FIGURINES DE FER
(Extrait «lu loiiic XV des Mémoires de la Société des Antiquaires de FrancCf
18 W.. pp. 388-397.)
On conserve dans plusieui*s collections d'antiquités des figures de fer, en général d'assez petites dimensions, et se rapportant toutes, avec quelques légères variétés, à un type commun.
Ces figures, dont l'exécution est assez grossière, représentent un personnage barbu, aux cheveux longs, et dont tout le corps est velu. Les plus complètes sont armées d'une massue et quelquefois d*un bouclier : d'autres, auxquelles ces appendices ont été enlevés, nous laissent voir les trous ou les attaches qui avaient set\i à les fixer. Leur attitude d'ailleurs ne permet aucun doute sur la nature des objets que le fabricant, je n'ose dire l'artiste, leur avait placés dans les mains.
Quelques amateurs ont pensé que ces statuettes appartenaient à l'époque celtique, et depuis (fu'un des compilateurs anonymes qui rédigent le Magasin pitloresque en a publié deux (i) qu'il qualifie sans hésitation d'Hercules gaulois^ celle attribution a joui d'un certain crédit.
D'abord, et sans entrer plus avant dans la question, on aurait pu trouver surprenant que dos monuments de fer d'une si haute antiquité nous fussent parvenus dans un état aussi parfait de conservation, car c'est ù peine si les figures dont je parle
(1) Mùfjmin pitt.f année 1836, p. 33i!.
FlGURhNES DE FER. 4i)
sont teintées d'une légère couche de l'ouillc, tandis que les haches et les ceinturons que l'on rencontre dans les sépultures des Francs sont presque toujours dans un état d'oxydation extrême. Ces derniers objets seraient cependant de cinq cents ans environ plus modernes.
Une autre objection, moins matérielle, mais plus importante peut-être, devait se présenter encore assez naturellement à l'esprit ; les Celtes ont-ils jamais fabriqué de petites idoles du genre des lares romains ou étrusques ?
Or, rien n'est moins certain. Si j'osais même dire mon opinion tout entière, alors que le temps me manque pour faire valoir les raisons sur lesquelles elle est fondée, je nierais l'existence de toute espèce d'images de ce genre chez ce peuple.
Ce que nous savons de l'esprit des Celtes, des principes religieux entretenus par les druides, nous porte à croire que la représentation de la divinité sous la forme humaine n'eût été ni comprise parle peuple, ni tolérée par la caste sacerdotale : cela, à une époque où l'on n'employait même pas le ciseau dans la construction des autels ou des sanctuaires. Car si les figures de fer qui nous occupent étaient gauloises, il faudrait assurément les considérer comme antérieures aux statuettes de bronze qui représentent Mercure et dont notre pays semble avoir été inondé après la conquête romaine. Jusqu'à présent on n'a jamais rencontré aucun Mercure de fer.
On a publié à la vérité comme gauloises quelques figures d'un travail barbare et qui portent parfois des inscriptions ; mais il est facile d'y reconnaître des monuments propres aux Gnostiques, aux Ophites ou même des créations Baphométiques.
Je reviendrai au reste plus au long sur cette classe de figures, dont je ferai connaître plusieurs variétés inédites.
Enfin, voulût-on, malgré toutes les raisons que je viens d'exposer, voir dans nos figurines de fer des divinités gauloises, le nom d'Hercule qui leur est appliqué serait bien malheureusement choisi puisque parmi les dieux de la Grèce,
SO FIGURINES DE l'ER.
donl, suivant César, le cullv se serait introduit chez nos premiers ancêtres, il n^est nullement question du fils d'Âlcmëne.
lia solution du problème dont je viens de faire connaître les données nous est fournie par un monument de la collection de M. Alfred Lornc, à Sens, amateur dont le zèle sauve chaque jour de la destruction de précieux déhris d'antiquités. ' C'est une figure de fer tout à fait semblable h celles que l'on connaissait jusqu'à présent ; mais qui est fixée par le dos sur une plate-bande de fer ; les pieds sont supportés par un cul-dclampe gothique, et elle est surmontée par un clocheton dont le style rappelle les sculptures en bois ou en pierre qui ornent nos vieux monuments. J'ai reconnu que toutes les autres figures conservent des traces du tenoo qui les rivait à l^platehande ; il est donc impossible de douter qu'elles n'aient eu la même destination que celle dont je viens de donner la description.
