ACTE II
ROSMER
Je le sais bien. Mais tout de même tu aurais dû nous prévenir,
KROLL
J'ai pensé à le faire aussi. Mais alors il était trop tard.
ROSMER
Mais pourquoi n’as-tu pas ensuite...? Pourquoi n’as-tu rien dit de tout cela?
KROLL
A quoi aurait servi de venir ici te chagriner et te tourmenter encore plus? J’ai d’ailleurs considéré ces propos comme de simples divagations... Jusqu’à hier soir.
ROSMER
Mais plus maintenant?
KROLL
Beate n’a-t-elle pas vu très clair, quand elle a dit que tu renierais la foi de ton enfance?
ROSMER, regarde fixement devant lui.
Oui, je ne comprends pas cela. C’est pour moi tout à fait inexplicable.
KROLL
Inexplicable ou non,... c’est ainsi. Et maintenant je te demande, Rosmer,... quelle part de vérité y a-t-il dans son accusation? La dernière, je veux dire.
ROSMER
Accusation? Était-ce là une accusation?
KROLL
Tu n'as peut-être pas remarqué les termes de sa phrase. Elle voulait disparaître, disait-elle... Pourquoi? Hein?
ROSMER
Oui, pour que je puisse épouser Rebekka.
KROLL
Ce n'étaient pas là tout à fait les termes. Beate s'est exprimée autrement. Elle a dit : « Il ne me reste pas grand temps à vivre. Car il faut maintenant que Johannes épouse tout de suite Rebekka. »
ROSMER, le regarde un moment; puis il se lève .
Maintenant je te comprends, Kroll.
KROLL
Et alors? Quelle réponse as-tu?
ROSMER, toujours calme , se dominant .
A une question aussi incroyable?... La seule vraie réponse serait de montrer la porte.
KROLL, se lève.
C'est bien.
ROSMER, se place devant lui .
Écoute. Voilà plus d'un an,... depuis la mort de Beate,... Rebekka West et moi avons vécu seuls à Rosmersholm. Pendant tout ce temps, tu as connu l'accusation de Beate contre nous. Mais pas un instant je ne me suis aperçu que tu aies été choqué de voir Rebekka et moi vivre ensemble
KROLL
J’ai su seulement hier soir que c’étaient un renégat et une... femme émancipée, qui menaient cette vie commune.
ROSMER
Ah !... Tu ne crois donc pas qu’un esprit de pureté puisse exister chez des renégats et des gens émancipés? Tu ne crois pas qu’ils puissent avoir l’instinct de la chasteté comme un besoin de leur nature !
KROLL
Je ne compte pas beaucoup sur ces sortes de chastetés qui n’ont pas leurs racines dans la foi de l’Église.
ROSMER
Et tu appliques cela aussi à Rebekka et moi? A mes relations avec Rebekka?...
KROLL
Je ne peux pas en votre faveur me départir de l’idée qu’il n’y a pas un abîme entre la libre pensée et... hm !
ROSMER
Et quoi?...
KROLL
... et l’amour libre... puisque tu tiens à entendre le mot.
ROSMER, à voix basse .
Et tu n’as pas honte de me dire cela ! Toi qui m’as connu depuis ma première jeunesse.
KROLL
Précisément. Je sais combien tu te laisses facilement influencer par ceux que tu fréquentes. Et ta Rebekka...
Enfin, cette demoiselle West,... nous ne savons, en somme, pas grand’chose sur elle. Bref, Rosmer,... je ne t’abandonne pas. Et toi-même,... il faut que tu tâches de te sauver à temps.
ROSMER
Me sauver? Comment?...
( Mme Helseth jette un coup d'œil à la porte de gauche.)
Que voulez- vous?
MADAME HELSETH
Je voulais prier mademoiselle de descendre.
ROSMER
Mademoiselle n'est pas ici.
Non?
C'est singulier.
Tu disais?...
(Elle regarde autour d'elle.)
(Elle sort.)
ROSMER
KROLL
Écoute. Ce qui s'est passé ici en cachette, du vivant de Beate,... et ce qui continue à se passer ici,... je ne l'examinerai pas de plus près. Tu as été profondément malheureux dans ton ménage. Et cela peut en quelque façon l’excuser...
ROSMER
Oh! comme, au fond, tu me connais peu!...
KROLL
Ne m'interromps pas. Voici ce que je veux dire : ... si cette vie commune avec mademoiselle West doit conti-