compagnie, bien entendu. Il a bu et régalé tant qu’il a eu de quoi. Ensuite il a invectivé toute la bande et l’a traitée de plèbe et de canaille. En cela, d’ailleurs, il avait raison. Mais alors il a reçu des coups, et il a été jeté dans le ruisseau.
ROSMER
Il est donc sans doute incorrigible en définitive.
KROLL
Il avait aussi mis la redingote en gage. Mais il paraît qu'elle a été dégagée pour lui. Peux-tu deviner par qui?
ROSMER
Par toi-même, peut-être?
KROLL
Non. Par ce noble monsieur Mortensgaard.
ROSMER
Ah ! vraiment.
KROLL
Je me suis laissé dire que la première visite a été pour l'imbécile et le plébéien.
ROSMER
Elle a été très heureuse pour lui...
KROLL
Certainement.
(Il se penche sur la table, pour être plus près de Rosmer.)
Mais nous voilà en plein dans une question au sujet de laquelle, en raison de notre vieille... de notre amitié passée, j'ai le devoir de t'avertir.
ROSMER
Qu'y a-t-il donc, mon cher?
KROLL
Il y a que l’on se livre ici, dans la maison, à quelque manœuvre derrière ton dos.
ROSMER
Comment peux-tu le croire? Est-ce à Reb... Est-ce à mademoiselle West que tu fais allusion?
KROLL
Oui, justement. Je le comprends très bien de sa part. Il y a si longtemps qu’elle est habituée à tout diriger ici. Mais tout de même...
ROSMER
Mon cher Kroll, en cela tu te trompes complètement. Elle et moi,... il n’est rien au monde que nous nous cachions l’un à l’autre.
KROLL
T’a-t-elle aussi avoué qu’elle est entrée en correspondance avec le rédacteur en chef du Phare?
ROSMER
Oh ! tu veux parler de quelques lignes qu’elle a données à Ulrik Brendel.
KROLL
Tu as donc appris cela. Et approuves-tu qu’elle entame ainsi des relations avec cet écrivain scandaleux qui cherche toutes les semaines à me mettre au pilori tant pour mon œuvre scolaire que pour mon action publique?
ROSMER
Mon cher, elle n’a sûrement même pas pensé à cet aspect de la question. Et d’ailleurs, elle a, bien entendu, entière liberté d’action, comme j’ai la mienne.
Vraiment? Oui, cela va sans doute avec le courant nou-
veau que tu suis à présent. Car mademoiselle West en est sans doute au même point où tu es aujourd’hui?
ROSMER
Certes. Nous avons consciencieusement travaillé ensemble tous les deux, pour y arriver.
KROLL, le regarde et branle lentement la tête.
Oh ! aveugle, homme circonvenu !
ROSMER
Moi? D’où te vient cette idée?
KROLL
Parce que je n’ose pas, je ne veux pas croire le pis. Non, non, laisse-moi aller jusqu’au bout... Tu tiens réellement à mon amitié, Rosmer? Et à mon estime aussi? N’est-ce pas?
ROSMER
Je n’ai pas besoin de répondre à cette question.
KROLL
Bon, mais il est d’autres questions qui demandent réponse... une complète explication de ta part... Accepterastu que je procède à une sorte d’interrogatoire?
D’interrogatoire?
KROLL
Oui, que je t’interroge sur tel ou tel fait dont le rappel pourra t’être pénible. Vois-tu,... cette histoire de ton reniement,... enfin, de ta libération, comme tu l’appelles,... se rattache à beaucoup d’autres faits dont il faut, dans ton propre intérêt, que tu me rendes compte.