PL. IV
Il existe dans le cabinet de M. Dugné un monument dont la singularité attire tout d'abord Tattention des archéologues admis à visiter cotte collection choisie avec tant de goût C'est une crosse de bronze doré ornée de cabochons, dont le fût se divise en deux volutes qui se recourbent en sens opposé.
Nous ne ferons pas ici l'historique de la crosse épiscopale en général ; on sait en effet que cet insigne est une sorte de compromis entre la houlette des pasteurs et le liiuus des augures, qui peut être en relation avec la qualité d*hd7xazo:. II a fallu, comme on le pense bien, plusieurs siècles de fréquentation avec les païens pour que les chrétiens aient adopté ce sceptre sacerdotal. On en trouve des traces positives vers le vi* siècle. Mais jusqu'à présent, on n'avait pas rencontré de crosse à double volute ; aussi plusieurs antiquaires ont-ils cm que celle dont M. Dugué a bien voulu nous autoriser à publier le dessin, n*était pas un insigne épiscopal, mais plutôt le sommet d'un bâton de chantre. C'est là une supposition que nous ne saurions admettre, car le bâton cantoral ayant une forme parfaitement connue, on ne ferait que déplacer la difficulté sans la résoudre; et avant do créer un bAton de chantre tout
CROSSK DOCHLK DU XllI* SlÈCLi:. 2oi
à fait insolite, il est bon d'examiner si les évêques ou les abbés n'ont pas pu faire usage d'une crosse qui ne diffère de ' la crosse ordinaire qu'en ce qu'elle est double. C'est ce que nous allons essayer de faire.
On connaît des monnaies épiscopales dont le t}^e consiste en deux crosses adossées (voy. pi. IV, n®" 1, 2, 3, îî, 6). Tel est d'abord le denier de Rainaud, éveque do Meaux (11S8-64), frappé par un prélat qui avait été abbé de Jouy-sur-Morin, et que l'histoire représente comme ayant toujours conservé son caractère monacal. Ce denier est le seul entre toutes les monnaies meldoises qui porte deux crosses ; aussi avons-nous fait remarquer déjà que cette addition avait pour but de rappeler qu'avant d'iHre évrque, Rainaud possédait la crosse abbatiale (1). Vient ensuite une maille de Saint-Omer (xuf siècle), dont le type est considéré comme exprimant l'autorité de Téveché et de l'abbaye de Saint-Bertin (2). Puis un denier de Noyon (n* S) et une obole de Tournay (n° 6), où se trouve symboliquement indiquée l'union de ces deux sièges. Enfin un denier bractéate de Constance (n** 3), dont le type fait allusion à l'ancien évèché de Windisch, absorbé par celui de Constance. Il est évident pour nous que, sur les monnaies, deux crosses adossées indiquent la réunion de deux gouvernements ecclésiastiques. On comprend encore que Ton ait figuré, comme sur le denier bractéate (n° 7) de Lutpold, archevêque de Mayence (3), qui fut en même temps évêque de Worms (1202-1217), un prélat tenant une crosse de chaque main, mais cela était bon pour une représentation numismatique seulement, et l'on concevra facilement qu'un évêque n'ait pu, dans les cérémonies d'église, porter, comme un héros d'Homère ou comme les guerriers des vases grecs et des basreliefs assyriens, deux hastes qui eussent rendu impossible
(1) Revue numismatique, 1841, p. 140. — P. 80 du présent volume. — Voy. au sujet (le cet évêque dom Toussaint Duplessis, Hist, de V église de Meaux, 1. 1, p. 15S. On n'avait pas vu dans cette ville d'évèque qui eût <^té moine» depuis Hildegcr (854-69); Rainaud conserva des moines pour chapelains et futentcrn'^ h Jouy.
(2) Revue numismatique, 1843, p. 438. — Revue numismatique belge, t. II, p. 309*
(3) C!. Joannis, Rerum mogunf., l. lîî, tab. i, n« 12.