‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 92 sur 100 · RENCONTRE · texte numérisé non relu

RENCONTRE

Après avoir donné son aumône au plus jeune, Pensif, il s'arrêta pour les voir. — Un long jeune Avait maigri leur joue, avait flétri leur front. Ils s'étaient tous les quatre à terre assis en rond, Puis, s'étant partagé, comme feraient des anges. Un morceau de pain noir ramassé dans nos fanges, Ils mangeaient; mais d'un air si morne et si navré Qu'en les voyant ainsi toute femme eût pleuré. C'est qu'ils étaient perdus sur la terre où nous sommes, El tout seuls, quatre enfants, dans la foule des hommes ! — Oui, sans père ni mère ! — Et pas même un grenier. Pas d'abri. Tous pieds nus ; excepté le dernier Qui traînait, pauvre amour, sous son pied qui chancelle. De vieux souliers trop grands noués d'une ficelle. Dans des fossés, la nuit, ils dorment bien souvent. Aussi, comme ils ont froid, le matin, en plein vent.

Quand Farbre, frissonnant au cri de Talouette, Dresse sur un ciel clair sa noire silhouelte ! Leurs mains rouges étaient roses quand Dieu les fit. Le dimanche, au hameau, cherchant un vil profit. Ils errent. Le petit, sous sa pâleur malsaine. Chante, sans la comprendre, une chanson obscène. Pour faire rire — hélas I lui qui pleure en secret! — Quelque immonde vieillard au seuil d*un cabaret ; Si bien que, quelquefois, du bouge qui s*égaie Il tombe à leur faim sombre une abjecte monnaie. Aumône de l'enfer que jette le péché.

Sou hideux sur lequel le démon a craché ! Pour rinstant, ils mangeaient derrière une broussaille. Cachés, et plus tremblants que le faon qui tressaille. Car souvent on les bat, on les chasse toujours ! C'est ainsi qu'innocents condamnés, tous les jours Us passent affamés, sous mes murs, sous les vôtres. Et qu'ils vont au hasard, l'ainé menant les autres.

Alors, lui qui rêvait, il regarda là-haut.

Et son œil ne vit rien que l'éther calme et chaud.

Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées.

Et la sérénité des voûtes azurées,

Et le bonheur, les cris, les rires triomphants

Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfanls.

3 avril 1837.

Quand vous vous assemblez, bruyante multitude. Pour aller le traquer jusqu'en sa solitude, Vous excitant l'un l'autre, acharnés, furieux, — Ne le sentez-vous pas? — le peuple sérieux, Qui rêvait à vos cris un dragon dans son antre. Avec la flamme aux yeux, avec l'écaillé au ventre, S'étonne de ne voir d'autre objet à vos coups Que cet homme pensif, mystérieux et doux.

27 ATiil 1839.

Il lui disait : — Vos chants sont tristes. Qu'avez-vous? Aq^ inquiet, quels pleurs mouillent vos yeux si doux? Pourquoi, pauvre âme tendre, inclinée et fidèle. Connue un jonc que te vent a ployé d'un coup d'aile, Pencher votre beau front assombri par instants? Il faut vous réjouir, car voici le printemps, Avril, saison dorée, oii, parmi les zéphires, Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires, El les charmants propos qu'on dit à demi-voix. L'amour revient aux cœurs comme la feuille aux bois! -

Elle lui répondit de sa voix grave et douce :

— Ami, vous êtes fort. Sûr du P'— -"

L'œil fixé sur un but, vous marc Sans la peur de demain, sans le

Et rien ne peut troubler, pour votre âme ravie, La belle vision qui vous cache la vie. Mais moi, je pleure ! — Morne, attachée à vos pas. Atteinte à tous ces coups que vous ne sentez pas, Cœur fait, moins l'espérance, à l'image du vôtre, Je souffre dans ce monde et vous chantez dans l'autre. Tout m'attriste, avenir que je vois à faux jour. Aigreur de la raison qui querelle l'amour. Et l'acre jalousie alors qu'une autre femme Veut tirer de vos yeux un regard de votre âme, Et le sort qui nous frappe et qui n'est jamais las. Plus le soleil reluit, plus je suis sombre, hélas ! Vous allez, moi je suis ; vous marchez, moi je tremble ; Et tandis que, formant mille projets ensemble. Vous semblez ignorer, passant robuste et doux. Tous les angles que fait le monde autour de nous. Je me traîne après vous, pauvre femme blessée. D'un corps resté debout l'ombre est parfois brisée. —

Avril 183..

Les champs n'étaient point noirs, les cieux uéUx'n'ui put» moviivt^ ; Non, le jour rayonnait dans un azur saus bornes

Sur la terre étendu.

L'air était plein d'encens et les prés de vet-durt^î» Quand il revit ces lieux où par tant de blebsun^s

Son cœur s'est répandu.

L'automne souriait ; les coteaux vers la plaine Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à pein(' ;

Le ciel était doré; Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme, Disant peut-être à Dieu quelque chose de Thomme,

Chantaient leur chant sacré.

Il voulut tout revoir, Tétang près de la source, La masure où Taumône avait vidé leur bourse,

Le vieux frône plié, Les retraites d*ainour au fond des bois perdues, L'arbre où dans les baisers leurs âmes confondues

Avaient tout oublié.

11 chercha le jardin, la maison isolée,

La grille d'où Toeil plonge en une oblique allée,

Les vergers en talus.

Pâle, il marchait. — Au bruit de son pas grave et sombre Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l'ombre

Des jours qui ne sont plus.

Il entendait frémir dans la forêt qu'il aime

Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-môme,

Y réveille l'amour.

