‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 82 sur 300 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

( Mme Sôrby sort ; Gina ferme la porte.)

Eh bien ! Gregers, me voilà débarrassé de cette dette déprimante.

GREGERS

Bientôt, du moins.

HJALMAR

Je crois qu'on peut appeler correcte mon attitude.

GREGERS

Tu es l’homme que j’avais toujours pensé.

En certains cas il est impossible de se dérober à la créance de l’idéal. Comme soutien de famille je devrai peiner et gémir à la tâche. Car tu penses bien que ce n’est certes pas une plaisanterie, pour un homme sans fortune, de s’acquitter d’une vieille dette sur laquelle s’était accumulée, pour ainsi dire, la poussière de l’oubli. Mais peu importe ; l’homme, en moi, exige aussi son droit.

GREGERS, pose la main sur son épaule.

Cher Hjalmar,... n’ai- je pas bien fait de venir?

HJALMAR

Oui.

GREGERS

Que tu aies vu clair dans toute la situation,... n’est-ce pas heureux?

HJALMAR, un peu impatient.

Oui, certainement, c’est heureux. Mais il y a une chose qui révolte mon sentiment de justice.

GREGERS

Et qu’est-ce que c’est?

T. XIII

C'est que...; mais je ne sais si j'oserai m'exprimer si ouvertement sur ton père.

GREGERS

Ne prends aucunement garde à moi.

HJALMAR

Eh bien ! soit. Oui, vois-tu, je trouve qu'il y a quelque chose de révoltant à concevoir que maintenant ce n'est pas moi, mais lui, qui réalise la véritable union conjugale.

GREGERS

Non, comment peux-tu dire cela !

HJALMAR

Mais oui, c'est ainsi. Ton père et madame Sôrby concluent un pacte conjugal fondé sur une pleine confiance, fondé sur une franchise entière et sans réserve de part et d'autre ; ils ne se dissimulent rien l’un à l'autre ; il n'y a aucune réticence entre eux. Ils se sont proclamé, en quelque sorte, une absolution réciproque de leurs péchés.

GREGERS

Eh bien ! après?

HJALMAR

Eh bien ! mais tout se trouve là réuni. Tu l'as dit toimême, c'étaient toutes ces complications qui servaient à fonder la véritable union.

GREGERS

Mais c'est d'une toute autre façon. Tu ne vas pas comparer ni toi-même ni elle avec ces deux-là...? Voyons, tu me comprends bien.

HJALMAR

Je ne peux tout de même pas m'ôter de la tête qu'il y a dans tout cela quelque chose qui heurte et offense mon sens de la justice. On dirait vraiment qu'il n'existe pas de gouvernement équitable du monde.

GINA

Oh ! non, par Dieu, Ekdal, il ne faut pas dire ça !

GREGERS

Hm ! n'entrons pas dans ces questions-là.

HJALMAR

Mais d'autre part, il est vrai, il me semble tout de même apercevoir le doigt qui règle le destin. Il va devenir aveugle.

GINA

Oh ! ce n'est peut-être pas tellement sûr.

HJALMAR

Il n'y a pas de doute. Nous ne devons pas en douter, du moins. Car c'est précisément en ce fait que réside la juste expiation. Il a, en son temps, aveuglé son prochain naïf...

GREGERS

Il en a malheureusement aveuglé beaucoup.

HJALMAR

Et voilà que le sort inexorable et mystérieux vient exiger les propres yeux du négociant.

Non, comment peux-tu dire de pareilles horreurs ! Vrai, tu me fais peur.

HJALMAR

Il est bon de se plonger dans les aspects ténébreux de l'existence, de temps en temps.

(Hedvigt en chapeau et manteau , entre , gaie et essoufflée , par la porte du palier.)

GINA

Te voilà déjà revenue?

HEDVIG

Oui, je ne voulais pas me promener davantage. Et c'était heureux; car j'ai rencontré quelqu'un à la porte.

HJALMAR

Sans doute cette madame Sorby.

HEDVIG

Oui.

HJALMAR, qui va et vient .

J'espère que tu l'auras vue pour la dernière fois.

(Un silence. Hedvig jette un regard craintif tantôt sur l'un , tantôt sur Vautre , comme pour reconnaître V ambiance.)

Père.

Eh bien !...

HEDVIG, s' approchant y câline.

HJALMAR qu’y a-t-il, Hedvig?

HEDVIG

Madame Sorby m’avait apporté quelque chose.

Pour toi?

HJALMAR, s’arrête.

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