‹ Œuvres de A. de Longpérier (volume 2)Chapitre 68 sur 128 · CROSSE DOUBLE DU XIII® SIÈCLE · texte numérisé non relu

CROSSE DOUBLE DU XIII® SIÈCLE

tant veufve de son prédécesseur, avec sa lilie Valérie ; mais la bonne grâce de cette jeune damoiselle luy donna si for dans la veuë, qu'il fut incontinent surpris de son amour, et, ayaul appris les grandes sucessions que luy estoient escheuës, il creut que ce party luy pourroit estre avantageux, s'il estoit si heureux que de l'avoir en mariage. Il obtint aisément le consentement de Tempereur pour Tespouser, et Susanne et Valérie ayant tenu ses rechercbes à un très-grand honneur, les fiançailles furent célébrées avec toute la pompe convenable...

« Mais la Providence Divine, qui vouloit que la mère et la fille fussent deux très-belles lumières dans TEgiise, leur lil naislre une occasion avantageuse pour passer à une perfection plus haute... Car saint Martial, estant pour lors dans le Limosin, eut un commandement éxprez de la part de Jésus- Christ, qui luy apjiarut pour cet efl'et, de se transporter dans la ville de Limoges, et y prescher son évangile. Il y fut donc, et d*abord se logea près du Chasleau, chez une bonne dam«' nommée Radégonde (1). Mais il n'y eut pas demeuré un jour pour se disposer à sa première sortie, qu'il entendit un bruil extraordinaire dans le Chasteau, et s'estant enquis de ce que c'estoit, on luy dict que c'estoit un pauvre frénétique qui faîsoit ce désordre, et qu'il estoit de fois à autre si cruellement tourmenté de sa maladie que personne n'en osait approcher, qu'on avoit mesme esté contraint de l'attacher : et encore v avoil-il bien de la peine à le tenir, et que la Dame du lieu n'espargnoit quoy que ce fut pour le faire traicter. Saint Martial se persuada qu'il estoit à propos de commenèer sa Mission par celte première visite. Il fut donc là dedans, et voyant ce pauvre malade ainsi lié, comme il estoit, il en eut grand pitié, et faisant dessus luy le signe de la croix, ces chaisnes dont on Tavoit attaché se rompirent incontinent, et en mesme temps il se trouva remis dans l'usage de son bon sens.

(1) Ce uom ue prouve pas en faveur de rautheuticité du ri'cit : le uuiii jiiir de Susaune doDué à la mère de Valérie est aussi fort extraordinaire pour uui* Gauloise du i®' tiiècle. Quelque controuvée que i>araisse la légende, ressentie! pour rexplicatiou de la crosse, est qu'elle ait eu cours diuis le Limousio p^^ndaut le xaïc siècle.

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« A ceste veuë, Susannc et Valérie furent ravies d'avoir expérimenté l'efficace du signe de la croix, et toutes estonnées du miracle, donnèrent à Saint Martial, par leurs curieuses demandes, l'occasion de leur descouvrir les Mystères de noslre Sainte foy. Et comme la grâce du Saint-Esprit agissoit puissamment dans leurs âmes, le saint apostre n'eut pas beaucoup de peine à leur persuader de l'embrasser. Elles luy demandèrent donc le baplesme, que lu saint leur donna volontiers, après les avoir suffisamment instruites pour ces premiers commencemens : et six cents de leurs domestiques suivirent à mesme temps l'exemple de leurs deux maistresses.

u ... L'on donne mesme pour constant que sainte Valérie, ayant un jour ouy parler cet homme (saint Martial) des louanges de la virginité, elle s'obligea par un vœu exprès qu'elle en fit, de la garder inviolablement toute sa vie : renonçant par ce moyen à l'alliance du Proconsul et à toutes les grandeurs qu'elle pouvoit espérer dans un si riche mariage...

« Or le Proconsul estant de retour, pensant reprendre les premières erres de son mariage, fut bien cstonné quand on luy dict que sa maistrosse prétendue avoit fait de nouvelles amours et changé de dessein. Ces nouvelles non attenduifs outrèrent cet esprit altier, qui pour s'esclaircir du fait l'envoya quérir sur-le-champ, ayant de la peine à croire qu'il se fut trouvé dans la Province qui que ce fût qui eut osé courir sur ses brisées et luy desbaucher samaistresse. Elle vint donc en sa présence, et avec un maintien modeste et sérieux, se jetta à ses pieds ; mais luy, la voyant dans ce changement, jettant feu et flamme par les yeux, luy d.emanda d'un ton de voix qui descouvroit assez l'altération de son âme, s'il estoit vray qu'elle eut un autre serviteur? et quel estoit celuy qui avait esté si hardy de courir sur son dessein. Mais elle, prenant la parole avec une modestie angélique, luy dict qu'elle n'avoit jamais cru mériter l'honneur de ses recherches, qu elle s'estimeroit la plus malheureuse Damoiselle de la Province, si elle avoit jamais pensé de luy préférer quelque autre que ce fût : qu'au reste il estoit véritable qu'elle avoit donné son cœur et toutes

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ses amours, au fils du Roy du ciel, qu'elle prétendoit d'avoir pour ospoux : mais qu'elle ne luy faisoit point de tort à luy Proconsul, si elle luy préféroit le Créateur du .Ciel et de la terre, etc.. Mais la colère qui emporta cet homme outré dr douleur ne p«»rmit pas à sainte Valérie de parler plus longtemps. Il la fit donc oster de là, et commanda à son Escuyer de laller faire mourir en quelque part. Elle allait à la mort en riant comme si elle fût allée à noces. Jamais on ne la vid plus satisfaicte... En chemin mesme, elle dict à celuy qui la conduisoit à la mort, qu'il estoit bien abuzé s'il pensoit qu'ellr s'en alloit perdre la vie : C'est toy-mesme, luy dit-elle en riant, qui mourras aujourd'huy, et je ne commenceray qu'à vivre... A mesme temps on ouyt en l'air une voix, qui luy dict : Courage Valérie, voici les Anges qui t'attendent pour la conduin* (l'âme) à ton espoux. 'L'estafier luy avale la teste avec un revers, et Ton ouyt les Anges faisant un très-agi'éable concert, et son âme fut veuë de toute l'assistance montant en guise d'une boule de feu dedans le ciel... Mais la bienheureuse martyre prit sa teste toute coupée qu'elle estoit entre ses deux niains ; et d'un pas ferme et sans broncher passa de la sorte au travers de la ville, et alla se rendre au lieu où saint Martial prioit Dieu de luy donner la constance dont elle avoit besoin dans un si dangereux combat... Mais l'escuyer Hortarius, tout estonné de tant de merveilles qu'il avoit veuës, alla les raconter au Proconsul, luy disant mesme que, comme il la conduisoit à la mort, la Vierge luy avoit dict qu'il mouri*oit à ce mesme jour, et il n'eut pas achevé le mot, que le voilà qui tombe roide mort à ses pieds. »

On comprend Tétonnement du proconsul ; quelques chrétiens lui conseillent d'envoyer chercher saint Martial. Celui-ci. touché des prières du gouverneur romain et saisissant Toccasion qui se présentait d'accomplir sa mission apostolique, prend Hortarius par la main en lui ordonnant de se lever au nom de Jésus-Christ. Le mort revient à la vie et, se prosternant aux pieds du saint, confesse qu'il est serviteur du vrai Dieu. A la vue de ce miracle, le proconsul Silanus embrasse

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