‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 59 sur 300 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

Ton pauvre père ; oui, mais que peux-tu faire pour lui?

HJALMAR

Je peux rallumer son amour-propre éteint en relevant Thonneur et la dignité du nom d’Ekdal.

GREGERS

Alors c'est là le but de ta vie.

HJALMAR

Oui. Je veux sauver ce naufragé. Car il a fait naufrage aussitôt que la tempête a fondu sur lui. Pendant qu'ont eu lieu ces terribles enquêtes, il n'était plus lui-même. Le pistolet que voilà, tu sais,... celui dont nous nous servons pour tirer des lapins,... il a joué un rôle dans la tragédie de la famille Ekdal.

GREGERS

Le pistolet ! Vraiment?

HJALMAR

Lorsque le jugement a été prononcé, et qu'il allait être incarcéré,... il tenait le pistolet dans sa main...

GREGERS

Il tenait... !

HJALMAR

Oui ; mais il n'a pas osé. Il a été lâche. Il était déjà dégradé, avait l'âme à ce point aveulie. Oh ! peux-tu comprendre cela? Lui, un militaire, lui qui avait tué neuf ours, et qui descendait de deux lieutenants-colonels,... oui, l'un après l'autre, bien entendu... Peux-tu comprendre cela, Gregers?

GREGERS

Oui, je le comprends bien.

HJALMAR

Pas moi. Et le pistolet est de nouveau intervenu dans l’histoire de notre famille. Lorsqu’il avait revêtu le costume gris et qu’il était sous les verrous,... oh! ce fut un temps effroyable pour moi, tu penses bien. J’avais les stores baissés à mes deux fenêtres. Quand je jetais un coup d'œil dehors, je voyais le soleil briller comme d’habitude. Je ne comprenais pas cela. Je voyais les gens aller dans la rue, rire et parler de choses indifférentes. Je ne comprenais pas cela. Il me semblait que toute vie aurait dû cesser comme pendant une éclipse de soleil.

GREGERS

J’ai aussi éprouvé ce sentiment à la mort de ma mère.

HJALMAR

A un pareil moment Hjalmar Ekdal a eu le pistolet contre sa propre poitrine.

GREGERS

Tu as pensé aussi à... !

HJALMAR

Oui.

GREGERS

Mais tu n’as pas tiré?

Non. Au dernier moment, j’ai triomphé de moi-même. J’ai continué à vivre. Mais tu peux penser quel courage il faut pour choisir la vie dans ces conditions.

GREGERS

Oui, ça dépend comment on le prend.

HJALMAR

Oui, évidemment. Mais c'était ainsi le mieux ; car maintenant je vais bientôt faire la découverte ; et alors le docteur Relling croit, comme moi, que père pourra être autorisé à reprendre l'uniforme.

GREGERS

Alors, c'est la question de l'uniforme qui le...?

HJALMAR

Oui, c'est là son plus ardent désir. Tu ne peux te faire une idée combien cela me fend le cœur pour lui. Toutes les fois que nous avons une petite fête de famille... comme l’anniversaire de notre mariage, à Gina et à moi, ou n’importe quel autre,... le vieux entre ici vêtu de son uniforme des jours heureux. Mais si l'on frappe à la porte d'entrée,... comme il n'ose pas se montrer à des étrangers,... il se sauve dans sa chambre aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettent. C'est déchirant pour un cœur de fils d'assister à cela, vois-tu !

GREGERS

Vers quel moment, à peu près, penses-tu avoir achevé cette découverte?

HJALMAR

Non, grand Dieu, il ne faut pas me demander des détails tels que le temps. Une découverte, on n'en est pas soi-même tout à fait le maître. Cela dépend en grande partie de l'inspiration,... d'une intuition,... et il est presque impossible de calculer d'avance quand elle se produira.

Page 1