ACTE III
GREGERS
Mais ça progresse, au moins?
HJALMAR
Bien sûr, ça progresse. Tous les jours je me démène avec la découverte ; elle m'absorbe. Chaque après-midi, après mon déjeuner, je m'enferme dans le salon, où je peux méditer tranquillement. Mais il ne faut pas me presser; cela ne sert à rien ; c'est aussi l'avis de Relling.
GREGERS
Et tu ne trouves pas que tous ces aménagements, là, dans le grenier, te détournent et te dispersent trop?
HJALMAR
Non, non, non ; au contraire. Il ne faut pas dire cela. Je ne peux pas rester constamment obsédé par les mêmes pensées fatigantes. Il me faut un à-côté pour remplir l'attente. L'inspiration, l'intuition, vois-tu,... si elle vient, elle vient quand même.
GREGERS
Mon cher Hjalmar, je tends à croire que tu as un peu de la nature du canard sauvage.
HJALMAR
Du canard sauvage? Qu’entends-tu par là?
Tu as plongé et tu t’accroches aux varechs du fond.
HJALMAR
Tu penses peut-être au coup presque mortel qui a touché père à l’aile,... et moi aussi?
GREGERS
Pas précisément à cela. Je ne dirai pas que tu es mutilé ; mais tu es tombé dans un marais empoisonné, Hjalmar ; tu as dans le corps une maladie latente, et alors tu as plongé pour mourir dans l'obscurité.
HJALMAR
Moi? Mourir dans l’obscurité ! Non, écoute, Gregers, finis-en avec de pareils contes.
GREGERS
Mais sois tranquille ; je saurai bien te repêcher. Car j’ai, moi aussi, un but de vie, maintenant,... depuis hier.
HJALMAR
Oui, c'est bien possible ; mais tu vas me laisser en dehors de ça. Je peux t’assurer que... à part ma tristesse bien explicable, naturellement,... je me trouve aussi bien qu’un homme peut le désirer.
GREGERS
Que tu le trouves, c’est aussi un effet du poison.
Non, mon cher Gregers, ne parle plus de maladie et de poison ; je ne suis pas du tout habitué à ce genre de conversation ; chez moi on ne me parle jamais de choses sinistres.
GREGERS
Non, je n’ai pas de peine à le croire.
HJALMAR
Non, car ce n’est pas bon pour moi. Et il n’y a pas ici d’air marécageux, comme tu dis. Dans la maison du pauvre