‹ Œuvres de A. de Longpérier (volume 2)Chapitre 67 sur 128 · CROSSE DOUBLE DU XIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

CROSSE DOUBLE DU XIII* SIÈCLE

raccomplissemeni du rite. L'expédient le plus naturel a donc été de réunir sur une même hampe les volutes de deux crosses, et le beau monument du cabinet de M. Dugné n'est pas Tunique preuve de cet usage. Un autre denier bractéate de Constance, frappé au xiii® sifecle (pi. IV, n® 4), nous montre la double crosse parfaitement distincte. Or, ce denier appartient incontestablement aux évêques (1), et Ton ne pourrait admettre qu'ils eussent placé sur leur monnaie les insignes du grand-chantre ou de tout autre dignitaire ecclésistique.

De ce qui précWo, nous tirerons donc les conclusions que voici :

1* La double crosse est épiscopale;

2« Elle exprime l'union des deux pouvoirs dans les mentes mains.

Au sommet de la crosse, Tartiste a placé saint Michel foalant aux pieds un dragon ailé qu'il perce de sa lance. Le saint porte au poing gauche un écu chargé d'une croix, le même dont se couvrent ordinairement saint Georges et saint Maurice, et qui nous fait connaître les armoiries de la famille céleste. C'est une conséquence toute naturelle des idées du xni' siècle ; lorsque Ton donnait à Dieu le père la tiare des papes ou la couronne des empereurs, on devait armer en chevalier monseigneur saint Michel, qui combattait comme un baron si brave. Chaque époque s'est fait un ciel à son image. Les ailes de l'archange ont été brisées, mais on en voit encore les traces. Il foule aux pieds, comme nous venons de le dire, un dragon ailé. M. l'abbé Texier, décrivant une belle crosse du musée d'Amiens, dont le sujet principal est la victoire de sainl Michel, dit que le saint combat « le monstre infernal figuré sous les traits d'une salamandre \ des animaux semblables délicats et légers, ajoute-t-il, courent avec agilité autour du pommeau et trois de ces monstres rampent le long de la douille (2). » <}uoique assurément l'assimilation avec les sala-

(1) H. Meyer, die Bracteaten der SchweiZf etc., Zurich i84o, p. 55 et saiv.. taf. UI, n* m,

(2) Essdi sur ies argentiers et tes émaiUeitrs de Limoges, Poitiers, 1843, p. 141.

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mandi*es des dénions vivants dans le feu éternel, ne manque pas d'exactitude, je ne pense pas que les artistes du xiu® siècle aient eu l'intention de représenter autre chose que des dragons. Pour les anciens, il n'est pas douteux que les dragom ne fussent des serpents. Ainsi le surnom de cpr/.sv-svcvai donné aux Thébains faisait allusion au mvLlie de Cadmus, et sur les monnaies de Samos (1) ce héros est représenté combattant un véritable serpent; ainsi Apollon recevait Tépithète de Sp3ty.cvT5X£TT^,; pour avoir tué Python, que de nombreux monuments nous montrent sous la forme du serpent ordinaire (2). Les géants aiiyuipèdes sont appelés Spay,5*n5T:s5ct ; les furies dont la tète se hérisse de reptiles ophidiens, sont désignées par l'expression poétique cpr/,5VT(05a'. ; enfin les Grecs nommaient ^pixcvre; ces élégants bracelets en forme de serpent, tels que celui qui orne le bras de la célèbre Ariadne endormie, longtemps considérée comme une Cléopàtre mordue par Taspic (3). Les doutes que Ton pourrait entretenir sur la synonymie de dragon et de serpent doivent s'évanouir eu présence du passage de TApocalypse dans lequel saint Jean prend la peine de nous expliquer le premier de ces mots : « et faclum est praîlium magnum in eœlo^ Michael et angeli ejus prœliabantur

cum draçone^ et draco pugnabat et angeli ejus Et projec-

tus est draco ille magnus, serpens anliquus, qui vocatur diabolus et satanus, qui seducit universum orbem (4). » Le mot antiquus fait certainement allusion au rôle que le serpent joue dans le troisième chapitre de la Genèse ; à l'époque de saint Jean, l'identilication du reptile tentateur et de Satan était établie et personne ne sera tenté de prendre Ts^t; du paradis pour une salamandre. C'est, je le pense, à la lecture du passage de TApocalypse cité tout à l'heure, qu'est due Tidée de

(1) Eckhel, DocL Sum, reU l. H, p. 509,

(2) /6id., t. U, p. 79 et t. Hl, p. o. Cf. Leiioriuaul vX J. de WiUo, Élite des Monuments céramographiques^ t. U, pi. I et I â.

(3) Voy. dans Gruter, LXX, 8, Tiuscriptiou de liiez eu Pi'oveuce dauâ laquelle Symphorus et Prolis décloreat qu'ils ont dédie à Esculape TORQVEM AVIIEVM EX DRACVMCVLIS. Voy. le bas-relief du musée des Antiques du Louvre,

(4} ApucMypii.,\\\i 1, 9.

