ACTE III
Mais cela ne lui fut pas permis. Et cette histoire lui a coûté cher... Mais depuis, ma foi, Mortensgaard a monté. Il y a beaucoup de gens qui vont trouver cet homme-là.
REBEKKA
La plupart des petites gens s'adressent à lui quand ils sont dans l'embarras.
Oh ! il peut arriver aussi à d'autres qu'aux petites gens...
REBEKKA, la regarde à la dérobée.
Vraiment?
MADAME HELSETH, près du canapé , époussette avec ardeur.
Ça peut arriver aux gens de qui on s'y attendrait le moins, mademoiselle.
REBEKKA, s'occupe des fleurs.
Oh ! c'est simplement une idée que vous vous faites, madame Helseth. Car vous ne pouvez pas savoir cela positivement.
MADAME HELSETH
Alors mademoiselle pense que je ne peux pas le savoir? Mais si, je le peux. Car,... puisqu'il faut le dire,... un jour, j’ai moi-même été porter une lettre à Mortensgaard.
REBEKKA, se retourne .
Non,... vraiment!
MADAME HELSETH
Oui, certainement. Et la lettre avait même été écrite ici, à Rosmersholm.
REBEKKA
Réellement, madame Helseth?
Oui, ma foi, c’est comme ça. Et la lettre était écrite sur beau papier. Et elle était cachetée d’un beau cachet rouge.
REBEKKA
Et on vous a chargée de la porter? Alors, chère madame Helseth, il n’est pas difficile de voir de qui elle était.
MADAME HELSETH
Oui?
REBEKKA
C’était naturellement quelque idée que cette pauvre madame Rosmer, malade comme elle était...
MADAME HELSETH
C’est mademoiselle West qui le dit, ce n’est pas moi.
REBEKKA
Mais qu’y avait-il dans la lettre? Ah ! c’est vrai,... vous ne pouvez pas le savoir.
MADAME HELSETH
Hm ! il se pourrait que je le sache tout de même.
REBEKKA
Est-ce qu’elle vous a dit l’objet de sa lettre?
MADAME HELSETH
Non, pas précisément. Mais après l'avoir lue, Mortensgaard se mit à m’interroger en long et en large, si bien que j'ai pu comprendre ce qu’il y avait dedans.
REBEKKA
Et que croyez-vous qu’il y avait dedans? Oh ! ma chère, ma bonne madame Helseth, dites-le moi!
MADAME HELSETH
Oh ! non, mademoiselle. Pour rien au monde.
REBEKKA
Oh ! vous pouvez le dire à moi. Nous sommes bonnes amies, nous deux.
MADAME HELSETH
Dieu me garde de vous en rien dire, mademoiselle. Je peux seulement dire que c'était quelque chose de vilain qu'on avait fait accroire à la pauvre malade.
REBEKKA
Qui le lui avait fait accroire?
MADAME HELSETH
De méchantes gens, mademoiselle West. De méchantes gens.
REBEKKA
De méchantes...?
MADAME HELSETH
Oui, je le répète. Ça devait être de très méchantes gens. REBEKKA
Et qui pensez-vous que ce serait?
MADAME HELSETH
Oh ! je sais bien ce que je pense. Mais Dieu me garde d'en souffler mot. Il y a bien une certaine dame en ville... hm !
REBEKKA
Je vois à votre figure que vous pensez à madame Kroll. MADAME HELSETH
Oui, voilà une personne à part, celle-là. Avec moi, elle
a toujours pris ses grands airs. Et elle ne vous a jamais vue d'un bon œil.
REBEKKA
Croyez-vous que madame Rosmer avait toute sa raison, quand elle a écrit cette lettre à Mortensgaard?
MADAME HELSETH
La raison, c'est compliqué, mademoiselle. Je ne crois pas qu’elle avait tout à fait perdu la tête.
REBEKKA
Mais elle a été comme détraquée lorsqu'elle a su qu'elle ne pourrait pas avoir d'enfants. C’est alors que la folie s'est déclarée.
MADAME HELSETH
Oui, ça lui a donné un rude coup, la pauvre dame.
REBEKKA, prend le tricot et s'assied sur la chaise près de la fenêtre .
D’ailleurs,... ne croyez-vous pas qu’au fond c’était bon pour le pasteur, madame Helseth?
Quoi donc, mademoiselle?
REBEKKA
Qu’il n’y ait pas eu d’enfants.
MADAME HELSETH
Hm ! je ne sais pas trop ce que je dirai.
REBEKKA
Si, vous pouvez me croire. C’était le mieux pour lui. Le pasteur Rosmer n’est pas fait pour rester ici à écouter des cris d’enfants.