‹ Œuvres de A. de Longpérier (volume 3)Chapitre 48 sur 157 · LA MÈRE DE BOGGACE · texte numérisé non relu

LA MÈRE DE BOGGACE

reliquis duobus in detestabikm vitam relictis, ad supplicium illatum caBteris deductus est. Quod ambo, regc '^pectanie, intrépide et constanter subiere. Nil aliud, quousque, iilis ingentes spiritus suffecere, qaam qni dudttm occubaere, testantes, ut aiebat BoccacciuSy vir honestus et genitor meus, qui se hts testabatur interfuisse rébus (1). Et dans la première édition de Paris, dont j^ me sers, imprimée pour Jean Gormoni et Jean Petit, Jean Thiery de Beauvais a inséré une note biographique de laquelle il ressort que Boccace, mort en 1375 dans sa soixante-deuxième année, était par conséquent né en ldl3. Je me permettrai de faire ici un peu d'agitation boccaccienne, c'est-à-dire de demander à nos savants collègues de la Société de l'Histoire de Paris de rechercher les documents, les témoignages relatifs à la naissance du grand prosateur italien, que pourraient receler les archives publiques et privées. Quelque quittance, quelque compte de commerce laissé à Paris par Boccaccio di Chellino, aideraient peut-être à re* trouver le nom de la mère de Boccace, dont la critique italienne ne conteste plus l'origine parisienne.

(i) « JoanDU Boccaccii CerUldi dt casibus ilL virpr. libri novem. Vaenuo' dantur ab Joanne Gormontio et Joaime Parro bibliopoliB de re literaria optime meritis. » ^ Et an folio cxvn recto : « Qui namqaam antea apud CaUÔa impressi, tandem stanneis characteribus ezcusi sunt Parrhiaiis. » Pet. in-fol. 8. d. — ÉYidemment par suite d'une faute d'impreasion, les auteurs de VBistoire littéraire de la France (t. XXIV, 1862; p. 581) semblent placer le supplice de Molai et le séjour de Boccaccio di Chellino à Paris, sous la date de 1310. Cette erreur de typographie se retrouve dans la seconde édition de format in-8o, 1865, t. 11, p. 96.

(Extrait de VAlma/iach histop\, topogr. et statisl.

du d^rtement de Seine-et-Marne et du diocèse de Meatw,

1876, 16« année, pp. 118-126.)

Après la dure captivité de Mansourah et la reddition dv Damieltc ^ux Égyptiens, saint Louis vint finir l'année 12<^0 à Ptolémaïs (Acre). Ayant résolu de prolonger son séjour eu Orient, il s'occupa de lever des troupes, car il avait à refaire une armée pour remplacer tant de braves soldats que la guerre et les maijsacres avaient fait périr. Bon nombre de chevaliers français, imitant les frères du roi, étaient retournés en France. Joinville dit qu'il ne sait si les princes prirent ce parti à leur requête, ou par la volonté du roi. Le jour de la Saint-Jacques (25 juillet), le roi, au sortir de la messe, appela les membres de son conseil qui étaient demeurés avec lui : Pierre le Chamberlain, Geffroy de Sergines, Giles le 6run, connétable; il leur parla à haute voix et semblait courroucé.

— Il y a un mois, leur dit-il, que Ton connaît ma résolution cfe rester ici, et je n'ai pas encore apîpris que vous m'ayez retenu aucun chevalier.

— Sire, répondirent-ils, nous n'en pouvons mais; car chacun, voulant s'en retourner dans, son pays, se fait si cher que nous n'oserions accorder ce qu'on demande.

— Et qui trouverez-vous à meilleur marché ? dit Louis.

— Le sénéchal de Champagne; mais nous n'oserions Jni donner ce qu'il demande.

J'étais, dit Joinville', dans la cjiambre du roi, et j'entendis

ces paroles.

— Alors, dit Louis IX, appelez le sénéchal près de moi. « Je alai a li et magenouillé devant li; et il me fist seoir et

me dit ainsi :

« — Sénéchal vous saves que je vous ai moult amé, et ma gent me diont que il vous trouvent dur; comment est-ce?

,( Sire, fiz je, je ncn puis maiz; car vous saves que je fu pris en Tyaue (Joinville avait été fait prisonnier sur le Nil), et ne me dcmoura onqucs riens que je ne perdisse tout ce que j'avoie. Et il me demanda que je dêmandoie ; et je dis que je demandoie II mille (2,000) livres jusques à Pasques pour les

deux pars de 1 année.

« — Or me dites, fist il, aves vous barguigné nulz chevaliers?

« Et je dis oyl; Monseigneur Pierre de Pontmolam H tiers (lui troisième) à banierc, qui coustent IIII. G (400) livres jusques a Pasques. Et il conta par ses doiz.

« — Ce sont, fist il, XII. C (1,200) livres que vos nouviaus chevaliers cousteront.

« — Or regardes, sire, fiz je, se il me convendra bien VIII. C (800) livres pour moy monter et pour moy armer çt pour mes chevaliers donner a manger; car vous ne voules pas que nous mengiens en vostre ostel.

(( Lors dit à sa gent :

« — Vraiement, fist il, je ne voi ci point d'outrage; et je vous retiens, fist il à moy » (1).

Saint Louis avait, comme à son ordinaire, pleinement raison ; il n'y avait pas d'outrage, et les trois braves chevaliers qui demandaient chacun 400 livres pour entretenir leur bannière, c'est-à-dire les hommes d'armes qui les suivaient, de la Saint-Jacques 1250 à Pâques 1251 (cette année-là le 16 avril), ne manifestaient pas des prétentions bien exagérées. Ils devaient compter, comme supplément de solde, leur bonne en- Ci) Recueil des historiens de France, t. XX, 1840, p. 257.

LES POiNTMOLAlN DE COULOMMIERS. i65

vie de seconder le roi dans son entreprise où rhohnear était autant que la foi, intéressé.

