ACTE III
REBEKKA, le regarde , effrayée.
Qu'y aurait-il de plus?
KROLL
N'avez-vous pas finalement fait comprendre à Beate qu’il était nécessaire,... pas seulement qu’il valait mieux,... mais qu’il était nécessaire, pour vous et pour Rosmer, de vous laisser aller ailleurs... le plus vite possible ?••• Hein?
REBEKKA, à voix basse et indistincte .
Peut-être ai-je dit aussi quelque parole de ce genre.
ROSMER, s'affaisse dans le fauteuil près de la fenêtre.
Et c'est à ce tissu de mensonge et de fourberie qu elle a cru, la malheureuse malade ! Cru fermement ! Inébranlablement !
(Il lève les yeux vers Rebekka.)
Et jamais elle ne s'est adressée à moi. Jamais un mot ! Ah ! Rebekka,... je le vois sur ta figure,,., c'est toi qui l'en as détournée !
REBEKKA
Elle s'était mis en tête que,... femme stérile, elle n'avait pas le droit d'être ici. Et alors elle s'est imaginée que c était un devoir envers toi de céder la place.
ROSMER
Et toi,... tu n'as rien fait pour lui enlever cette idée?
REBEKKA
Non.
KROLL
Vous l’y avez peut-être confirmée? Répondez? N est-ce pas ce que vous avez fait?
REBEKKA
Elle a dû me comprendre ainsi, je pense.
Oui,... et en tout elle ployait sous ta volonté. Alors elle a cédé la place.
(Il se lève brusquement.)
Comment as-tu pu... comment as-tu pu te livrer à ces affreuses manœuvres !
REBEKKA
Il m'a semblé qu'il y avait à choisir entre deux vies, Rosmer.
KROLE, sévèrement et avec autorité.
Vous n'aviez aucun droit de faire un pareil choix !
REBEKKA, vivement .
Croyez-vous donc que j 'aie agi et combiné avec sang-froid ! Je n’étais pas alors la même qu'en ce moment, où je vous raconte tout. Et puis, n'y a-t-il pas en chacun deux sortes de volonté, j'imagine ! Je voulais me débarrasser de Beate. D'une manière ou d'une autre. Mais je ne croyais pourtant pas du tout que cela pourrait arriver. A chaque pas que je tentais et osais, il me semblait entendre comme un cri en moi. Pas plus loin ! Pas un pas de plus !... Et je ne pouvais pas encore m'arrêter. Il me fallait tenter un petit pas encore. Rien qu'un tout petit pas, un seul. Et un de plus... et toujours un de plus... Et puis c'est arrivé... Voilà comment ça se passe.
( Court silence.)
ROSMER, à Rebekka.
Que crois-tu qu'il adviendra de toi, désormais? Après cela?
REBEKKA
De moi il adviendra ce que pourra. Ça n'a guère d’importance.
KROLL
Pas un mot qui indique un regret. Peut-être n'en éprouvez-vous pas?
REBEKKA, froidement distante.
Pardon, monsieur le proviseur,... c’est une question qui ne regarde personne. Je saurai la régler avec moi-même.
KROLL, à Rosmev.
Et c’est avec cette femme que tu vis sous le même toit. Dans l’intimité.
(Il regarde les portraits.)
Oh!... ceux-là, qui ne sont plus,... si seulement ils voyaient en ce moment !
ROSMER
Rentres-tu en ville?
KROLL, prend son chapeau.
Oui, au plus vite.
ROSMER, prend aussi son chapeau.
Alors je vais avec toi.
KROLL
Tu le veux ! Oui, je pensais bien que nous ne t’avions pas entièrement perdu.
ROSMER
Viens donc, Kroll ! Viens !
(Ils sortent tous deux par le vestibule sans regarder Rebekka.
Un peu après , Rebekka gagne la fenêtre avec précaution et regarde dehors entre les fleurs.)
REBEKKA, se parle à elle-même à mi-voix :
Pas sur la passerelle, aujourd'hui non plus. Il fait le tour. Jamais il n'ira par la cascade du moulin. Jamais.
(Elle quitte la fenêtre.)
Oui, oui !
(Elle va tirer le cordon de sonnette.
Un peu après , Mme Helseth entre par la droite.)
MADAME HELSETH
Qu'y a-t-il, mademoiselle?
REBEKKA
Madame Helseth, voulez-vous avoir l'obligeance de faire descendre du grenier ma malle de voyage.
MADAME HELSETH La malle de voyage?
REBEKKA
Oui, la malle brune, garnie de peau de phoque, vous savez?
MADAME HELSETH
Bien sûr. Mais, bon Dieu,... est-ce que mademoiselle va s'en aller?
REBEKKA
Oui, maintenant je vais m'en aller, madame Helseth.
MADAME HELSETH Et cela, tout de suite !
REBEKKA
Aussitôt que j'aurai fait la malle.