ACTE III
HEDVIG
Oui ; il est à moi. Mais père et grand-père peuvent l'emprunter tant qu'ils veulent.
GREGERS
Vraiment. Et qu'est-ce qu'ils en font?
HEDVIG
Oh ! ils le soignent, font des arrangements pour lui, et ainsi de suite.
GREGERS
Je m’en doute ; car le canard sauvage est au tout premier rang là dedans.
HEDVIG
Oui, bien entendu ; car c'est un véritable oiseau sauvage ; et puis, il fait tant pitié ; il n'a personne à qui s'attacher, * le pauvre.
GREGERS
Il n'a pas de famille, comme les lapins...
HEDVIG
Non. Les poules aussi, elles sont tant qui ont été poussins ensemble ; mais lui, il est complètement privé de tous les siens. Et puis, il y a cela de si étrange avec le canard sauvage. Personne ne le connaît ; et personne ne sait non plus d'où il vient.
GREGERS
Et il a été au fond des mers.
HEDVIG, jette sur lui un coup d'œil , réprime un sourire ,
et demande :
Pourquoi dites- vous : au fond des mers?
GREGERS
Comment devrais-je dire autrement?
HEDVIG
Vous pourriez dire au fond de la mer... ou au fond de l'eau.
Oh ! ne puis-je pas aussi bien dire au fond des mers? HEDVIG
Oui, mais ça me paraît si drôle, quand les autres parlent du fond des mers.
GREGERS
Pourquoi cela? Dites-moi pourquoi.
HEDVIG
Non, je ne veux pas; car c'est trop bête.
GREGERS
Oh ! sûrement non. Dites-moi pourquoi vous avez souri.
HEDVIG
C'est parce que, lorsqu’il m'arrive, comme ça,... tout d'un coup,... de penser à tout ce qui est là, il me semble toujours que la pièce et tout l'ensemble s'appelle « le fond des mers »... Mais c'est si bête.
GREGERS
Ce n'est pas bête du tout.
HEDVIG
Si, puisque ce n'est qu'un grenier.
GREGERS, ta regarde fixement .
En êtes-vous bien sûre?