Assurément leur nom méritail de passer à la postérité j Joinville, dans sa narration si intéressante, si naïve, nous a transmis seulement celui de Pierre de Pontmolain, qui évidemment était un de ses hommes de Champagne, de cette terre dont lui-même était sénéchal héréditaire. Il est possible que ce chevalier Pierre, dont Joinville semble parler avec une considération particulière, fût un guerrier d*un certain âge, et qu'il eût déjà fait partie de l'expédition que son seigneur direct, le comte Thibaut V, avait conduite en Terre-Sainte, à Acre, en 1239. Du moins, savons-nous, par une charte de ce comte, qu'au mois de mai 1239, Thibaut, en qualité de suzerain, approuva la vente de 60 arpents de la forêt du Maht, faite à Tévêquc de Meaux (Pierre III de Cuisy) par Pierre de Pommelain (1). Or, il arrivait fréquemment que les chevaliers qui prenaient la croix vendaient partie de leurs biens pour subvenir aux frais de leur voyage et à l'entretien de leurs hommes.

L'orthographe du nom a souvent varié. Une charte de Guillaume de Nemours, évêque de Meaux, que dom Toussaint Du Plessis a extraite du cartulaire de Sainte-Foi do Coulommiers (novembre 1220) établit le droit conféré au prieur do Coulommiers de nommer à la chapellenie de Pofitmollehi^ fondée par Thomas de Vaux (2). Il s'agit toujours du fief situé entre le Grand-Morin et la route de Coulommiers à Rebais. Au xvm* siècle encore, de bonnes cartes de la Généralité de Paris nous montrent, dans un même ouvrage, le nom de ce fief écrit tantôt Pomolains et tantôt Pomelain (3). Les formes Pontmolin et Pont-Moulin, traductions modernes des premières, eurent leur tour.

(1) Cartulaire de Meaux ^ biblioth. nationale ; fonda latin, 5, 185 F., folio 101.

(2) Bist, de tÉglise de Meaux, l. U, p. 112, n. 258, Cf., p. 636, Pouillé de Meaux : le prieur de Sainte-Foi présente à la chapelle de Poni-Molin. — M. Pascal, Hiit. du département de Seine-et-Marne, 1837, în-8», t. Il, p. 18, dit qa*il est question de Pont-Molin dans un acte de 1160, mais nous ne connaissons pas ce document.

(3) Regley, Chorographie de la Généralité de Paris, 1766, in-4» ; p. 53, carte de l'Élection de Coulommiers.

Pour en revenir à Pierre de Pontmolain, disons qu'une charte de Tarchidiacre deMeaux, en date de mai 1239, nous apprend que sa femme se nommait Marie, qu'il avait un fils du nom de Thomas, chevalier, et trois frères, à savoir : Gui chevalier; Etienne et Jean, écuyers (1).

On remarquera qu^entre cette date' de 1239 (époque à laquelle Thomas, fils de Pierre, était chevalier, et avait par conséquent au moins vingt et un ans) et la date de la mort de Thibaut de Pomollain^ dont la tombe est conservée h Coulommiers, c'est-à-dire 1325, il s'est écoulé quatre-vingt-six ans. On en doit conclure que ce Thibaut ne pouvait être que le petit-fils ou même l'arrière-petit-fils de Pierre, le compagnon d*armes de Joinville. Nous dirons tout à l'heure quelques mots sur 'la tombe de Coulommiers; mais auparavant, nous devons ajouter encore divers renseignements sur les membres de la famille.

Thibaut de Pomoliain avait épousé Jehanne de Mardeilli (Mardilly, commune d'Évry-les-Châteaux, canton de Brie- Comte-Robert), laquelle mourut en 1329 (ancien style). On peut supposer qu'elle fut la mère de Jehanne de Pomoliain^ femme de Jehan II, vidame de Chàlons, chevalier, seigneur de Basoche» et de Yauxeré, qui vivait en 1340. Tout co que Duchesne a pu retrouver au sujet de cette dame, c'est qu'elle existait encore en 1360 (2).

Le Père Anselme nous a conservé la mention de Jehan de Pontmolain, maître enquêteur des Eaux et forest en 13S5; de N. de Pontmolain, mari de Jehanne de Melun en 1373; et de Charles de Pontmolin, qui vers 1400 était l'époux de Marguerite d'Orgemont (3). Nous ne suivrons pas au delà de cette dernière année du xiv* siècle le nom dont il est ici question. Le Cabinet des titres de la Bibliothèque natiçnale possède diverses pièces relatives à des Pomolain établis en Normandie de 1559 à 1574, qui n'ont plus de rapport avec

(!) Cartulatre de Meaux, bibl. nat., n. 5183 F, folio 101 verso.

(2) BisU généaiogique de la maison de ChâtHlon, 1621, p. 710.

(3) Hist, généal, t. VIU, p. 839. — Tome V, p. 241 et 338,

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notre histoire de Brie. C'est peut-être dans les études, des notaires de Coulommiers et des localités environnantes que Ton pourrait trouver des indications utiles concernant les personnages que nous avons groupés provisoirement.

On remarque dans Téglise de Saint-Denis, à Coulommiers, une belle d^Ue tumulaire représentant un chevalier armé accompagné de sa femme. M. Fichot en a donné une excellente figure dans son précieux recueil des Monuments de Seine-et- Marne {l). Une double inscription est gravée en caractères du XIV* siècle autour des effigies ; elle est ainsi conçue :

JCI GIST MESSIRES THIEBAVS DE POMOLLAIN JADIS CHEVALLIERS QVI TRESPASSA LE MARDI APRES LA MAG- DELENE LAN DE GRACE MIL CCC z XXV PRIEZ POVR LAME DE Ll.

JCI GIST MADAME JEHANNE DE MARDEILLI FAME JADIS MONSENGNER THIEBAVT DE POMOLLAIN CHEVALIER QVI TRESPASSA LAN DE GRACE M CCC z XXIX UDEME DE THIEPHE.

• Au ceinturon du chevalier est accroché un écu aux armes de Pontmolain portant une fasce. Lo tirage de la planche, qui a été fait en rouge, et qui teinte les parties creusées dans la pierre, donnerait lieu de croire que celte fasce était d'argent ou d'or. C'est exactement le contraire que nous devons admettre. Le témoignage de Palliot (2) et de Duchesne (3) ne nous laisse point de doute à ce sujet; les armoiries des Pontmolain sont d'or à la fasce de gueules.