Un examen attentif m'a convaincu que celle-ci n'était autre chose qu'un montant de serrure du xiv* ou du xv" siècle. II suffirait au reste, pour s'assurer de la réalité de cette date, de jeter les yeux sur des mércaux du xiv siècle qui nous montrent un écu do France tenu par un personnage velu entièrement semblable à nos figurines (1).
Ces objets une fois rendus à leur époque véritable et h leur destination réelle, on s'explique alors facilemeut et le métal dont ils sont faits et leur excellente conservation.
Il est encore une circonstance dont on ne peut se rendre compte qu'en se reportant aux usages des artistes du moyen
(1) Od vuit eu même tumps ii^i quu l'écu île Frauce est (tardé [iht ce pereoDoage.
l'HJL'KINKS DE EER. 51
ùge : c'est l'abseuce de sexe chez plusieurs des figurines de fer. Cette particularité prouve surabondammeut, selon moi, que leur origine ne peut être bien ancienne ; car j'y vois un signe certain de l'influence des idées chrétiennes.
On peut juger de ce que je viens de développer par les dessins que je dois au talent de mon collègue et ami Muret, dont lo crayon sait si bien exprimer le style particulier aux œuvres d'art de chaque siècle.
Maintenant, que représe»tent ces ligures, et quelle peut êUe leur signilicatiou comme ornement dune serrure?
î)2 FIGURINES DE FER.
A mon avis, c est un géant ou sauvage, et sa fonction est de veiller à la sûreté des personnes ou des richesses, suivant que la serrure fermait une porte de maison ou un coffre.
Cette explication, qui peut paraître forcée au premier aspect, a besoin d'être un peu étendue pour être mieux saisie (1).
Premièrement, la villosité est un signe de vigueur corporelle qui a toujours été attribué aux géants, comme aussi un indice de l'état de nature qui servait à caractériser les sauvages. Dans l'antiquité nous voyons la dépouille des géants confondue avec celle des bêtes velues.
Hercule, suivant Ptolémée Héphaestion, n'était pas revêtu de la peau du lion de Némée, mais bien de celle d'un certain Léon, un des géants qu'il avait tués (2). Minerve se couvre de la peau du géant Pallas (3) ; Hermès écorche le géant Ascus et se sert de sa peau pour en faire une outre.
Ces vers de Claudien :
..... Hic prodigiosa yiyanium Tergora dépendent, et adhuc crudele minantur Affixx truncU faciès (4)....
emploient pour désigner la dépouille des géants les mêmes expressions dont se sert Virgile en parlant dies peaux de bœufs dont on composait les cestes :
.... Tantorum ingentia scptem Terga boum (5)....
Tout le monde connaît encore l'histoire de la mascarade du
(1) On pourrait me répondre avec Sancho : « Mire vuestra merced que nquellos que aill se parecen no son gigantes sino molinos de Tiento. » J'en profiterais pour faire remarquer que si Cervantes a introduit dans son admirable livre répisode ridicule des géants, c'est que les romans de son temps en remplissaient leur pages en leur donnant le rôle de geôliers des princesses enchantées.
(2) *U; ô *HpaxAÎ); oOxi tb toO Ne|ieatou Xlovro; ôlpa; 7)|X7ct(rxeT0, àXXot Atovro; Tivo; Ivô; Tûv yiyavTwv, èic't (J-ovoiiaxia; itpoffxXi^o'ei;, C9' 'HpaxXiouç àvv^pr|(iévou.' Phot., Biblioth., cod. CXC, p. 184.
(3) Apollod., I, 6, 2.
(4) De Rapt. Proserp», III, 339, 41. — Cf., pour les recherches sur les géants, J. de Witte, Annales de Vlnst. archéol,, t. VI, p. 347.
(5) ^neid.y V, 404-3.