Et, remuant le chêne ou balançant la rose, Semble l'âme de tout qui va sur chaque chose

Se poser tour à tour.

\ Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S'efforçant sous ses pas de s'élever de terre,

Couraient dans le jardin ; Ainsi, parfois, quand 1 ame est triste, nos pensées S'envolent un moment sur leurs ailes blessées.

Puis retombent soudain. ^

Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques ;

Il rêva jusqu*au soir ; Tout le jour il erra le long de la ravine. Admirant tour à tour le ciel, face divine.

Le lac, divin miroir.

Hélas! se rappelant ses douces aventures. Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures.

Ainsi qu'un paria, 1! erra tout le jour. Vers Theure où la nuit tombe. Il se sentit le cœur triste comme une tombe.

Alors il s*écria :

— «0 douleur! j*ai voulu, moi dont Tàme est troublée. Savoir si Fume encor conservait la liqueur. Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j'avais laissé là de mon cœur!

« Que peu de temps suffit pour changer toutes cho'^cs! Nature au front serein, comme vous oubliez ! Et coomae vous brisez dans vos métamorphoses

Les fils mvstérieux où nos cœurs sont Ués !

« Nos chambres de feuillage en halliers soui changées; L*arbre où fut notre chiffre e^t mort ou renversé ; Nos roses dans l'enclos ont été ravagées Par les petits enfants qui sautent le ^/^sé.

« Un mur ej«/t la fontaine ou, par l'heure éehauiTée, Folâtre, elle butait en de*<:endant des bois ;

su LES RAYONS ET LES OMBRES.

Elle prenait de Teau dans sa main, douce fée. Et laissait retomber des perles de ses doigts !

« On a pavé la route âpre et mal aplanie, Où, dans le sable pur se dessinant si bien, Et de sa petitesse étalant l'ironie, Son pied charmant semblait rire à côté du mien.

c La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre. Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir, S*est usée en heurtant, lorsque la route est sombre. Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

« La forêt ici manque et là s'est agrandie. De tout ce qui fut nous presque rien n*est vivant; Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie. L'amas des souvenirs se disperse à tout vent!

c N'existons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre heure? Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus? L'air joue avec la branche au moment où je pleure; Ma maison me regarde et ne me connaît plus.

c D'autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d'autres vont y venir ; Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir !

« Car personne ici-bas ne termine et n'achève; Les pires des humains sont comme les meilleurs ;

Tout ei-'iiiine!i«r»f -t^ re nr-atit tK. j-uc i^Mt ill»,urs.

Puiser «iaiis -rtît isùe iiiur*r*x.i^ n^m%u ^fj».àjjii.^*v Tout ce «rie !a. la.ir^ j. run.ar rà se c-ji»:àe Mêle de rêverie et ie s^ji'-uni.:; "

« D'autres aonrc: 3•:^^ ch.!z:-:>. 3«;> >ec'.>:ns. tt^'> retnj^to:^^ Ton Ih^îs, ma k(n:îi-a.:n»re. est ^ ios u:vv#**:us. D'autres femcies nec^ir'jzî» kaicueuses uî/Lscretes^ Troubler le flvt sacré qu\-tit touché tes ^ievis uus.

« Quoi donc ! c'est vaiuomeat qu'ici nv>us uvhis auuviuxcs! Rien ne nous restera de ces coteaux lleuris Où nous fondions notre être en v uiclant nos flauunos! L^impassible nature a déjà tout repris.

c Oh ! dites-taioi, ravins, frais ruisseaux» treilles mûres, Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons. Est-ce que vous ferez pour d'auti^es vos murmun^s? Est-ce que vous direz à d aulix^s vos chansons?

< Nous vous comprenions tant! doux, attentifs, nusti'^ros, Tous nos échos s'ouvraient si bien ù voire voix ! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos n)yHl^^cH, L'oreille aux mots profonds que vous dites parfoin I

« Répondez, vallon pur, répondez, Solitude, 0 nature abritée en ce déHcrl Ht beau,

Lorsque nous dormirons tous deux dans Tattitude Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau ;

« Est-ce que vous serez à ce point insensible De nous savoir couchés, morts avec nos amours. Et de continuer votre fête paisible.

Et de toujours sourire et de chanter toujours?

« Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites. Fantômes reconnus par vos monts et vos bois. Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes Qu'on dit en revoyant des amis d'autrefois ?

« Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte. Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas. Et la voir m'entrainer, dans une morne étreinte. Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas?

c Et s'il est quelque part, dans l'ombre où rien ne veille, Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports. Ne leur irez-vous pas murmurer à l'oreille : — Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts!

« Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines. Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds, Et les cieux azurés et les lacs et les plaines. Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours ;

« Puis il nous les retire. Il soudle notre flamme. Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons ;

Et dit à la vallée, oii s^imprima notre âme, D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.

< Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages! Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas ! Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

« Car vous êtes pour nous Tombre de Tamour môme ! Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin! Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême Où nous avons pleuré nous tenant par la main !

« Toutes les passions s'éloignent avec Tâge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau. Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroit derrière le coteau.

« Mais toi , rien ne t'efface, amour ! toi qui nous charmes ! Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard ! Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes ; Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.

< Dans ces jours où la tète au poids des ans s'incline. Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions. Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine

Où gisent ses vertus et ses illusions;

« Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles. Comptant dans notre cœur, qu'enfin la glace atteint.

Comme on compte les morls sur un champ de batailles. Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,

« Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe. Loin des objets réels, loin du monde rieur. Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur;

ff Et là, dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile, L'àme, en un repU sombre où tout semble finir. Sent quelque chose encor palpiter sous un voile... — C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir ! »

Octobre 183. .

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