Thibaut était mort le mardi après la Madeleine, c'est-à-dire après le 22 juillet, par conséquent longtemps après Pâques et en pleine année 1325.

Mais la date du décès de Jehanne de Mardeilli réclame une courte explication. M. Fichot, dans son texte, s'est contenté de transcrire la dernière mention de l'inscription LADEME DE THIEPHE, sans la traduire et sans remarquer le signe d'a-

(i) Monum. de Seine-^t-Mame, 1858, io-fol., planche annexée a la p. 197.

(2) La vraye et parfaite science des armoiriei, 1660, p. 672,

(3) Ubi mpra.

bréviation qui affecte le dernier mot. H faut lire : L'AN DEM EN DE THIÈPHAINE, c'est-à-dire le jour après TÉpiphanie, en d'autres termes, le 7 de janvier. Dans l'ancien comput, cette date antérieure à Pâques appartient encore à l'année 1329; suivant notre manière actuelle de compter les années à partir du 1*' de janvier, elle tombe en l'année 1330.

Le nom de Thiephaine, donné à l'Epiphanie, est une transcription à la française du grec JA^o/^AârmVi (manifestation de Dieu.) On a écrit Thiephanie, Thyephaine, Thiphaigne, Tiphaingne, Tiephagne, Au temps où il était d'usage d'imposer aux enfants le nom du saint ou de la fête qui correspondait au jour de leur naissiuice, on a porté le nom d'Epiphanie, aussi bien que ceux de Natalis, Noël, Pascal, Pasquier, Toussaints qui ont fini par devenir des noms de famille. — Ainsi, la nourrice du roi René d'Anjou et de sa sœur Marie, femme de Charles VU, se nommait Thiephaine. En 1462, René lui faisait faire dans une église de Saumur, par Pons Poucet, son ymagier (sculpteur), un tombeau pour lequel il composa l'épitaphe qui commence par ces vers :

Ci gist la Dounice Thiephaine la Magine, qui ot grant paine à nourrir de let» en enfance, Marie d'Anjou, reine de France et après son frère René . duc d*Anjou et depuis nommé, comme encore est, roi de Sicile (1).

Le nom de saint Théophane ayant pris en français la forme ThiphaineSy il faut aussi en tenir compte lorsqu'il s'agit d'un nom masculin. Par exemple, au commencement du xvu' siècle, il y avait à Paris un libraire appelé Tiffaine, qui avait pour marque et pour enseigne le Christ et la Samaritaùie, et qui vendait de fort bons livres. On ne pourrait pas affirmer que son nom de famille fût dérivé de la Théophanie.

En retrouvant ici l'épitaphe des Pontmolain, le lecteur aura

(1) Lecoy de la Marche, le Roi René, 1875, in-8% t. I, p. 6, et tome II, p. 32. — Extraits des comptes et mémoriaux du roi»René, 1873, in-8», p. 81, n, 2^9.

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certainement remarqué certaines variations d'orthographe qui ont leur raison d'être. Dans la première partie, nous voyons : Messtres Thiebaus de Pomollain^ jadis chevalliers; dans la seconde : Monsengner Thiebaut de Pomollain, chevalier. Nous n'avons pas à nous occuper des deux titres qui sont la conséquence de la qualité de chevalier, mais bien de la présence des S à la fin des mots dans la première phrase, et de leur absence dans la seconde.

Au moyen âge, il n'y avait pas de grammaire française. Nos ancêtres apprenaient leur langue dans la grammaire latine, le Donai, comme on disait alors (1). Dans un inventaire des biens meubles de Charles d'Orléans, le spirituel poète, pièce en date de 1427, on trouve cette mention : « Le Doimat, couvert de rouge marqueté, enluminé, et au commencement historié avec le régime. » Un autre inventaire, en date de 1440, nous montre que ce livre avait été prêté par le prince : u Le Donnât, monseigneur d'Estampe l'a (2). » Dans le cinquième

livre de Pantagruel (chap. I"), à propos du jeune des Quatre- Temps, Frère Jean fait ce jeu de mots : « En mon Donat, je ne trouve que troys temps, prétérit, présent, et futur; icy le quatriesme doict estre pour le vin du varlet. »

On étudiait donc le Donat et Ton appliquait tant bien que mal les règles de la langue latine à son dérivé français; mais sans grand discernement, il faut bien le dire. La seconde déclinaison avait été prise pour type des noms masculins en général.

Le nominatif singulier était marqué par un Sy comme Dominus\\Q génitif singulier et le nominatif pluriel par le retranchement de l'S, comme Domini, Lorsque cette règle est appliquée à certains mots de la troisième déclinaison, elle produit le contraire de ce qu'on devrait attendre. Ainsi, me^sire et va^ouseigneur , qui ont pour type senior, prennent, comme Dominus, l'S au nominatif, et perdent cet indice au génitif.

(1) On attribuait alors cette grammaire à iElius Donatas, un des maitres de saint Jérôme.

(S) Archives nationales, K, 269 et 534, n. 6,397 et 6,498.

C'est d'une logique absurde (1). On voit néanmoins pourquoi, lorsque messires Thiebaus de Pomollain chevalliers est sujet de la phrase, les mots sont aiïectés d'un S, qu'il perdent au cas obliquç, comme dans la seconde proposition : Famé monsengner Thiebaui chevalier. La seule suppression de l'S marquant le génitif, suffit pour exprimer l'état de possession du mot femme.

Pomollain, avec la préposition de, est à l'ablatif, comme tous les noms de fief qui suivent un nom de baptême : Tebaldus de Ponte^Molendinij un ablatif singulier uni dans ce cas-ci à un génitif; aussi ne prend-il pas l'S à double titre. Dans la seconde épitaphe, tous les mots étant au féminin, ou à un cas oblique singulier masculin, n'en sont pas davantage munis.

