UN TROISIÈME MONSIEUR
J’entends dire qu’on va goûter le moka et le marasquin dans la salle de musique.
LE MONSIEUR BOUFFI
Bravo! Alors madame Sorby va peut-être nous jouer un morceau.
LE MONSIEUR AUX CHEVEUX RARES, baissant la voix . Pourvu que madame Sorby ne nous joue pas un tour, hein?
LE MONSIEUR BOUFFI
Oh ! certainement pas ; Berta ne lâche pas ses vieux amis.
(Ils rient et entrent au salon.)
LE NÉGOCIANT WERLE, à voix basse , ennuyé.
Je ne crois pas que personne l’ait remarqué, Gregers. GREGERS, le regarde.
Quoi?
WERLE
Ne l’as-tu pas remarqué non plus?
GREGERS
Qu’est-ce que j’aurais remarqué?
WERLE
Nous étions treize à table.
GREGERS
Vraiment? Nous étions treize?
WERLE, avec un coup d'œil sur Hjalmar Ekdal.
Nous sommes toujours habitués à être douze.
PREMIER ACTE
(Aux autres.)
Veuillez passer, messieurs.
(Lui et les derniers convives, sauf Hjalmar et Gre gers, sortent par le fond à droite.)
HJALMAR, qui a entendu les dernières répliques .
Tu n'aurais pas dû m'envoyer cette invitation, Gregers.
GREGERS
Comment ! La soirée est, dit-on, en mon honneur. Et je n'inviterais pas mon unique et meilleur ami...
HJALMAR
Mais je ne crois pas que cela plaise à ton père. Je ne viens d'ailleurs jamais ici dans la maison.
GREGERS
Non, c'est ce qu'on me dit. Mais il me fallait te voir et causer avec toi; car je vais sûrement repartir bientôt... Oui, nous deux, vieux camarades d'école, nous nous sommes bien perdus de vue, hein? nous ne nous sommes pas rencontrés depuis seize à dix-sept ans.
HJALMAR
Y a-t-il si longtemps?
GREGERS
Oui, c'est bien cela. Voyons, comment vas-tu? Tu as bonne mine. Tu es presque devenu gros et gras.
HJALMAR
Hm ! gras, on ne peut guère le dire ; mais j'ai probablement l'air plus viril qu'alors.
Oui, sûrement. Ton physique n'a pas souffert.
T. XIII
HJALMAR, d'un ton plus sombre.
Mais le moral, mon cher ! C'est là ce qui a changé, tu peux m'en croire ! Tu sais bien comme tout s'est terriblement écroulé pour moi et les miens depuis que nous nous sommes vus.
GREGERS, plus bas.
Comment vit ton père maintenant?
HJALMAR
Mon cher, ne parlons pas de ça. Mon pauvre malheureux père vit naturellement chez moi. Il n’a personne autre au monde à qui recourir. Mais c’est affreusement pénible pour moi de parler de ça, vois-tu... Dis-moi plutôt ce qu'a été ta vie là-haut, à l’usine.
GREGERS
Délicieusement solitaire,... j'ai eu bonne occasion de réfléchir à bien des choses... Viens un peu là ; mettons-nous à notre aise.
(Il s'assied dans un fauteuil et force Hjalmar
à en prendre un autre à côté.)
HJALMAR, ému.
Je te remercie tout de même, Gregers, de m’avoir invité à la table de ton père ; car je vois maintenant que tu n’as plus rien contre moi.
GREGERS, étonné.
Comment as-tu pu avoir l’idée que j'étais fâché contre toi?
HJALMAR
Les premières années, pourtant, tu l'as été.
PREMIER ACTE
GREGERS
Quelles premières années?
HJALMAR
Après le grand désastre. Et c'était naturel de ta part. Il s’en est fallu d’un cheveu que ton père fût mêlé à ces... oh ! les horribles histoires !
GREGERS
Et c’est pour cela que je t’en aurais voulu? Qui te l’a fait croire?
HJALMAR
Je sais que tu m’en as voulu, Gregers ; car c’est ton père lui-même qui me l’a dit.
GREGERS, avec un sursaut.
Père ! Ah ! oui. Hm !... Est-ce pour cela que tu ne m’as jamais plus donné signe de vie,... pas écrit un seul mot?
HJALMAR
Oui.
GREGERS
Pas même à l’époque où tu es devenu photographe?
