‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 256 sur 300 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

ROSMER, branle la tête .

Je n'entends rien à cela.

REBEKKA

Il est très vrai qu'autrefois j'ai tendu mes filets pour m’implanter ici, à Rosmersholm. Car je me disais que j'arriverais à y réussir. D’une manière ou d'une autre... tu comprends,

Tu es aussi parvenue... à ce que tu voulais.

REBEKKA

Je crois que je serais parvenue à n'importe quoi... dans ce temps-là. Car j'avais encore ma volonté fière et hardie. Je n’avais cure de ménagements. Rien ne me faisait reculer... Mais alors a commencé ce qui a brisé en moi la volonté... ce qui m'a rendue si lamentablement lâche pour toute la vie.

ROSMER

Qu'est-ce qui a commencé? Parle de façon que je puisse te comprendre.

REBEKKA

C'est alors que j'ai senti... ce violent, indomptable désir. .. Oh! Rosmer!...

ROSMER

Désir? Toi !... Désir de quoi?

REBEKKA

De toi.

ROSMER, prêt à se lever.

Que dis-tu?

REBEKKA, l'arrête .

Reste assis, mon cher. Tu vas en savoir davantage.

Et tu dis... que tu m'as aimé... de cette façon-là !

REBEKKA

Il me semblait que cela devait s'appeler aimer... dans ce temps-là. C'était de l'amour, me semblait-il. Mais ce ne l'était pas. C'était ce que je t'ai dit. Un violent, indomptable désir.

ROSMER, avec effort.

Rebekka,... est-ce vraiment toi,... toi-même... qui es là et me parles de tout cela !

REBEKKA

Oui, qu'en dis-tu, Rosmer !

ROSMER

C’est donc pour cela,... c'est sous l'empire de cela que tu... que tu as agi, selon ton expression.

REBEKKA

J'étais prise comme par une tempête sur la mer. C'était comme une de ces tempêtes que nous pouvons avoir en hiver, là-haut, dans le Nord. Ça vous prend,... et vous emporte, tu sais,... loin, n'importe où. On n'a pas idée de résister.

ROSMER

La tempête a jeté la malheureuse Beate dans la cascade du moulin.

REBEKKA

Oui, car entre Beate et moi se livrait comme un combat sur la quille de la barque dans ce temps-là.

ROSMER

Tu étais sûrement la plus forte à Rosmersholm. Plus forte que Beate et moi réunis.

REBEKKA

Je te connaissais assez pour savoir... qu'aucune voie ne permettait de t'atteindre, tant que tu ne serais pas libéré dans ta situation... et ton esprit.

ROSMER

Mais je ne te comprends pas, Rebekka. Toi,... toimême,... toute ta conduite, c'est pour moi une insoluble énigme. Aujourd'hui je suis libre,... à la fois en esprit et en fait. Tu es maintenant tout près du but que tu t'étais proposé tout d'abord. Et malgré cela...!

REBEKKA

Jamais je n’ai été plus loin du but que maintenant.

ROSMER

... et malgré cela, dis-je,... lorsque je t’ai demandé hier,... lorsque je t'ai priée d’être ma femme,... tu t’es écriée comme avec effroi que c’était impossible.

REBEKKA

C’était un cri de désespoir.

ROSMER

Pourquoi?

REBEKKA

Parce que Rosmersholm a épuisé ma force. C'est ici qu'a été rognée ma volonté hardie. Et dénaturée ! Le temps est passé, où j'osais risquer n'importe quoi. J’ai perdu la faculté d'agir, Rosmer.

ROSMER

Dis-moi comment cela est venu.

REBEKKA

C’est venu par la vie commune avec toi.

ROSMER

Mais comment? Comment?

REBEKKA

Lorsque j’ai été seule avec toi ici,... et lorsque tu es devenu toi-même...

ROSMER

Oui, eh bien?

REBEKKA

... car tu n’as jamais été entièrement toi-même, tant que Beate a vécu...

ROSMER

En cela, tu as malheureusement raison.

REBEKKA

Mais comme je vivais ici avec toi,... dans le calme,... dans la solitude,... comme tu me communiquais toutes tes pensées, sans réserve,... toutes tes impressions, telles que tu les ressentais, avec douceur et délicatesse,... alors s’est produit le grand changement. Peu à peu,... tu comprends. Par degrés presque insensibles,... mais finalement avec une force écrasante. Mon être a été transformé à fond.

ROSMER

Oh ! qu’est-ce que tu dis là, Rebekka !

REBEKKA

Tout le reste,... cette vilaine ivresse des sens, a disparu, a été loin, bien loin de moi. Cette force déchaînée s’est

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