Prétendre que ces règles étaient toujours observées serait commettre une insigne exagération. Mais lorsqu'un écrivain y a eu recours, nous pouvons du moins en comprendre la cause ; nous assistons en quoique sorte à l'opération qui s'est faite dans son esprit. Véritablement, il faut reconnedtre que cette pierre tumulaire de Goulommiers, avec sa double inscription, constitue un petit monument grammatical très intéressant.

Après ce que nous venons de dire sur la déclinaison des noms, on s'étonnerait peut-être, en visitant le musée du Havre, dy lire sur une très belle dalle tumulaire d'un armateur du port de Leure : f ICI GIST PiERES BERENGVIER DEX EIT MERCI DE S' AME- AMEN. Pourquoi un seul de ces deux noms est-il terminé par un S? — C'est qu'un seul nom est au nominatif, et que l'inscription (qui date, soit des dernières années du xm'' siècle, comme inclinait à le croire M. l'abbé Cochet, soit du commencement du xiv**) nous donne l'équivalent de Petrus Berengarii, Pierre fils de Béranger. Pen* dant le moyen Age, les Français ne portaient qu'un seul

(1) Dans répîtaphe de Nicolas des Armoisea datée da 10« jour des calendes de janvier (23 décembre) 1303 : Cl GIST NOBLES HOMMES SIRES NICOLES DIZ U 6VELLARS DES ARMOISES CHEVALIERS, nous remarqooDS encore des s à hommes et à sires pour indiquer le nominatif stugulier, quoique ces ipots ne soient pas de la seconde décjinaisoii.

LES PONTMOLAIN DE COULOMMIERS. i7i

nom de baptême. On ne voyait point de ces combinaisons de noms doubles ou triples, telles qu'on les adopta lorsque les modes étrangères eurent prévalu. Encore les rois de France n'eurent-ils jamais qu'un nom jusqu'à la fin du xvin« siècle. Dans l'bîstoire de nos provinces méridionales, on voit figurer un grand nombre de noms qui paraissent doubles en français (Raimond-Béranger, Pierre-Raimond, Bemard*Roger), mais le second nom est au génitif.

Sur sa tombe, Thibaut de Pontmolain est représenté en armure. Ses épaules sont défendues par deux grandes pièces barlongues, portant ses armes, d'or à la fasce de gueules. Ce sont des ailettes, pièces qui parurent dans l'armure des chevaliers vers la fin du xnp siècle, ainsi que nous le montrent un sceau de Baudoin d'Avesne, seigneur de Beaumont, appendu au traité de mariage de fiéatrix, fille de Gui, comte de Flandre, en date de janvier 1287, et un sceau d'Evrard de Beveren, sire de Wallers, châtelain de Dixmude, appendu à une reconnaissance en date de juin 1293 (1).

A partir du xiv* siècle, les ailettes se voient fréquemment sur les sceaux qui représentent des seigneurs en armure, principalement de ce côté-ci de la Loire. Le plus récent exemple, peut-être, serait fourni par un sceau de Eudes lY, duc de Bourgogne, appendu à une charte du 2 décembre 1348, conservée aux Archives nationales (2).

Nous venons de tracer un cadre pour l'histoirç des Pontmolain de Coulommiers. C'est maintenant dans le pays même que Ton pourra trouver les éléments nécessaires pour faire un travail digne de la mémoire du compagnon d'armes de Joinville, du soldat de saint Louis.

(1) Germ. Demay, Inventaire des sceaux de Flandre, 1873, iD-4'*, t. I, p. 26, n. 151, et t. Il, p. 75, o. 5,523, pi. annexée. — Cf., sceau de Robert, comte de Flandre, p. 160, n. 167, planche annexée.

(2) Âtchiv, nation, inventaires et doeum, Collect. des sceaux^ 1867, ln-4®, t. I p. 338, n. 473.

(Extrait du Journal des Savcmts, 1876, pp. 2i9-233.)

Le fragment de poème dont il va Aire question est écrit en caractère du xiv* siècle sur une feuille de vélin de 426 millimètres de hauteur et de 225 millimètres de largeur. Le manuscrit offrait primitivement, sur chacune de ses pages, trois colonnes de 59 lignes. Un tiers environ du feuillet a été enlevé dans le sens de la longueur, en sorte qu'il ne subsiste plus maintenant tant au recto qu'au verso, que quatre colonnes de vers de dix syllabes, lesquelles, du reste, se font suite. On aperçoit encore, au verso, des portions de lettres capitales appartenant à la troisième colonne. Le parchemin a été mutilé lorsqu'on Ta employé pour couvrir quelque livre de format oblong. Aussi est-il entaillé, usé et taché en divers endroits de telle façon, que la lecture de certains mots est devenue fort difficile.

Le commencement de chaque laisse monorime est marqué par une grande capitale bleue ou rouge entourée de fines arabesques. Une miniature, qui sera décrite en son lieu, remplit une partie de la quatrième colonne. Le texte, tel qu'il se présente actuellement, comprend en tout 213 vers et une rubrique de quatre lignes.

Le feuillet, précieux à divers titres, dont la description précède, était compris dans la collection d'objets d'arl léguée à la ville de Saint-Germain-en-Laye par M. Louis-Alexandre

LA DÉLIVRANCE D'OGIER LL DAxNOlS. 173

Ducastel, qui vraisemblablement Tavail sauvé de la destruction et conservé à cause de la miniature (1).

Nous nous sommes tout d'abord appliqué à faire du texte une copie aussi fidèle que l'état du vélin nous le permettait. La langue, qui est encore très bonne, indique une œuvre du xm* siècle; les philologues lui assigneront sans doute un rang précis dans la liste des romans français. Ce texte ne figure pas dans les poèmes imprimés, mais il en existe une version remaniée, nous pourrions dire, parfois, une traduction, dans un manuscrit du xv" siècle, conservé à la Bibliothèque nationale (fonds français n^ 1583), provenant de la collection de Cangé {ïf 34), acquise en 1733 (2).