HJALMAR
Ton père disait que ce n’était pas la peine de rien t’écrire.
GREGERS, regardant droit devant lui.
Non, non, il se peut qu’en cela il ait eu raison... Mais dis-moi, Hjalmar, te trouves-tu maintenant à peu près satisfait de ta situation?
HJALMAR, avec un léger soupir.
Oui, réellement ; je ne peux pas dire le contraire. Au commencement, tu comprends bien que c’étart pour moi
un peu singulier. C'était un changement complet d’existence. Mais tout le reste aussi était complètement changé. Le grand désastre ruineux de père,... la honte et l’opprobre, Gregers...
GREGERS, ému.
Oh ! oui. Oui. Oh ! oui.
HJALMAR
Je ne pouvais songer à continuer mes études ; il ne restait pas un skilling ; au contraire ; plutôt des dettes ; à ton père surtout, je crois...
GREGERS
HmL
HJALMAR
Bien, alors il m’a semblé que le mieux était de rompre... d’un seul coup, vois-tu... avec le passé et les liens anciens. C’est surtout ton père qui me l’a conseillé ; et comme il est venu activement à mon aide...
GREGERS
Père est venu...?
HJALMAR
Oui, tu dois bien le savoir? Où aurais-je pris l’argent pour apprendre la photographie, et pour monter un atelier et m’établir? Ça coûte, ça, tu sais.
GREGERS
Et père a payé tout cela?
HJALMAR
Oui, mon cher, ne le sais-tu pas? D’après ce qu’il m’a dit, j’ai compris qu’il te l’avait écrit.
PREMIER ACTE
Pas un mot sur ce que c’était lui. Il aura oublié de le dire. Nous n’avons jamais échangé que des lettres d’affaires. Alors, c’était donc père... !
HJALMAR
Oui, c’était bien lui. Jamais il n’a voulu qu’on le sût ; mais c’était lui. Et c’est lui aussi qui m’a mis en état de me marier. Ou peut-être... ne le sais-tu pas non plus?
GREGERS
Non, c’est vrai, je ne le savais pas...
(Il lui secoue le bras.)
Mais, mon cher Hjalmar, je ne peux te dire combien tout cela me fait plaisir... et peine. J'ai donc tout de même été peut-être injuste envers mon père... sur certains, points. Oui, car ceci montre un bon cœur. Il y a là comme une sorte de conscience...
HJALMAR
Conscience?
GREGERS
Oui, oui, appelle cela comme tu voudras. Non, je ne peux dire combien je suis content d'apprendre cela sur mon père... Oui, tu es marié, toi, Hjalmar. Tu es parvenu là plus loin que je n'arriverai jamais. Allons, j’espère que tu te trouves heureux dans ton ménage?
HJALMAR
Oui, vraiment, je le suis. Elle est habile, et aussi brave femme qu'un homme peut le demander. Et elle n'est pas du tout dénuée de toute culture.
GREGERS, un peu étonné .
Non, je le pense bien.
HJALMAR
Non, la vie vous instruit, vois-tu. Les . relations quotidiennes avec moi...; et puis, deux hommes de talent viennent constamment chez nous. Je t'assure que tu ne reconnaîtrais pas Gina.
GREGERS
Gina?
HJALMAR
Oui, mon cher, tu ne te rappelles pas qu'elle s'appelait Gina?
GREGERS
Qui s'appelait Gina? Je ne sais pas du tout...
HJALMAR
Mais ne te rappelles-tu pas qu'elle a été quelque temps en service ici, dans la maison?
GREGERS, le regarde.
Est-ce Gina Hansen...?
HJALMAR
Oui, naturellement, c'est Gina Hansen.
GREGERS
... qui dirigeait la maison pour nous pendant la dernière année de la maladie de ma mère?
Oui, c'est bien cela. Mais, cher ami, je sais positivement que ton père t'a écrit que je m'étais marié.
PREMIER ACTE
GREGERS, qui s'est levé .
Oui, c'est vrai, il l'a écrit ; mais non que...
(Il fait quelques pas dans la pièce.)
Si, attends un peu;... peut-être, tout de même... en réfléchissant bien. Mon père m’écrit toujours si brièvement.
(Il s’assied à demi sur le bras du fauteuil.)
Écoute, dis-moi, Hjalmar... ; ça, c'est amusant... ; comment cela s'est-il fait que tu as lié connaissance avec Gina... avec ta femme?
