‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 26 sur 300 · LES INVITÉS · texte numérisé non relu

LES INVITÉS

Bravo, bravo !

(Elle et tous les invités sortent par le salon, à droite , Gregers reste debout contre la cheminée . Werle cherche quelque chose sur la table-bureau, et semble désirer que Gregers s'en aille; comme celuici ne bouge gas, le négociant se dirige vers la porte.)

GREGERS

Père, ne veux-tu pas attendre un peu?

WERLE, s'arrête.

Qu'y a-t-il?

GREGERS

Il faut que je te parle.

WERLE

Cela ne peut-il pas attendre le moment où nous serons seuls?

GREGERS

Non, ça ne peut pas ; car il est possible que nous ne soyons plus jamais seuls.

WERLE, se rapproche.

Qu'est-ce que cela veut dire?

(Pendant ce qui suit on entend jouer du piano à distance.)

GREGERS

Comment a-t-on pu laisser ici cette famille déchoir si lamentablement?

PREMIER ACTE

Tu parles probablement des Ekdal, je suppose?

GREGERS

Oui, je parle des Ekdal. Tu étais pourtant très intime avec le lieutenant Ekdal, autrefois?

WERLE

Oui, malheureusement, j’étais trop intime avec lui. Il m’en a cuit pendant bien des années. C’est grâce à lui que mon nom et ma réputation ont reçu aussi une sorte d’éclaboussure.

GREGERS, à voix basse .

Était-il réellement le seul coupable?

WERLE

Quel autre veux-tu dire !

GREGERS

Lui et toi, vous aviez entrepris ensemble, pourtant, ce grand achat de forêts...

WERLE

Mais n'est-ce pas Ekdal qui a relevé la carte du terrain,... cette carte inexacte? Ce fut lui qui se livra sur les terres de l'État à ces coupes illégales. C'est lui qui dirigeait toute l'exploitation, là-haut. Je ne me rendais pas compte de ce que faisait le lieutenant Ekdal.

GREGERS

Le lieutenant Ekdal ne se rendait pas compte lui-même de ce qu'il faisait.

WERLE

C'est bien possible. Mais le fait est qu'il a été condamné et que j ai été acquitté.

GREGERS

Oui, je sais bien qu'il n'y avait pas de preuves.

WERLE

Un acquittement est un acquittement. Pourquoi fouillestu dans ces vieilles affaires sinistres qui m'ont blanchi les cheveux avant l'âge? Est-ce là ce que tu as ruminé là-haut toutes ces années? Je peux te l'assurer, Gregers,... ici^ dans la ville, toutes ces histoires sont oubliées depuis longtemps... en ce qui me concerne.

GREGERS

Mais la malheureuse famille Ekdal, tout de même !

WERLE

Que voulais-tu vraiment que je fisse pour ces gens-là? Quand Ekdal a été libéré, il était un homme fini, une loque. Il y a des gens en ce monde qui coulent à fond pour peu qu'ils aient un ou deux grains de plomb dans le corps, et alors ils ne remontent jamais. Tu peux m'en croire, Gregers ; j'ai été aussi loin que je le pouvais sans me découvrir et fournir aliment à toutes sortes de soupçons et de bavardages...

GREGERS

Soupçons...? Ah! oui.

WERLE

J'ai procuré à Ekdal du travail de copie du bureau, et je le paye beaucoup, beaucoup plus que ne vaut son travail...

GREGERS, sans le regarder.

Hm ! je n’en doute pas.

PREMIER ACTE

WERLE

Tu ris? Crois-tu peut-être que ce n’est pas vrai, ce que je dis? Sans doute, rien de cela ne figure dans mes livres ; car je n’inscris jamais ces dépenses-là.

GREGERS, avec un sourire froid.

Non, il y a certaines dépenses qu’il vaut mieux ne pas inscrire.

WERLE, interdit.

Que veux-tu dire par là?

GREGERS, forçant son courage.

As-tu inscrit ce que tu as dépensé pour faire apprendre la photographie à Hjalmar Ekdal?

WERLE

Moi? Comment, inscrit?

GREGERS

Je sais maintenant que c’est toi qui as payé pour cela. Et je sais maintenant aussi que c’est toi qui l’as mis si largement en état de s’établir.

WERLE

Bon, et puis on dit que je n’ai rien fait pour les Ekdal ! Je peux te l’assurer, ces gens-là m’ont coûté assez cher.

As-tu inscrit aucune de ces dépenses?

WERLE

Pourquoi le demandes-tu?

GREGERS

Oh! ce n’est pas sans motif. Écoute, dis-moi... l’époque

où tu t'es intéressé si vivement au fils de ton ancien ami,... n'était-ce pas tout justement lorsqu'il allait se marier?

