ACTE III
RELLING
Et un petit morceau de lard pour Molvik.
MOLVIK
Aïe, non, pas de lard !
(On frappe à la porte du grenier.) HJALMAR
Ouvre, Hedvig ; père veut sortir.
(Hedvig va entrouvrir la porte ; le vieil Ekdal entre avec une peau de lapin fraîchement écorché ; elle ferme après lui.)
EKDAL
Bonjour messieurs. Fait bonne chasse aujourd’hui. En ai tiré un gros.
HJALMAR
Et tu l’as dépouillé avant que je vienne... !
EKDAL
Salé aussi. C’est bon, c’est tendre, cette chair de lapin ; et puis c’est doux ; un goût sucré. Bon appétit, messieurs.
(Il entre dans sa chambre.)
MOLVIK, 5* lève.
Excusez-moi... ; je ne peux pas... ; il faut que je descende au plus vite...
RELLING
Bois de l’eau gazeuse, malheureux !
MOLVIK
Oh!... oh!
(Il sort par la porte d'entrée.)
RELLING, à Hjalmar .
Vidons un petit verre pour le vieux chasseur.
HJALMAR, trinque avec lui.
Pour le sportsman au bord de la tombe, oui.
Aux cheveux gris...
(Il boit.)
Oui, dis-moi,... est-ce des cheveux gris qu'il a, ou sont-ils blancs?
HJALMAR
C'est entre les deux ; d'ailleurs il n'en a plus beaucoup sur le crâne.
RELLING
Bah ! on fait aussi son chemin dans le monde avec une perruque. Oui, tu es au fond un homme heureux, Ekdal ; tu as ce beau but de vie qui réclame tes efforts...
HJALMAR
Et je trime aussi, tu peux me croire.
RELLING
Et puis tu as ton habile femme qui trottine si gentiment en pantoufles en se dandinant sur ses hanches, et te soigne et te dorlote.
HJALMAR
Oui, Gina...
(Il lui fait un petit signe de tête.)
tu es une bonne compagne sur le chemin de la vie.
GINA
Oh ! voulez-vous finir de bavarder sur mon compte.
RELLING
Et puis ton Hedvig, Ekdal !
HJALMAR, ému.
L’enfant, oui ! L’enfant avant tout. Hedvig, viens ici, près de moi.
(Il lui caresse les cheveux.)
Quel jour est-ce, demain?
HEDVIG, le secouant .
Oh ! non, il ne faut rien dire.
HJALMAR
Mon cœur saigne quand je pense que ce sera si peu de chose ; rien qu’une petite fête dans le grenier...
HEDVIG
Oh ! mais justement, ce sera charmant, ça !
RELLING
Et attends seulement que la magnifique découverte ait vu le jour, Hedvig !
HJALMAR
Oui, alors... alors tu verras... ! Hedvig, j’ai décidé d’assurer ton avenir. Tu seras à ton aise tant que tu vivras. Je demanderai quelque chose pour toi,... ceci ou cela. Ce sera le seul salaire du pauvre inventeur.
HEDVIG, lui murmure , le bras autour de son cou.
Oh ! cher, cher père !
RELLING, à Gregers .
Eh bien ! cela ne vous semble-t-il pas bon, pour changer, d’être assis à une table bien servie, au milieu d’une heureuse famille?
HJALMAR
Oui; j’aime vraiment beaucoup ces heures passées à table.
GREGERS
Moi, pour ma part, je ne me sens pas bien dans l’air des marécages. *
RELLING
L’air des marécages?
HJALMAR
Oh ! tu ne vas pas recommencer avec ces bêtises !
GINA
Dieu sait qu’il n’y a pas d’odeur de marécage ici, monsieur Werle ; car j’aère tous les jours.
GREGERS, quittant la table.
La puanteur dont je parle, vous ne la chassez sûrement pas.
HJALMAR
Puanteur !
Oui, qu’en dis-tu, Ekdal !
RELLING
Pardon,... ne serait-ce pas vous-même qui apportez la puanteur des mines de là-haut?
GREGERS
Cela vous ressemblerait assez d’appeler puanteur ce que j’apporte dans la maison.
RELLING, allant vers lui.
Écoutez, monsieur Werle fils, je vous soupçonne fort