‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 7 sur 300 · IBSEN ET LA POLITIQUE NORVÉGIENNE · texte numérisé non relu

IBSEN ET LA POLITIQUE NORVÉGIENNE

services que lui a autrefois rendus le chef de la gauche, et lui adresse une courte lettre de condoléances, sans allusion politique, naturellement. Il semble même écarter l'idée d'une adhésion par la formule : « J’ose vous parler au nom de tout l’ensemble des Norvégiens qui sont ici, en vous envoyant ces lignes » Plus tard, il écrit à son ancien camarade du groupe « hollandais » Ole Andréas Bachke pour lui demander un service. Bachke est ministre dans le ministère Selmer, et comparaît à ce moment devant la Haute Cour. Ibsen ne dit pas un mot des événements, sauf dans les premiers mots de sa lettre :

« Quoique je pense bien que ton temps et ton attention soient actuellement très pris par d’importantes et graves affaires, je me permets de faire appel ...1 * 3 »

La seule lettre, au cours de ces deux années, où Ibsen se soit livré à des considérations politiques, est adressée àBjornson, et datée du 28 mars 1884, au moment où la Haute Cour venait d’achever ses travaux. L’occasion en était une note en faveur de la disposition de ses biens par la femme, qui devait être présentée au Storting à propos de la discussion qui devait bientôt s’ouvrir pour la seconde fois. La première fois, en 1882, la loi avait été renvoyée pour examen aux conseils municipaux 3. Bjôrnson avait demandé à Ibsen s’il voulait signer cette note, ce qu’il fit « avec grand plaisir » et elle fut envoyée au Storting, avec, en outre, les signatures de Jonas Lie et de Al. Kielland. Mais Ibsen ne croit pas que la loi passera. « Consulter les hommes sur une pareille question, c’est comme si l’on demandait aux loups s’ils désirent un accroissement des moyens de protection en faveur des troupeaux de moutons. » Il ne croit pas davantage à l’extension du droit de vote : « Un tel droit n’est pas donné en cadeau par ceux qui le possèdent, il faut le conquérir. » Et voilà Ibsen en pleine politique.

1 Lettre du 24 janvier 1883, Brève, II, p. 118.

3 Lettre du 30 novembre 1883, Breve , II, p. 126.

3 C’est à quoi il est fait allusion dans le manuscrit I, p. 267.

Or, il avait à ce moment des sentiments très amicaux pour Bjornson, il savait que Bjornson avait ardemment soutenu l’action de la gauche, et il avait généralement tendance, dans ses lettres, à formuler ce qu’il avait à dire de la manière qu’il pensait le plus agréable à son correspondant. Pourtant, il se montre peu aimable pour la gauche. Je reprends la dernière phrase citée :

Un tel droit n’est pas donné en cadeau par ceux qui le possèdent, il faut le conquérir. Et surtout chez nous, où la décision est entre les mains d’une partie du peuple des campagnes. J’ai appris à connaître les paysans dans beaucoup de pays ; mais nulle part je ne les ai trouvés libéraux, capables de sacrifices, ou désintéressés; au contraire, je les ai trouvés partout jaloux à l'extrême de leurs droits et de leur propre avantage. En serait-il autrement chez nous? Il ne me semble pas pouvoir le croire. Je ne comprends pas pourquoi on appelle libéraux nos hommes de gauche. Lorsque je lis les débats du Storting, il m'est impossible de trouver dans la pensée des paysans plus de traces de véritable libéralisme que chez la population paysanne ultramontaine du Tyrol

Rien, dans tout cela, ne renseigne directement sur ce que pense Ibsen de la Haute Cour et de l’action de la gauche contre le veto absolu. Mais il ne semble pas impressionné par l’énergie de cette action. Peut-être parce que le veto absolu et l’admission des ministres aux séances du Storting sont des questions qui ne l’intéressent pas, comme étant trop purement politiques. Aussi en reste-t-il à son idée, souvent exprimée dans ses conversations, de l’étroitesse d’esprit et de l’égoïsme des paysans.

Pourtant, et ceci est nouveau, il suggère un programme d’action :

Si je pouvais amener ce que je voudrais voir chez nous, tous les non privilégiés s'uniraient pour former un parti fort, résolu et énergique, dont le programme viserait exclusivement à des réformes pratiques et productives, une très large extension du droit de vote, un

1 linvi, U, p. 132.

l’origine du changement

réglement de la situation des femmes, l’abolition, dans renseignement populaire, de tout ce qu'il a de moyenâgeux, etc. Les questions politiques-théoriques pourraient sommeiller un moment ; elles ne sont guère productives. Si un tel parti se constituait, le parti de gauche apparaîtrait bientôt ce qu'il est en réalité, et ce que, d'après sa composition il doit être, — un parti du centre.

