‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 5 sur 300 · EN QUOI CONSISTE LE CHANGEMENT · texte numérisé non relu

EN QUOI CONSISTE LE CHANGEMENT

Le docteur Relling est indispensable pour bien faire ressortir la maladie dont souffre Gregers Werle, sa « fièvre de justice », et pour y opposer la théorie du « mensonge vital ». Il joue le rôle du raisonneur, bien qu’il soit un raisonneur que l’auteur n’approuve pas. Il est cependant curieux d’observer que ce personnage apparaît déjà dans le manuscrit IV, où son ton et les tendances de son esprit sont indiqués, par la phrase :

« Oh ! pfuh, vous comprenez bien que la prédication de Molvik ne vaut pas grand’chose ; mais pour les pauvres et gens de cette espèce, ça peut bien suffire » — alors que dans le manuscrit V Gregers Werle figure encore comme le sceptique socialisant du manuscrit I. Or, le manuscrit V, où apparaissent pour la première fois les noms de Hjalmar (Ekdal) et de Werle, remplaçant Walle, est certainement postérieur au manuscrit IV. L'invention du docteur a donc précédé celle du Gregers Werle définitif, tout opposé au A. K. du premier manuscrit. On serait tenté de croire que c'est le docteur Relling, c’est-à-dire le renoncement à toute action pour améliorer les gens qui a provoqué l’invention du Gregers Werle de la pièce, comme un exemple à l’appui de la doctrine du « mensonge vital ».

Ce qui est certain, c’est que l’invention du Gregers Werle de la pièce est venue après le manuscrit V, et qu’ensuite Ibsen n'a plus eu besoin de prendre d’autres notes (sauf le très court manuscrit VII) avant d’écrire la succession des scènes des deux premiers actes, et d’aborder l’écriture du drame, le 20 avril 1884, pour arriver très vite jusqu’au bout, comme un homme qui sait très bien où il va. C’est donc au commencement de 1884 qu’est sans doute né le vrai Gregers Werle.

Mais cela ne veut pas dire que le sentiment découragé qui pouvait être comme une suite logique de l’échec du docteur Stockmann n’ait ému Ibsen que si tard. On peut dire seulement qu’il a subi une crise au cours de l’année 1883, crise dont il ne faut pas s’exagérer l’importance, puisqu'il n’a nullement adopté la doctrine du docteur Relling, et qu’il a manifesté maintes

fois encore son intransigeance, mais dont il convient aussi de ne pas sous-estimer la gravité, puisque Ton peut dire qu’avec Un Ennemi du Peuple s’achève le cycle des drames proprement sociaux, et qu’avec Le Canard sauvage s’ouvre celui des drames où, « renonçant à exercer une influence, Ibsen se contentera de faire des études d’âmes *. » Une telle classification comporte toujours un certain arbitraire, mais je pense que l’on admettra sans peine qu’il y a, dans la production d’Ibsen, à partir du Canard sauvage , un changement dans le sens indiqué. Ce changement paraît être le résultat de la crise qu'Ibsen a subie entre la fin de 1882 et le commencement de 1884.

Crise purement intérieure, qui s’est passée dans l’esprit d'Ibsen, et n’a laissé que ces deux traces : le changement tardif du sujet de sa nouvelle pièce, et un changement sensible dans le caractère de sa production ultérieure. Il était un homme beaucoup trop secret pour se confier à personne, aucun événement capital n'a eu lieu dans sa vie au cours de cette période, et l’on ne peut que deviner ce qu’a été cette crise d’après une vingtaine de lettres et les récits de ceux qui l’ont alors fréquenté à Rome.

Malheureusement, les Scandinaves qui l’ont vu à Rome pendant la saison 1882-83 n’ont guère parlé de lui. Lui-même dit qu’ils étaient fort nombreux, mais qu’il en avait rencontré très peu *. Cela tient à ce qu’il ne prenait plus part active à la vie de l'Association Scandinave. Il ne la fuyait pas, et sans doute il y allait lire les journaux, mais ce n’était pas à l’heure où elle était fréquentée. Il vivait chez lui « rigoureusement à l’écart », sans faire de longues promenades, et allait s'asseoir tous les jours dans son coin du Caffe Nazionale, « d’où il observait en silence les gens autour de lui ». Mais il aimait recevoir