HJALMAR
Ça s'est passé très simplement. Gina n'est pas restée longtemps ici dans la maison ; car il y avait grand désordre ici dans ce temps-là, la maladie de ta mère... ; Gina ne pouvait plus y tenir, elle a donc donné congé, et elle est partie. C'était l'année de la mort de ta mère,... ou bienpeut-être l'année même.
GREGERS
C'était la même année. Et j'étais alors là-haut, à l'usine. Mais après?
HJALMAR
Oui, Gina vint loger chez sa mère, une madame Hansen, femme fort intelligente et active, qui tenait une petite table d'hôte. Et elle avait aussi une chambre à louer ; une jolie chambre très agréable.
GREGERS
Et tu as peut-être eu la chance de l'avoir?
HJALMAR
Oui, ce fut même ton père qui me l'indiqua. Et c'est là,
vois-tu, c’est là que j’ai vraiment fait la connaissance de Gina.
GREGERS
Et l’on se fiança?
HJALMAR
Oui. Des jeunes gens en viennent si facilement à s’aimer... hm !...
GREGERS, se lève et circule un peu .
Dis-moi,... lorsque tu fus fiancé... est-ce alors que mon père te fit... je veux dire,... est-ce alors que tu t'es mis à la photographie?
HJALMAR
Oui, justement. Car je désirais prendre un état et entrer en ménage le plus tôt possible. Et nous avons trouvé, ton père et moi, que la photographie était ce qu'il y avait de plus facile. Et Gina était du même avis. Oui, et il y avait encore une raison ; Gina, par chance, avait un peu appris à retoucher.
Tout cela s'arrangeait merveilleusement.
HJALMAR, très content , se lève.
Oui, n'est-ce pas? Ne trouves-tu pas que ça s'arrangeait merveilleusement ?
GREGERS
Oui, je dois l'avouer. Père a été presque une sorte de providence pour toi.
HJALMAR, ému .
Il n'a pas abandonné le fils de son vieil ami dans la détresse. Car il a bon cœur, vois-tu.
PREMIER ACTE
MADAME SÔRBY, entre , au bras du négociant Werle.
Pas d’objections, cher monsieur ; il ne faut pas que vous restiez là au milieu de toutes ces lumières ; ce n’est pas bon pour vous.
WERLE, lâche son bras et se passe la main sur les yeux.
Je crois que vous avez raison.
(Pettersen et Jensen entrent avec des plateaux ) MADAME SÔRBY, aux invités dans le salon.
Allons, messieurs ; si vous voulez un verre de punch, donnez-vous la peine de venir ici.
LE MONSIEUR BOUFFI, s'approchant de Mme Sôrby.
Mais, bon Dieu, est-il vrai que vous avez supprimé la sainte liberté de fumer?
MADAME SÔRBY
Oui, ici, dans le domaine propre de monsieur Werle, c’est défendu, monsieur le chambellan.
LE MONSIEUR AUX CHEVEUX RARES
Quand avez-vous introduit ces règles strictes, madame Sorby?
MADAME SÔRBY
A la suite du dernier dîner, monsieur le chambellan ; car il y a eu certaines personnes qui ont dépassé la mesure.
LE MONSIEUR AUX CHEVEUX RARES
Et il n’est pas permis de dépasser la mesure, rien qu’un peu, madame Berta? Vraiment pas du tout?
MADAME SÔRBY
En aucune façon, chambellan Balle.
(La plupart des convives se sont réunis dans le cabinet du négociant; les domestiques offrent des verres de punch.)
WERLE, à Hjalmar , qui est près d'une table.
Qu'est-ce que vous examinez là, Ekdal?
HJALMAR
Ce n'est qu'un album, monsieur le négociant.
LE MONSIEUR AUX CHEVEUX RARES, qui circule.
Aha ! des photographies ! Oui, c’est bien quelque chose pour vous.
LE MONSIEUR BOUFFI, dans un fauteuil .
En avez- vous apporté quelques-unes des vôtres? HJALMAR
Non, je n'en ai pas.
LE MONSIEUR BOUFFI
Vous auriez dû ; c'est si bon pour la digestion d'être assis à regarder des images.
LE MONSIEUR AUX CHEVEUX RARES
Et puis, ça fournit toujours un petit appoint à la conversation, voyez-vous.