ACTE II
ROSMER
Questionne-moi sur ce que tu voudras, mon cher. Je n’ai rien à cacher.
KROLL
Eh bien! dis-moi,... quelle a été au juste, selon toi, la raison profonde qui a conduit Beate à mettre fin à sa vie?
ROSMER
Peux-tu avoir un doute à ce sujet? Ou, pour mieux dire, peut-on se demander les raisons des actes d’une malheureuse malade irresponsable?
KROLL
Es-tu certain que Beate était tellement irresponsable? Les médecins, en tout cas, étaient d’avis que ce n’était pas tout à fait avéré.
ROSMER
Si les médecins l’avaient jamais vue comme je l’ai vue souvent, pendant des jours et des nuits, ils n’auraient pas douté.
Je ne doutais pas non plus dans ce temps-là.
ROSMER
Oh! non, le doute, malheureusement, n’était pas possible. Je t’ai parlé de sa passion excessive, effrénée,... à laquelle elle voulait absolument me voir répondre. Oh ! quel effroi elle me causait ! Et puis, les brûlants reproches gratuits qu’elle s’est faits les dernières années.
KROLL
Oui, quand elle a su que toute sa vie elle resterait stérile.
ROSMER
Oui, juge donc toi-même... Un si affreux tourment pour un fait auquel on ne peut rien!... Et elle serait responsable?
KROLL
Hm!... Te rappelles-tu si tu avais alors dans la maison des livres qui traitaient du but du mariage... selon les idées avancées de notre temps?
ROSMER
Je me rappelle que mademoiselle West m'a prêté un pareil ouvrage. Car elle a hérité de la bibliothèque du docteur, comme tu sais. Mais, cher Kroll, tu ne crois certainement pas que nous ayons commis l'imprudence d'initier la pauvre malade à ces questions-là? Je peux te donner l'assurance solennelle que nous sommes sans reproche. Ce sont les nerfs de son cerveau détraqué qui l'ont poussée dans les voies d'égarement.
KROLL
Je peux en tous cas te raconter un fait. C'est que la pauvre Beate, torturée, exaltée, a mis fin à sa propre vie afin de te permettre de vivre heureux,... de vivre librement, et... à ta guise.
ROSMER, s’est brusquement levé à demi.
Que veux-tu dire par là?
KROLL
Il faut m’écouter tranquillement, Rosmer. Car maintenant je peux parler de cela. Au cours de sa dernière année, deux fois elle est venue me trouver pour me crier son angoisse et son désespoir.