1 E. Zucker, Ibsen the Master Builder , p. 206. i Lettre à Hegel, du 2 décembre 1882, Breve , II, p. 115.

LE RADICALISME ü’iBSEN

la visite d’amis et de compatriotes, et « invite assez souvent les amis à sa table accueillante, bien qu’autrement il ne prenne guère part à la vie de société romaine avec des compatriotes » h Il rencontrait parfois, pourtant, des personnes qui n’étaient pas Scandinaves, et Sacher Masoch, le 12 décembre, le pria d’écrire quelques mots dans son album. Il écrivit :

« De notre temps toute œuvre littéraire nouvelle doit déplacer les poteaux de frontière 1 * 3. »

Mais rien n’indique des relations suivies entre les deux hommes, ni des relations quelconques avec des Italiens ou des étrangers autres que Scandinaves résidant à Rome.

Ses dîners, toutefois, ne satisfaisaient pas pleinement son besoin de sociabilité. Il lui fallait, non, certes, s’épancher en confidences, mais parler plus librement. Il l’avait fait, quelques années plus tôt, avec Gunnar Heiberg et J. P. Jakobsen. Pendant l’hiver 1883-84, il eut Ingvald Undset, archéologue, qui avait alors trente ans et est devenu professeur à l’université de Kristiania (la romancière Sigrid Undset est sa fille). Ingvald Undset a raconté dans une lettre :

Ibsen est terriblement radical. Je suis maintenant assez familiarisé avec lui et ses idées. Un soir je suis allé dans un café avec lui et le poète X, qui passe également son hiver ici. Tard dans la nuit — à peu près au sixième verre — il s'est mis à pérorer, et alors, il fallait l'entendre ! Pauvre X, il est justement un libéral norvégien, ami de Bjornson, etc. Si vous l'aviez vu, quand Ibsen s'est lancé!... Pendant plus d'une heure, tandis que X était muet de surprise et d'effroi, Ibsen refuse de reconnaître la nationalité ou quoi que ce soit de ce genre ; il est un anarchiste absolu, il veut faire table rase, mettre la torpille sous l'arche; l'humanité doit recommencer à construire le monde depuis le commencement, et commencer par l'individu... La grande tâche de notre temps est de supprimer toutes les institutions existantes... de détruire 1 3

1 Claës Lundin, Bortom Alperna, reseskildringar, p. 251.

î Publié dans U de og hfemme,ii février 1883.

3 Samtiden, 1910, p. 129.

T. XIII

iS

Et si l'on reproche à Ibsen d'être toujours « négatif » et de ne rien donner de constructif, il répondait, dit encore Ingvald Undset :

Différentes gens ont des devoirs différents qui leur sont assignés par la nature ; à l'un elle a donné la capacité ou le désir de faire ceci, à l’autre de faire cela. Chaque oiseau doit chanter avec sa propre gorge, et ainsi remplir la tâche à lui assignée par la nature, et sa justification est qu’il peut dire en vérité comme Luther : « Je ne peux pas faire autrement! Me voici. Que Dieu m'assiste. Amen! 1 »

Tels étaient les thèmes dTbsen dans les occasions rares, dit Undset, où il trouvait un compagnon qu'il eût plaisir à entraîner dans un café pour bavarder jusque tard dans la nuit. Nous connaissons ce genre d'explosions, telles qu'en 1864, dans les osteries de Rome, à la suite de la guerre du Slesvig, et en 1871, pendant la Commune, dans les fameuses lettres à Brandès. Il était de nouveau dans une telle période d’exaltation. Mais, cette fois, on n'y aperçoit pas de motif extérieur. La crise semble avoir été moins violente, mais elle a peut-être été plus profonde. C’est en Ibsen lui-même qu'il en faut chercher la# cause.

On a cru cependant pouvoir attribuer à l’exemple de fermeté donné par les radicaux norvégiens le changement qui s’est produit dans l’esprit dTbsen, et comme cette thèse est soutenue par Halvdan Koht 3, l'auteur de l'étude la plus approfondie sur la vie et les œuvres dTbsen, d'une remarquable sûreté dans son ample documentation, mais aussi beaucoup plus pénétrante et fine qu’on n’a coutume de le reconnaître, je dois exposer avec quelque détail pourquoi je ne peux considérer la rare énergie montrée alors par la gauche norvégienne comme ayant amené Ibsen à être sensiblement moins sévère dans ses jugements sur les partis politiques.

1 Lettre du 4 janvier 1883, publiée dans Samtiden, 1910, p. 30. ü Henrik Ibsen, eit diktar-liv, II, pp. 232-4.

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