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ces ailes attribuées au serpent satanique. Dès l'instant qui! combattait dans Tair, m cœlo, il fallait qu'il eût un moyen de s'y soutenir; d'ailleurs la nature membraneuse de ces ailei» empruntées aux plus dégoûtants nocturnes o£Erait aux artistes un motif bien tranché à opposer à l'aspect gracieux et éclatant du plumage des anges. On retrouve ce dragon ailé sur deux des plus belles monnaies d'or de Philippe de Valois, le florin Georges et Y ange ; on voit aussi plusieurs monstres semblables grimpant le long des piliers placés à l'entrée de la nef de la cathédrale de Meaux ; cette partie de l'édifice a été construite aux frais de l'évèque Jean du Drac (vers 1465) dont le nom est exprimé par ces armes parlantes (1).

Très souvent le nœud des crosses est entouré de serpents qui s'enlacent ; c'est là un sujet appartenant en propre au xni' siècle. Dans le livre de recettes^ intitulé Diversarum artium schedulay le moine Théophile indique (2) parmi les différents ornements usités de son temps pour l'orfèvrerie dreœones concatenati collis et caudis, ce que M. de VEscalopier rend, dans sa traduction, i^ardes dragons enchaînés par le cou et la queue. Il nous a paru nécessaire de combattre cette manière d'interpréter le passage que nous avons cité, parce qu'elle donnerait l'idée de reptiles retenus par des chaînes comme le crocodile des monnaies de Nîmes, et ferait méconnaître un type très caractéristique qui sert à fixer la date de l'ouvrage composé par Théophile. Le nœud de la crosse double est, actuellement, formé d'un beau morceau de cristal de roche. Nous disons actuellement parce qu*en etFet il nous semble que ce quartz a dû être substitué vers le xv^ siècle à un nœud métallique plus en rapport avec les autres parties du monument; cependant nous ne prétendons rien affirmer à cet égard.

Les deux volutes contiennent une scène de la légende de sainte Valérie, patronne de Limoges. « Valérie, dit le cha-

(1) Toussaiot Duplessis, HUl, ecc/és, de Meaux, t. 1^ p. 301.

(2) « Theophili presbyteri et mouachi Diversarum artium Schedula. > P)iri»< 1843, iD-4o, lib. H, cap. lxxiv, p. 242. Dans le chapitre de Opère quodsi$il^ imprimitWf titre qu'il eût lalla traduire par : du TraveUl qui s*exéçute à taide de poin^-ons et nou pas : du Travail qui s'impHme aux seeaujr.

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iioine Gollin (i), fut lille du proconsul Léocade et de Susanne, et recueillit seule les opulentes successions de ces proconsuls, du costé de son père; de celuy de sa mère Susanne, elle fut héritière des biens deManilius... Or encore bien que Susanne ne fut pas encore esclairée du flambeau de TÉvangile, elle ne laissoit pas pourtant d'avoir esté nourrie dans la vertu, en la manière qu'elle estoit pratiquée parmy des personnes qui n'avoient pas encore la connoissance du vray Dieu. Car les Gentils, tous Idolâtres qu'ils estoient, faisoient grand gloire de certaines louables habitudes ou vertus morales, pour estre distingué du commun des hommes... et ces vertus morales sont comme les sauvag'eons sur lesquels on ente heureusement les plus beaux greffes de toutes sortes de vertus chrétiennes...

« Valérie, profitant tous les jours autant des exemples que des instructions de sa bonne mère, adjousta aux beautez de son corps, dont la nature l'avoit excellemment pourveuë, toutes celles de l'âme, autant que la sombre lueur de la Gentilité où elle vivait le luy pouvoil permettre. Elle vivoit donc ainsi doucement dans le Chasteau de Limoges sous l'aile de sa mère; et le vieux manuscript de l'abbaye de S. Martial tesmoigne que dans cette vie privée elles avoient gagné Tamitié de tout leur voisinage...

c< Or, comme la charge de Proconsul des Gaules estoit vacante, par le déceds de Léocade, l'empereur Claude Tibère en pourvut Juniiis Silanus (2), son parent proche et très-capable de l'exercer. Il dressa donc son équipage et vint au pfius, cil il en prit possession. En faisant ses visites dans son gouvernement, il ne manqua pas de voir Susanne comme es-

(1} Histoire sacrée des saints principaux et autres personnes plus vertueuses qui ont pris naissance, qui ont vécu ou qui sont en vénération particulière en divers lieux du diocèse de Limoges, par M. I. Collin, docU en ttiéoL Limoges, 1672, iii-12, p. 679 et suiv.

(2) Silanus est uu âuraom qui a été purté pur uu graud uoiiibre de membres illustres de la famille Juoia. L'uu fut beau-frère de Caligula, un autre fiancé d'Octarie, fille de Claude; ils furent tués à Rome. Quatre autres furent encore assassinés sous le règne de Claude et de Néron. Aucun d'eux n'eut la fin chrétienne indiquée par la légende. Claude eut un esclave nommé Etienne dont parle FI. Josèphe ; mais il n'était pas chrétien.

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