WERLE

Hé [comment diable... comment puis-je au bout de tant d'années...

GREGERS

Tu m'as adressé alors une lettre,... lettre d’affaires, naturellement ; et dans un post-scriptum tu disais très brièvement que Hjalmar Ekdal avait épousé une demoiselle Hansen.

WERLE

Oui, c'était exact ; elle s'appelait ainsi.

GREGERS

Mais tu n'as rien dit du fait que mademoiselle Hansen était Gina Hansen,... notre ancienne gouvernante.

WERLE, avec un vive moqueur , mais contraint.

Non, car je ne savais vraiment pas que tu t'intéressais si particulièrement à notre ancienne gouvernante.

GREGERS

Ce n’était pas non plus le cas. Mais...

(Il baisse la voix.)

il y en avait d’autres, ici, dans la maison, qui s’intéressaient particulièrement à elle.

WERLE

Que veux-tu dire par là?

(S'emportant contre lui.)

Ce n’est tout de même pas moi que tu vises !

PREMIER ACTE

GREGERS, à voix basse , mais fermement.

Si, c'est toi que je vise.

WERLE

Et tu oses... ! Tu as cette audace... ! Comment peut-il, cet ingrat, le photographe...; comment peut-il se risquer à de pareilles insinuations !

GREGERS

Hjalmar n’a pas soufflé mot de cela. Je ne crois pas qu’il en ait la moindre idée.

Mais alors d’où le tiens- tu? Qui a pu te dire une chose pareille?

GREGERS

C’est ma pauvre malheureuse mère qui l’a dit. Et c’était la dernière fois que je l’ai vue.

WERLE

Ta mère! Oui, j’aurais presque pu le deviner. Elle et toi, vous ne faisiez qu’un. C’est elle qui, tout d’abord, t’a détourné de moi.

GREGERS

Non, c’est tout ce qu’elle a subi et souffert, jusqu’au moment où elle a été accablée et a fini lamentablement.

WERLE

Oh ! elle n’a rien eu à subir ni à supporter ; pas plus qu’une foule d’autres gens, du moins. Mais il n'y a rien à faire avec des gens qui ont une exaltation maladive. Ça, je l’ai bien senti... Et te voilà nourrissant un pareil soupçon,... fouillant toutes sortes de vieux bruits et de

vieilles calomnies contre ton propre père. Écoute, Gregers, je trouve qu’à ton âge tu pourrais vraiment t’occuper plus utilement.

GREGERS

Oui, il en serait temps.

WERLE

Et cela pourrait te rendre le cœur plus léger qu’il ne paraît être actuellement. A quoi cela mènera-t-il, que tu restes là-haut à l’usine à longueur d’année, besognant comme un simple employé de bureau, sans vouloir toucher un skilling de plus que le mois ordinaire? C’est pure folie de ta part.

GREGERS

Oui, si j’en étais tout à fait sûr.

WERLE

Je te comprends bien. Tu veux être indépendant, tu ne veux pas me rien devoir. Or il y a justement une occasion pour toi, en ce moment, de devenir indépendant, absolument ton propre maître.

GREGERS

Vraiment? Et de quelle façon?

WERLE

Lorsque je t’ai écrit qu’il te fallait absolument venir en ville tout de suite... hm!...

GREGERS

Oui, qu’est-ce que tu me veux au juste? J’ai attendu toute la journée pour le savoir.

WERLE

Je veux te proposer d’entrer comme associé dans la firme.

PREMIER ACTE

GREGERS

Moi ! Dans ta firme? Comme associé?

Oui. Nous n'aurions pas besoin pour cela d'être toujours ensemble. Tu pourrais te charger des affaires ici, dans la ville, et je m’en irais là-haut, à l'usine.

GREGERS

Toi?

WERLE

Oui, vois-tu, je ne suis plus capable de travailler autant qu'autrefois. Je suis obligé de ménager mes yeux, Gregers ; car ils commencent à s'affaiblir.

GREGERS

Ils ont toujours été faibles.

WERLE

Pas autant. Et de plus,... les circonstances pourraient rendre désirable pour moi d’habiter là-haut... au moins quelque temps.

GREGERS

Je n'aurais jamais imaginé cela.

WERLE

Écoute, Gregers ; il y a beaucoup de choses qui nous séparent. Mais nous sommes tout de même père et fils. Il me semble que nous pourrions parvenir à une sorte d’entente entre nous.

GREGERS

Une entente apparente, tu veux dire, sans doute?

WERLE

Enfin, ce serait toujours cela. Penses-y, Gregers. Ne penses-tu pas que cela pourrait se faire? Hein?

