‹ Œuvres de A. de Longpérier (volume 2)Chapitre 2 sur 128 · LETTRE AU DIRECTEUR DE L'ART EN PROVINCE · texte numérisé non relu

LETTRE AU DIRECTEUR DE L'ART EN PROVINCE

Monsieur,

Vous m'avez fait Thonneur de me demander mon sentiment sur les monnaies de Montluçon, publiées par M. Bouillet dans le dernier numéro de la Revue Numismatique, Je m'empresse de vous satisfaire et je m'estimerais fort heureux, si vous vouliez bien accorder votre approbation aux observations que je vais vous soumettre.

M. Bouillet, dans son intéressant article, nous fait connaître cinq spécimens inédits de la monnaie de Montluçon frappée au nom de Guy et d'Eudes, outre une variété de deniers du premier de ces deux seigneurs, qui avait été précédemment publiée par M. Lecointre Dupont, dans son Essai historique sur les monnaies du Poitou, puis reproduite, comme vous le savez, dans l'Ancien Bourbonnais par votre savant ami Ach. Allier.

Je partage tout à fait Topinion de M. Bouillet relativement k l'attribution de ces curieuses monnaies à Guy de Dampicrrc et à Eudes de Nevers, et je félicite ce zélé numismatiste du soin avec lequel il a éclairci ce point de notre histoire monétaire. Mais si je demeure d'accord avec lui sur la partie historique de sa dissertation, je ne puis également accepter la manière dont il interprète les types des monnaies de Montluçon; et voici pourquoi.

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M. Bouillet voit un Lambel sur la monnaie de Guy de Dampierre, et il rapproche ce type de celui des monnaies d'Anjou, de Provence, de Gien, de Nevers, de Vierzon et même de Gaston d'Orléans, confondant ainsi dans une même catégorie toutes ces monnaies de types et d'âge si différents. Mais ces citations dont on pourrait au reste facilement accroître le nombre sont de nulle valeur; car il eût fallu prouver d'abord que toutes ces monnaies portent bien réellement un Lambel, et, de plus, que celui qui se voit incontestablement sur quelques-unes d'entre elles, est, comme sur la monnaie qui nous occupe, isolé de toute espèce de pièces héraldiques. Or c'est ce que n'a pas fait et ce que ne pourra jamais faire M. Bouillet. Il est, en effet, bien connu que le Lambel est une pièce de blason, qui, prise séparément, n'a aucune valeur; c'est ce qu'on nomme une brisure; sa fonction dans les armoiries était de faire distinguer les cadets des aînés, les différentes branches d'une même famille. Nous voyons à la vérité un Lambel sur la monnaie de Nevers, de Vierzon, de Provence, mais comme brisure d'un écu armorié. Quant à la monnaie de Gaston d'Orléans, outre que le Lambel n'y figure que comme brisure de l'écu de France, quel argument, je vous le demande, monsieur, peut-on espérer tirer de cette pièce du xvu" siècle pour l'explication d'un type du xin' siècle? On sait encore que le nombre de lambaux ou pendants du Lambel variait de trois à cinq, suivant le rang qu'occupait un cadet parmi ses frères. Si donc on veut voir un Lambel sur la monnaie des comtes d'Anjou, de Gien, des seigneurs de Montluçon, faudra-t-il croire que tous ces gentilshommes étaient des cadets, et cadets au même degré? Plutôt que d'admettre des choses si étranges, je préférerais m'en tenir à l'explication de M. Lecointre Dupont, qui voit dans le type de la monnaie de Montluçon un M ou un E renversé (lequel E, soit dit en passant, n'est renversé qu'autant qu'on voudra placer la monnaie, la croix en haut, comme l'ont fait ces messieurs).

Mais je crois qu'il ne faut chercher dans le type de la monnaie de Montluçon qu'une imitation du monogramme de Foui-

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ques d'Anjou, copie dénaturée d'un nom qui n'avait pas d'application à Montluçon ; en sorte qu'il semble que le graveur n'ait cherché qu'à produire une ressemblance générale, capable de tromper au premier aspect, et voici dans quel but. Le bénéfice qui résultait de la fabrication des monnaies, était une des ressources principales des souverains au moyen âge. Ce bénéfice croissait en raison du nombre des monnaies émises; il fallait donc donner à ces monnaies le cours le plus étendu possible. Or le roi, dont la monnaie avait cours partout, et qui avait intérêt à conserver ce privilège, à l'exclusion de tout autre seigneur, restreignait le cours des monnaies baronales aux terres de celui qui les avait fabriquées. C'est ce que l'on voit dans l'ordenance que li bon roys Loys, ciii diex face mercy, fist sur le fait des monnoies, qui portait que es terres des barons ne courussent que leur propre monoie en la terre de chascum baron tant seulement. Tout le soin des seigneurs se portait dès lors à donner, par ruse, cours à leurs monnaies chez leurs voisins. Pour cela ils copiaient ou plutôt ils imitaient le type des monnaies royales ou celui de monnaies que leur bon aloi avait mises en renom. L'important était de bien imiter le type ; quant aux légendes, on ne pouvait les copier en entier sans devenir faux monnayeur ; encore cette considération n'a pas arrêté certains barons. D'ailleurs, la monnaie était destinée à circuler parmi des gens qui ne savaient guère lire, et pour qui les légendes ne créaient qu'un bien faible moyen de distinction , diminué encore par l'addition de certaines lettres parasites à la fin et au commencement des légendes, au moyen desquelles l'illusion était complétée. On comprend facilement les singularités qu'amena cette manie d'imitation. Des archevêques et des comtesses se faisaient représenter sur leurs monnaies, à cheval et revêtus d'armures complètes ; les deniers portaient des monogrammes qui n'offraient aucun rapport avec le nom de celui qui les faisait frapper. Telle est, selon moi, l'origine du type de la monnaie de Guy de Dampierre, oiije ne puis voir autre chose qu'une dégénérescence du monogramme de Foulques d'Anjou, copié d'abord par le

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