Un parti ! Extension du droit de vote ! Des réformes ! N'est-ce pas l’indice d’un grand changement dans les idées d’Ibsen? Mais il s’agit d’un parti non-parlementaire dont les membres réclament le droit de vote parce qu’ils ne l’ont pas. Et, si changement il y a, ce n’est pas un ralliement à la gauche. Malgré l’exceptionnelle vigueur de la politique parlementaire norvégienne en 1882-84, Ibsen n’éprouve aucune admiration. C’est bien ses propres sentiments intimes que nous avons à examiner uniquement.

Dans sa vie familiale, il avait tout lieu d’être satisfait : son ménage était paisible et son fils affirmait une intelligence pré-, coce et des capacités supérieures. Il était largement à son aise et son éditeur Hegel était en même temps son banquier. Ses soucis intimes ne pouvaient venir que de ses œuvres et de l’accueil qui leur était fait.

Or, le toile soulevé par Les Revenants a été l’un des grands événements de sa vie. C’est là le fait d’où est résulté non un renversement de ses idées, loin de là, mais une certaine modification de son attitude. Aussitôt après avoir lu l’article où Brandès disait que ce drame tant incriminé était « l’acte le plus noble de sa vie » \ Ibsen remercia son ami, et il écrivit :

Et que dire de la presse soi-disant libérale? Ces chefs qui parlent de tolérance et de liberté, mais qui se font en même temps les esclaves des opinions présumées des abonnés 1 II m'est de plus en plus confirmé qu'il y a quelque chose de démoralisant à s’occuper de politique et à suivre des partis. En tout cas je ne pourrai jamais m’attacher à un parti qui a la majorité pour lui. Bjôrnson dit que la majorité a tou-

1 Tome XII, p. 47.

jours raison. Et en tant qu'homme politique on est bien obligé de le dire. Moi, au contraire, je suis obligé de dire : la minorité a toujours raison. Je ne pense pas, bien entendu, à la minorité des hommes de la stagnation, qui sont dépassés par le grand parti intermédiaire que l’on appelle chez nous les libéraux ; mais je parle de la minorité qui marche en avant, où la majorité n’est pas encore parvenue. Je dis que celui-là a raison, qui est le plus en accord avec l’avenir

On reconnaît là les idées du docteur Stockmann, qu'il soutiendra dans la réunion publique, au quatrième acte d’Un Ennemi du Peuple . Un Ennemi du Peuple lui a fourni le moyen de dire publiquement ce qu'il pensait des « soi-disant » libéraux. La pièce fut, en un sens, un cri de colère. Mais, s'il nous semble s’être assez vite apaisé, puisqu'il l'a écrite avec humour et a fait de son docteur Stockmann, à beaucoup d'égards, un personnage comique, ses idées ont persisté. Il est curieux de voir à quel point la lettre du 30 novembre 1883 à Bjôrnson reproduit celles de la lettre à Brandès. Certes, son hostilité contre les partis politiques est ancienne ; mais elle s'étend désormais à toute action collective, au moins pour sa part ; il veut, comme Stockmann, être seul, « franc tireur aux avant-postes », et il renonce à la collaboration qu’il avait promise à la revue d'avantgarde de Skavlan 1 2 3 : attitude bien différente de celle qu'il avait eue lorsqu’il montrait un chaleureux désir de collaborer à la revue de Brandès. Et cette idée du bienfait de la solitude n'est pas une idée passagère. Il le prônera constamment désormais. Près de deux ans plus tard, à propos de la brouille entre Brandès et Drachmann, il écrira :

Je ne peux d’ailleurs voir, quant à moi, rien de fâcheux à ce que la gauche littéraire soit rompue. Je crois que le mieux, pour ces nombreux écrivains hautement doués, est de travailler chacun à part sans regarder de côté à la recherche d’un programme commun

1 Lettre du 3 janvier 1882, Bteve , II, pp. 99-100.

2 Lettre du 24 janvier 1882, Breve , II, p. 105.

3 Lettre à Fr. Hegel, du 27 décembre 1883, Brève, II, p. 129.

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