CE QUI EST NOUVEAU
Et il ajoutait un peu plus loin dans la lettre à Brandès citée tout à l'heure :
Quand je pense combien la compréhension est lente et lourde et veule chez nous, quand j'observe à quel bas niveau se tient toute la manière de voir, je suis envahi par un profond découragement, et il me semble souvent que je ferais aussi bien de mettre tout de suite un terme à mon activité littéraire. [...] Avec tous ces très louables efforts pour faire de notre peuple une société démocratique, on est par mégarde en bon chemin d'en faire une société de plébéiens. La distinction de l'esprit paraît être chez nous en décroissance.
Ceci est nouveau, et doublement. D'une part, sa réaction habituelle contre l'incompréhension et le mauvais vouloir de la critique était la colère et une combativité accrue ; cette fois, la colère est, un instant, dominée par le découragement : à quoi bon continuer? Il continuera, bien entendu, mais ses œuvres auront un caractère un peu différent ; la simple observation et « l'étude d'âmes », comme dit E. Zucker, y prédomineront.
D'autre part, il faut noter le : « Avec tous ces très louables efforts pour faire de notre peuple une société démocratique... » Voilà un Ibsen nuancé, qui veut bien admettre la bonne intention de la gauche, et cette bonne intention est de fonder une société démocratique. Il distingue entre une telle société, désirable en principe, et la « société de plébéiens » à laquelle la médiocrité du parti de gauche menace de réduire la Norvège. L'évolution de la pensée d'Ibsen, sur ce point, provient sans doute un peu de ses dispositions favorables à l’égard de son camarade Bjornson, mais elle est surtout le résultat d'un travail intérieur, par lequel il a cherché à concilier son aristocratisme souvent méprisant avec ses sentiments toujours très démophiles, et il est ainsi amené à une sorte d'indulgence pour tous les humains, qui se marquera dans Le Canard sauvage, et à des idées qu'il fera entrevoir en 1885 dans un discours, et ensuite dans Rosmersholm.
Cette indulgence, cette tendance nouvelle à des opinions plus nuancées, se marque à propos de toutes les questions. Il avait par exemple, renoncé complètement à écrire des vers, et condamné surtout d’une façon tranchante leur emploi au théâtre. Encore en 1883, il répond à Mme Lucie Wolf, actrice qu'il avait connue à Bergen (Lucie Johanessen) et qui lui demandait un prologue pour la représentation où elle allait fêter le trentième anniversaire de son entrée au théâtre de Khristiania que cela lui est impossible par principe. « Les formes d'art s’éteignent tout comme les absurdes espèces animales des temps primitifs se sont éteintes, lorsque leur époque a été passée » Mais un an après, à Theodor Caspari, jeune poète norvégien qu'il avait vu à Rome pendant l’hiver 1883-84, et qui lui avait ensuite envoyé un poème « A Henrik Ibsen », il adressa des compliments, et le conseil de continuer à écrire des vers, car c’était évidemment pour lui une forme naturelle, et il ajouta :
Je me rappelle bien qu'une lois je me suis exprimé d’une façon assez dédaigneuse sur l’art des vers, mais cela provenait de ma propre position momentanée à l’égard de cette forme d'art. Il y a longtemps que j’ai cessé de poser des principes d’une application générale parce que je ne crois pas que de tels principes puissent avoir quelque valeur intrinsèque s.
On dira peut-être qu’il avait forcé les termes dans sa lettre à Lucie Wolf pour mieux justifier son refus, mais telle était bien sa pensée d’alors, spécialement au sujet des vers au théâtre, et il a sans doute voulu être aimable pour Theodor Caspari. Mais il est nouveau de lui voir proclamer le renoncement à l’absolu.
Les auteurs qui veulent absolument voir avant tout, dans chaque drame d’Ibsen, l’illustration d’une idée, ont donné du Canard sauvage des interprétations singulièrement diver-
1 Lettre du 25 mai 1883, Breve , II, p. 119.
- Lettre du 27 juin 1884, Breve , II, p. 136.