Le volume de format in-quarto, écrit à deux colonnes sur papier, à Taide d'une encre corrosive, est maintenant dans un état déplorable, malgré le soin remarquable avec lequel il a été restauré. Toute la première moitié, qui contient une copie rajeunie de la Chevalerie Ogier de Danemarche^ poème du xii* siècle attribué à Raimbert de Paris, est, comme Ta fait remarquer M. J. Barrois, complètement hors d'usage (3), les feuillets, brûlés par l'encre, sont en partie découpés à jour, et c'est dans les feuillets les plus mutilés que se trouve le point de jonction du poème attribué à Raimbert et de la continuation inédite. Cependant le commencement de notre fragment se rencontre, avec une variante, au vers 19 de la seconde colonne du feuillet 122 recto. Nous devrons emprunter quelques lignes au manuscrit du xv® siècle pour rendre plus intelligible le récit fourni par le feuillet du Musée de Saint- Germain.

(1) Cet amateur était fils d'un artistCi élève et ami de Greuze, Alexandre Jean Oucastel (1749-1806), dont quelques dessins fort remarquables et le portrait, exécuté à la sanguine par son illustre mai Ire, sont exposés dans le Musée municipal de Saint-Germain.

(2) Le Prince, Es$ai hist. sur la Bihlioth. du Roi., éd. de L. Paris, 1856, p. 586 Léop. Delisle, Le cabinet des manuscr. de la Bibl. imp., t. I, 1868 (in-4o), p. 411. Nous désignerons le feuillet de Saint-Germain parla lettre A, et le manusc. Cangé par B.

(3) Im cheimlerie Ogier de Danemarche, etc., publiée pour la première fois diaprés le ms. de Marmoutier et le ms, ^7^9 de la Bibl. du Roi. Paris, 1 842 t. I, préf. p. Lv.

174 LA DËLWHÂNGl!; i) OGIËH LE OANOIS,

Au moment où ce r^écit s^onvre pour nous, Ogier le Danois est emprisonné chez le Soudan de Babylone ; il a pour compagnon de captivité le roi Moysant, qui s'eiïorce de relever son courage abattu en lui rappelant les paroles d'un ange qui lui a promis sa délivrance. Il ne faut rien moins qu*un aide surnaturel pour que Gautier, neveu du Danois, parvienne à triompher d'un ennemi redoutable, Brachemont, qui, ainsi que nous le verrons plus loin, est un frère du Soudan des Sarrazins. C'est un géant, armé d'un fléau de fer (i), et le portrait effrayant qu'en trace le poète préparait les auditeurs à priser d'autant plus la valeur du jeune Gautier.

. [C'est un jaiant qui tant fdit a douter, Qu'il n'a si fort dus en la rouge mer (2), Ne homme nul, iSien le puis afTermer, ' Qui contre lui peust en champ durer, Un grant flael de fer a fait ouvrer.

Et quant il doit en grant bataille aler Ja ne vouldra nulle espée porter, Fors dars tranchant qui molt font à douter.]

Ici commence notre fragment :

[N]e mes que dars qui moût font à loer [Et] court à pié com s'il deut desver ; Tel noise mainne com rivage de mer.

Et, dist Ogier, Deux le puist craventer 5 Et puist Gautier garentir et tensser. Dont recommence Ogier à soupirer.

(1) Cette arme, qui n*a rien de chevaleresqne, est attribuée aui géants, aux hommes sauvaiges qui gardent les châteaux. Voy. la description de Donostre dans Huan de Bordeaux; Ane. poètes de la France, éd. de F. Guessard et C. Grandmalson, 1860, vers 4564 et 4721.

(2) Région des hommes sauvages/ Voy. Huon de Bordeaux, vers 2876 et 2889. Lé premier soudan (^^IkLyo) de Babylone est Salah-eddine (1171-1193), mais on pourrait chercher dans Brachemont une forme altérée du nom de Barkah-khan [Barchacham dans le texte latin de Marco Polo), fils du soudan de Babylone, Bélbars el Bondqkdari (1260-1277), le redoutable adversaire des croisés. Abd er-Rahman est devenu Desramé, Aliscans^ v. 2S. — Ahmet prend la forme Acomat {Archomac, texte latin), dans la relation de Marco Polo; Racine, trouvant cette même forme dans VHist. des Turcs de Th. Artos d'Embry, publiée par Mézeray en 1662, lui a foit partager la célébrité de son Bajazet.

FRAGMENT D'UNE CHANSON DE GESTE. !7a

Et Moysant l'a pris à conforter :

Biau sire Ogier laissiez le duel ester. Que il vous doit de l'ange remembrer 10 Qui ja vous dist que Gautier qui est ber Feroil tel cbose avant son retourner Dont nous feroit ambe. II. délivrer.

Ogier ne demeure pas insensible à l'éloquence de Moysant :

Quant Ogier ot que Moysant conta Et la parolle de Fange li nonça, 15 De celui mot du tout s'asséura, En Dame Dieu toute sa fiance a.

Le poète, abandonnant ses héros dans la tour, s'occupe de Gautier qui attaque le Soudan pour s'emparer de son cheval Marche valée(l), précieuse monture dont il voudrait faire présent à Ogier ; car, on le sait, le fameux Broiefort a été pourfendu par Braiher le païen (2).

Or vous dirai com Gautier esploita Que le Soudan par sa force enchaça, Marchevalée durement convoita.

20 Diex, dist Gautier, com fort cheval voila, Se ce paien en trebuchoie ja, Ogier l'auroit pour qui amour ving ça.

Ik frappe le Soudan de son épée, le casque du Sarrazin pare le coup, qui aurait pu terminer la guerre, mais qui toutefois est si rudement asséné que le soudan est précipité sur le sol. Florianty fils de Moysant, s'empare du destrier (3).

(1) Voy. le cheval Marchepalu dans Qaufrty^ éd. de F. Gueesard et Chabaille, T. 2872, 2887, 3Û89; et la note, p. 324.

(2) La chevaierie Ogier ^ 11709 : « Dasques eo terre tôt Broiefort potfant : le cheval ciet, si monit maintenant m

(3) Pour Tautear de la chaLson à'Oiinely aussi, Floriant est un nom oriental, T. 1179, Arapater, un Turc de Floriant : une cité de la Inde la grant. V. 1626, De Tost se part un Turc premièrement : c^est Florient de Sulie le grant. Âne, poètes de la Fr., Otinel publ. par F. Guessard et H. Michelant, 1859. Cf. dans la Chev. OgieTf v. 12135 : Rois Florieus li niés Meliatou.

