LA HAUTE COUR CONTRE SELMER
On a vu 1 que la loi votée par le Storting en 1880, par laquelle était donné aux ministres accès au Storting, était devenue valable malgré le refus de la sanction royale, puisqu'elle avait été votée, à la majorité des deux tiers, par trois Stortings consécutifs. Le 9 juin 1880, sur la proposition de Sverdrup, le Storting transmit la loi au gouvernement en le chargeant de la publier dans les formes. Le gouvernement s'y refusa, mais son chef, s'estimant trop âgé pour soutenir l’âpre lutte qui allait s'ouvrir, se retira, et, après un essai de compromis qui échoua par suite de l'intransigeance de la droite, le roi fit appel à Selmer le n octobre 1880.
La droite et le gouvernement pouvaient invoquer un motif juridique à leur refus de promulgation de la loi. En effet, il s'agissait d'une loi constitutionnelle (c'est pourquoi une majorité des deux tiers avait été nécessaire), et il n’était pas spécifié dans la Constitution que la règle relative à la validité, même sans sanction, d'une loi votée trois fois, s'appliquait aussi aux lois constitutionnelles. La droite prétendait qu’en ce cas le roi avait un droit de « veto absolu ». Aussi le Storting devait-il agir avec prudence. Le ministère n'étant pas responsable devant le Storting, celui-ci n’avait qu'un recours : la Haute Cour (Riksret). On pouvait réunir une majorité pour la convoquer, mais cela ne suffisait pas, car le vote devait être obtenu dans l'Odelsting, qui est l’une des deux fractions dans lesquelles se décompose le Storting, et la Haute Cour est constituée par la réunion de l’autre fraction, le Lagting, avec la Cour suprême ( Hôjesteret) . Celle-ci étant probablement conservatrice, il fallait une très large majorité de gauche dans le Lagting. La question était d’ailleurs assez grave pour que la parole fût donnée aux électeurs, et l'on attendit les prochaines élections.
Elles eurent lieu en automne 1882, et donnèrent ce qu’on appela « une majorité de Haute Cour » : 83 députés de gauche
1 Tome XII, p. 230-231.
contre 31 de droite. Les événements se déroulèrent alors suivant la marche prévue : la mise en accusation des ministres pour violation de la Constitution par le refus de promulguer la loi sur l'admission des ministres aux séances du Storting, et par deux autres actes analogues, fut votée par VOdelsting le 23 avril 1883, la Haute Cour se réunit le 18 mai, et Chr. Aug» Selmer fut condamné à perdre sa fonction le 27 février 1884. Les autres ministres furent condamnés dans le courant du mois suivant ; quelques-uns n'eurent qu'une amende à payer. Après un essai de résistance du roi, Johan Sverdrup forma enfin, le 23 juin 1884, le premier ministère de gauche.
Des élections à sa conclusion, cette histoire coïncide presque avec la composition du Canard sauvage : au moment où Sverdrup arrive au pouvoir, Ibsen commence la mise au net. Ce grand lecteur de journaux n'a certainement pas manqué de suivre les événements avec une curiosité passionnée. Il le dit d’ailleurs lui-même dans une lettre écrite à Hegel lorsque les condamnations viennent d’être prononcées 1 :
Les conflits politiques en Norvège m’ont empêché tout l’hiver de me mettre sérieusement, avec un calme sans partage, à ma nouvelle œuvre dramatique. Mais je suis enfin quitte maintenant de toute cette agitation, et je travaille de toutes mes forces.
Et vers le même moment, une lettre à Bjôrnson qui sera citée plus loin montre qu'il a lu les débats du Storting. Toutefois, on chercherait vainement dans toute sa correspondance l’indication de ce qu'il pense sur le fond de la question. Au lendemain des élections, il écrivait : « Je connais trop bien les braillards politiciens là-haut, en Norvège, et je sais qu'ils n'aboutiront jamais à une action sérieuse *, » et cela le rassure au sujet de valeurs de l’État norvégien dont il ordonne l’achat. Johan Sverdrup ayant perdu sa femme, Ibsen se rappelle les anciens
1 Lettre du 21 avril 1884, L. C. Nielsen, Frederik V. Hegel , II, p. 364.
a Lettre du 2 décembre 1882, à Hegel, Breve, II, p. 115.