ACTE V
GREGERS
Je ne croyais tout de même pas être aveugle à ce point.
RELLING
Heu ! heu ! il ne s'en faut guère. C'est que vous êtes malade, vous aussi, voyez-vous.
En cela vous avez raison.
RELLING
Hé ! oui. Vous souffrez d'un cas complexe. Il y a d'abord cette fâcheuse fièvre de justice; et puis, ce qui est pis,... toujours vous divaguez, dans un délire d'adoration ; toujours il vous faut un objet d'admiration en dehors de ce qui vous concerne.
GREGERS
Oui, certes, c'est bien en dehors de moi que je dois le chercher.
RELLING
Mais vous vous trompez bigrement au sujet des grandes mouches merveilleuses que vous croyez voir et entendre autour de vous. De nouveau vous êtes entré dans une cabane de pauvre paysan pour présenter la créance de l'idéal ; il n'y a pas de gens solvables, ici, dans la maison.
GREGERS
Si vous n’avez pas une plus haute idée que cela de Hjalmar Ekdal, comment pouvez-vous trouver plaisir à être constamment avec lui?
RELLING
Mon Dieu, je suis tout de même un peu docteur, parbleu !
Et alors, il faut bien que je m’occupe des pauvres malades qui habitent la même maison que moi.
Tiens! Hjalmar Ekdal est-il donc malade aussi?
RELLING
Les gens sont à peu près tous malades, malheureusement.
GREGERS
Et quel traitement appliquez-vous à Hjalmar?
RELLING
Mon traitement ordinaire. Je cherche à entretenir en lui le mensonge vital.
GREGERS
Le m... mensonge vital? J’ai mal entendu...?
RELLING
Non, j’ai dit le mensonge vital. Car le mensonge vital, voyez-vous, c'est le principe stimulant.
GREGERS
Puis- je vous demander de quel mensonge vital Hjalmar est infesté?
RELLING
Merci bien ; je ne révèle pas ces secrets-là aux empiristes. Vous seriez capable de me l’abîmer encore davantage. Mais la méthode est sûre. Je l’ai appliquée aussi à Molvik. Lui, je l’ai fait « démoniaque ». C’est là le cautère que je lui ai mis sur le cou.
GREGERS
N'est-il donc pas démoniaque?