A icel mot le branc d'acier sacha Et fiert Soudan, mie ne Tespargna ; 25 Desor son elme mes Tespée toma, Se ce ne fust la guerre finast ja ; £t nonpourquant si grant cop li donna Que tout envers ou champ le trébucha, Et Florient le cheval saisi a.

Gautier, mettant pied à terre, fait prisonnier le Soudan et le livre à Dam Girard, qui le lie avec tant de force, que le sang du captif jaillit de ses blessures.

30 Gautier descent qui le Soudan prisa,

Par le nazel amont Ten releva,

A Bant Girart orendroit le bailla

Qui piez et poins si estroit li lia

Que li clers sans aval en dévala, 35 Et G des autres Gautier en atrapa

Qui à Girart son oncle baillié a.

Après que le jeune guerrier s'est emparé de cent Sarrazins qu*il a livrés, comme leur chef, à son grand oncle Girard, Tarmée du Soudan prend la fuite et va s'enfermer dans la ville ; réduits au désespoir par la perte du prince, les Sarrazins s'arrachent les cheveux ; c'ejt une façon d'exprimer le deuil qui remonte à la plus haute antiquité (1).

Paiens s*enfuient que nul arrest n*i a. En la cité chascun d'euls se bouta.

Et pour Soudan chascun grant duel meça. 40 Sarrazins vont en la cité entrant

Pour leur seingneur vont grant duel démenant Et vont lor poins et lor cheveus tirant (2).

(1) Les artistes n'ont pas négligé ce détail. Voyez, entre antres monuments, la peinture d*un très ancien vase de style corinthien (collection Campana, aujourd*hui au Louvre}, représentant Achille mort^ sur son lit funèbre, entouré des Néréides qui s'arrachent les cheveux. Annali delV fnst, arckeoL di Roma, 1864, t. XXXVI, tav. d'agg. OP.

(2) C'est-à-dire : se tordant les mains et s'arrachant les cheveux, le commen-

Gautier vainqueui' quille le lieu du combat avec Florianl ; Girard lui présente Marchevalée, que le jeune homme monte à rinstant même; après l'avoir fait courir et avoir reconnu les qualités d'une telle monture, il se promet d'en faire présent à Ogier, si Dieu lui accorde de le revoir vivant :

Et Gautier va arrière retournant,

Et Florient, et Girart le vaillant 45 Marchevalée va Gautier présentant,

Et il l'en va moult grant joie menant.

Gautier i monte qui le va essanant,

Forment le point de Vesperon brochant,

Et le cheval l'emporte plus courant, 50 Et plus soef et plus droit chevauchant

Que ne fait nef qui par mer va najant.

Gautier le voit, n'ot mes joies si grant.

Dex, quel destrier dist Gautier le vaillant.

Foy que doi Dieu le père tout puissant 55 Je le donrai Ogier le combatant

Se Deux ce donne que le voie vivant.

Gautier revient à son prisonnier resté sous la garde de Girard de Roussillon. Le soudan, chargé de fers, versait des larmes. Gautier l'accable de reproches, lui demande comment il a pu retenir en prison le guerrier le plus expérimenté qui soit au monde; il le menace de le faire pendre à l'instant pour venger Ogier.

Devant sa gent vint Gautier apoignant, Si demanda tantost le roy Soudant; Girard li mainne de Rossillon le franc . 60 En chascun pié avoit un anel grant, Li fers estoient doillereus et pesant.

Soudan ploroit et grant duel va menant. L'enfant Gautier le va arrésonnant :

laire se trouve dand le vers 2329 de Fierabras : Et lop puins à détordre et lor ceveus tirer. {Ane. poètes de la Francn, Fierabras publ. par A. Rrœlïcr cl i\, Servois, 1860.)

Dis moi 'pa -, Dame Dieu le cravant (1), 65 Pourcoi alas Ogier emprisonnant, Le plus prodonme de ce siècle vivant?

Or le ferai ja pendre pour -r tant; Si en sera vengié li dux puissant.

Le Soudan effrayé demande merci; il offre de payer rançon.

Gautier peut se vanter d'avoir fait prisonnier l'homme le plus riche que le soleil éclaire. Laissez-moi. dit-il, renlrer à Babylone avec mes cent chevaliers, auxquels vous rendrez leurs aroies. Pour prix de mon cheval Marchevalée vous recevrez trente charges d'or et d'argent; votre cher oncle Ogier ainsi que Moysant vous seront rendus sains et saufs ; vous vous en retournerez eu France el cesserez de me comhatlre.

Soudan Toy, si va merci criant, 70 Puis si a dit embas en soupirant :

Non ferez sire, pour Mahom le puissant;

Alez de moi tel raençon prenant,

Tout vo lignage si en sera manant.

Et dist Soudant entendez moi, Gautier, 73 Bien vous poez et vanter et prisier

Que vous avez hui pris tel prisonnier

Se sui je voir, bien le puis affichier,

Il n'a si riche, si com j'ai en cuidier,

Tant com soleill puet partout tournoier. 80 Or entendez que je ferai, Gautier,

Em Babyloine m'en ferez repairier,

Et avec moi touz mes • G • chevalier

Que pris avez dont me doit anoier;

Ghascun ferez armer et haubergier, 85 Marchevalée avérez mon destrier (2)

Par tel couvent com ja m'orrez noncier;

D'or el d'argent aurez -XXX* sommier,

(1) Pot abréviatioo de paîea.

(2) B porte : Marchevalée raurai mou destrier Le copiste de A a écrit avérez pour avérai.

Et si raurez votre chier oncle Ogier Et Moysant sain et sauf et entier, 90 Tout droit en France vous en irez arrier, Ne me vourrois jamcs plus guorroier.