GREGE R S, le regarde froidement.

Il y a quelque chose là-dessous.

WERLE

Comment cela?

GREGERS

Il doit y avoir quelque chose pour quoi tu as besoin de moi.

WERLE

Quand on se tient d'aussi près que nous, on a toujours besoin l'un de l'autre.

GREGERS

Oui, on le dit.

WERLE

Je voudrais bien t'avoir maintenant chez moi quelque temps. Je suis très seul, Gregers ; je me suis toujours senti très seul,... toute ma vie; mais surtout maintenant que je commence à prendre de l'âge. J'ai besoin d'avoir quelqu'un auprès de moi.

GREGERS

Tu as madame Sôrby.

Oui, je l’ai ; et elle m’est devenue, pour ainsi dire, indispensable. Elle a de l’entrain, l'humeur égale ; elle donne de l’animation à la maison ;... et j'ai grand besoin de cela.

GREGERS

Eh bien ! mais tu as donc ce que tu désires.

PREMIER ACTE

WERLE

Oui, mais je crains que cela ne puisse pas continuer. Une femme dans cette situation en arrive facilement à une position fausse devant le monde. Je dirais presque, même, que cela ne fait pas l'affaire d'un homme non plus.

GREGERS

Oh ! quand un homme donne des dîners pareils, il peut certes se permettre beaucoup.

WERLE

Oui, mais elle, Gregers? J'ai peur qu'elle ne s'en accommode plus. Et même si elle s'en arrangeait,... même si, par dévouement pour moi, elle se mettait au dessus des commérages, des calomnies et tout cela,...? Trouves-tu, Gregers, avec ton sentiment de justice si marqué...

GREGERS, l’interrompant.

Dis-moi franchement. Penses-tu à l'épouser?

WERLE

Et si j’y pensais? Qu’y aurait-il à dire?

Oui, c'est ce que je demande. Qu’y aurait-il à dire?

WERLE

Cela te causerait-il une répugnance insurmontable?

GREGERS

Non, pas du tout. Pas le moins du monde.

WERLE

Oui, car je pensais qu'à cause du souvenir de ta mère...

GREGERS

Je ne suis pas exalté.

WERLE

Bon, quoi que tu sois, ou ne sois pas, en tout cas tu m’as enlevé une lourde pierre de la poitrine. Je suis enchanté de pouvoir compter sur ton assentiment dans cette affaire.

GREGERS, le regarde fixement.

Maintenant je comprends en quoi tu veux te servir de moi.

WERLE

Me servir de toi? Qu’est-ce que cette expression?

Oh! ne soyons pas difficiles pour le choix des mots;... pas en tête à tête, du moins.

(Avec un rire bref.)

Ah ! vraiment ! C’est donc pour cela, parbleu, que je devais me trouver en ville en personne. A propos de madame Sôrby, il faut que soit organisée une vie de famille ici dans la maison. Père et fils faisant tableau ! C’est du nouveau, ça!

WERLE

Comment oses-tu parler sur ce ton !

GREGERS

Quand y a-t-il eu ici une vie de famille? Jamais, autant que je me souvienne. Mais aujourd'hui on a besoin d’un peu de ça. Car ça fera bien, c’est incontestable, quand on pourra dire que le fils... par piété filiale... s’est hâté de rentrer chez lui pour les noces de son vieux père. Que

PREMIER ACTE

reste-t-il alors de tous les bruits sur ce que la pauvre défunte a dû subir et souffrir? Absolument rien. Son fils les étouffe.

WERLE

Gregers,... je ne crois pas qu’il y ait homme au monde que tu détestes autant que moi.

GREGERS, à voix basse.

Je t’ai vu de trop près.

Tu m’as vu avec les yeux de ta mère.

(Il baisse un peu la voix.)

Mais tu devrais te rappeler que ces yeux étaient... troubles, parfois.

GREGERS, d'une voix tremblante.

Je comprends à quoi tu fais allusion. Mais qui est responsable de la malheureuse faiblesse de ma mère? C’est toi et toutes ces... ! La dernière a été cette femme qui a été repassée à Hjalmar Ekdal, lorsque tu n’as plus... oh!

WERLE, hausse les épaules.

Mot pour mot, comme si j’entendais ta mère.

GREGERS, sans faire attention à ses paroles.

... et le voilà, ce garçon au grand cœur d’enfant naïf, en pleine imposture,... vivant sous le même toit qu’un pareil être, et ignorant que ce qu’il appelle son foyer, est fondé sur un mensonge !

(Il fait un pas vers son père.)

Quand je considère toute ta conduite passée, il me semble être devant un champ de bataille, avec des destinées humaines brisées au long de tous les chemins.

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