J'y consens, dit Gautier, si vous me donnez avec l'argent et For Ogier et Moysant; je retournerai en France et ne vous prendrai plus un seul denier. Mais vous n'aurez jamais votre cheval, que j'ai promis au bon danois Ogier*

Et, dist Gautier, bien le vueil otroier ; Se me bailliez et l'argent et Tormier, Et me rendez Moysant et Ogier. •

93 Adonc voudrai en France reperier Ne vous tondrai james • I • seul denier Mes tant y a, bien le puis affichier (1), Que vous n'aurez james votre destrier, Je l'ai promis au bon danois Ogier.

Le Soudan est si affecté par cette déclaration qu'il en perd connaissance; lorsqu'il revient à lui, il s'empresse de proposer à Gautier de lui donner en or fin deux fois le poids du cheval s^il consent à lui restituer le précieux destrier. Je vous rendrai, ajoute-t-il, votre cher oncle et vous ferai délivrer cent chevaliers, cent destriers, cent hauberts, cent jeunes filles, cent heaumes, cent boucliers, cent ours, cent lions, cent faucons, cent gerfauts, mais laissez-moi reprendre Marchevalée.

400 Soudant l'entent, ni ot que courre ucier, Dont se pasma pour Tamour du destrier.

Quant le Soudant fu venus de pasmer, Où voit Gautier dist li sanz demourer; Mon bon destrier que je doi tant amer

105 Me ferez sire cil vous plest amener; Je le ferai • II • fois d'or fin peser, Et vous rendrai Ogier qui tant est ber,

(i; Le vers manque ilané B; mais est transporté au vers suivaut.

fr

Voire chier oncle que tant poez amer.

Si vous ferai -C- chevaliers livrer (1),

HO Et C- destriers qui feront à loer,

Et -C* haubers qui moult reluisent cler. Et -C- pucelles toutes à marier, Avec C- hyaumes pour chevaliers donner, Et -C- escus qui tous seront bouclers^

lis Et vous ferai -C- ours enchaenner, Et C- lyons qui feront à douter, Et C- faucons c'om aura fet muer (2).

Et C* gerfaus bons seront pour voler > Je vous donrai, si m'en lessiez mener

120 Marchevalée que je puis tant amer.

Le sage Girard de Roussillon écoute avec intérêt ces manifiques promesses :

Et dist Girard de Rossillon le bcr :

Gautier biau niez, lessez li enmener Son bon destrier, Dieu li puist mal donner. Et pour votre oncle Ogier à délivrer 125 Et pour l'avoir qui vous fera donner (3).

Gautier résiste ; il est bien résolu à ramener son oncle à lu liberté, mais sans pour cela se priver du cheval. On trouve partout de Tor et de l'argent, mais non un tel destrier. (Jaulicr ne sait pas que le géant Brachemont, à la tête de quarante mille païens, arrive pour combattre pendant quatre jours. C'est là un rude adversaire :

Et, dist Gautier, en vain vous oi parler. J'aurai mon oncle qui qu'en doie peser.

(1) Le ecribe de B, sans tenir compte de la mesure, a écrit : Et tous fvraî mille chevaliers donner. Dans les neuf vers suivants, mil est substitué à C.

(2) Muer le faucon^ le purger et le dresser dans la mue; Art de ta fauconnerie de Fr. Sforzin, Bibl, nat., ms. fr., n» 622, fol. 37 et 38 — et les pièces inédites du xi\^ siècle, insér. par M. Et. Cbaravay dans la Rev, des docum. hist.yU h p. 61, 62.

(3) Ce vers n'existe puï* dans B.

FRAGMENT D'UNE CHANSON DE GESTE. m

Or et argent on partout trouver,

Mes tel destrier ne puet nul recouvrer.

130 Dieu, que nel set Gautier le gentis ber Que Brachemont estoit près d'arriver, Frère au Soudan que Dex puist mal donner, •XL* mile paiens fet amener Pour/IIir jours et ferir et chapler.

135 Ne le verra ja nus espoenter.

Ensement bruit com tempeste de mer, Ainz plus fort homme ne peussiez trouver, Ne mes Ogier que Dex vueille sauver,

[Ou com Gautier qui .tant fait à loer (1).]

Le Soudan s'impatiente, il supplie de nouveau Gautier do lui restituer Marchevalée; il possède un heaume et un haubert qui ont appartenu à saint Georges ; celui qui porte ces armures est à Fabri d'un coup d'épée. Il les fera remettre à Ogier, si Gautier lui rend son cheval. Ce dernier argument touche le jeune homme que Tappàt des richesses n'avait point ému. Au grand plaisir du Sarrazin, il accepte enfin rechange proposé :

Le rois Soudan en apela Gautier :

140 Sire, dist-il, trop vous voi foloicr,

Ne voulez pas rendre mon destrier ;

Rendez le moi, par amours vous requier.

Si biau joel vous en ferai baillier (2),

A •!• prodomme feroit moult à prisier, 145 Ce est -r hyaumo qui moult est bon et chier

Et un hauberc qui d'or vaut maint setier,

Il fut S' Jorge que Dex fist chevalier.

Néun n'est homs, s'il s'en puet haubergier.

Qui cop d'espée puisse ja rcsoingnier.

150 Je le ferai délivrer à Ogier,

Se mon cheval me voulez rendre arrier,

Gautier Toi, prist soin à merveiller,

(1) Ce vers manque dans A.

(2) Si bel louer, dans B.

Puis li demande qui lit ot fet baillier

Le bon hauberc et le bon elme chier ; 135 Si li doit voirmar se doit esmoier (1).

Il li rendra sa gent et son destrier,

Et Ton lera sain et sauf repairier.

Soudan l'oy ni ot que leessier.

Dist li Soudan : Gautier ne doi celer, 160 Voir vous dirai loiaument sans [tarder (2)]

Des armeures dont je vous oi parler,

• I ' Sarrazin qui moult fet à loer

A qui j'en fis 'C' mars d'argent donner.

Je les cuidai vestir et endosser, 165 Mesainz ne poi ou chevecier entrer

Et à mes hommes les fis esparmenter

Qu'il ne les porent de néent empirer.

Gautier rcspont le gentis et le ber :

Faites les moi devant moi aporter 470 Et Moysant et Ogier délivrer.

Marchevalée vous ferai amener

Et tous vos hommes orendroit délivrer.

Soudan l'oy, si prist à apeler

•XX' do ses hommes que il i fist aler.

Ici se trouve, en caractères de cinabre, la rubrique que nous avons déjà signalée :

Cl endroit raconte comment le §oudanl fu dé livrez de prison pour Ogier et pour Moysant et comment Gautier se combati encontre Broche mont le frère ou Soudant (fîn de la ligne effacée).

La vignette qui vient enauite est renfermée dans un cadre d'or de 95 millimètres de hauteur sur 85 de largeur, décoré, à l'extérieur, de six groupes de feuillages. Le fond d'azur est

(1) Esmayer, dans B.

(2) B porte : Je vous dirai erraument sins fausser; mais dan 4 A, le dernier mot placé en une des régions les plus usées du parchemin semble commencer par ta. Tarier ne fournirait pas la rime.

diapré d'un quadrillé noir croisé avec un réseau rouge dont les mailles contiennent des annelurcs blanches.

Les figures qui ressorlent sur ce fond sorit celles de Gautier et de Brachemont, tous deux: à cheval et combattant rudement. Le premier porte par-dessus son armure une cotte vermeille sur laquelle se détache un écu d'or à la croix alaisée de sable (i); il manie une lourde épée. Le second, Técu pendu au cou, brandit des deux mains un fléau. Le bouclier comme la housse du cheval sont de sable à la tète de léopard d'or. Les deux antagonistes ont la tête complètement enfouie dans ce grand heaume à étroite œillère qui était en usage à la fin du xni® siècle et au commencement du XIV^

Gautier a Tépaule munie d'une pièce quadrilatérale burlongue; c'est ce qu'on nommait railetle, et cette partie d'armure, bien connue sur les sceaux à dates déterminées, suffirait pour caractériser l'époque à laquelle le manuscrit doit être attribué (2).

Le nouveau chapitre débute par le récit de l'échange des prisonniers. Gautier, qui dirige l'action, charge Girard de Roussillon d'aller, accompagné de Floriant et de cent Français, chercher dans Babylone Ogier et Moysant. C'est ainsi

(1) Presque les armes des seigneurs d'Albon : d'or à la croix de sable.

(2) La comparaison s'établit très facilement entre les sceaux à figures équestres et cette vignette. Les plus anciens exemples de l'ailette qu'il nous ait été permis de constater se présentent sur un sceau de Baudoin d'Avesue, seigneur de Beaumont, appendu à un traité de mariage de Béatrix, fille de Gui, comte de Flandre, en date de janvier 1287 : et sur un sceau d'Evrard de Beveren, sire de Wallers, châtelain de Dixmude, appendu à une reconnaissance en date de juin 1293. Pendant le premier quart du xiy« siècle, les ailettes se voient fréquemment sur les sceaux qui représentent des seigneurs en armure, principalement en deçà de la Loire. Le plus récent exemple paraîtrait fourni par un sceau d'Eudes IV, duc de Bourgogne, appendu a une charte du 2 décembre 1348, conservée aux archives nationales. Mais il faut se rappeler que les sceaux étaient gravés au moment de ravènement, ce qui classe celui d'Eudes IV à 1315. Voy. Germain Demay, Invent, des sceaux de Flandre^ 1873, in-4», 1. 1, p. 26, n» 151 ; t. II, p. 73, n» 5523, pi. annexée. Cf. sceau de Rob(?rt de Flandre (1305), p. 160, n© 167, pi. annexée. Arch. nat., invent, et docum.^ Collect. des sceaux, 1867, t. I, p. 338, n» 473. Trésor de numismat,, sceaux des grands feud., pi. XIV, n» 1, pi. XXVIIl, n^ 1. Il convient de noter encore l'existence du sceau équestre avec ailelte représentant Edouard III, duc de Gutenne, avant son avènement au trône d'Angleterre (1325-1327). Très, de num., se. d'Angf., pi. V, n® 4.

18'i LA DÉLIVRANCE D'OGIER LE DANOIS,

que le prudent Ulysse, malgré son rang et son âge, va quérir dans les lentes d'Agamemnon la jeune captive et les présents qu'attend Timpétueux Achille.

Le geôlier s'empresse de livrer les prisonniers à leurs libérateurs. Girard de Roussillon se jette dans les bras de son neveu Ogier pendant que Floriant embrasse tendrement Moysant son père.

175 Gautier apelle Girart au cors vaillant

De Rossillon à la dure talent,

Et Floriant que il parama tant.

Et G- François ou se fia forment.

Barons, dist-il, oez que je commant, 1 80 Alez moi querre Ogier le combatant

Et n'alez pas les armes oubliant.

Sire, font-il, tout à votre commant.

Vers la cité s'en vont acheminant,

Em Babyloine sont entrez aïtant, 185" Le chartrenier qui va Ogier gardant

Droit à la tour amené notre gent,

L'uis defiferma, Ogier vint dévalant.

Hors s'en issi, et lui et Moysant;

Girart le baise et acoUe emplorant, 190 Et Floriant racola Moysant

Le sien chier père que il parama tant.

Girard alors met Ogier au courant de ce qui s'est passé pendant sa captivité; il lui dit comment Guy son frère l'attend à Jérusalem gardant les Templiers qui ont trahi dans Acre ; il lui parle de sa femme, du roi Charles, de Nayme, et lui apprend que son neveu Gautier a bravement pris la défense de sa tante, que le traître Béraut voulait dépouiller de ses possessions ; comment Charlemagne a fait incarcérer le félon usurpateur et le tient à la disposition du vieux chevalier, qui pourra le livrer au supplice à son bon plaisir. Ogier rend grâce à Dieu, et sa joie est grande lorsqu'il apprend le service que son neveu lui a rendu.

Et Girart va au duc Ogier coûtant

De Guy son frère, si com il les atent

En Iherlem, et com li va gardant (1) 195 Les maus Templiers que Dame Dieu cravenl.

Qui dedeus Acre Talërent traïsaut (2).

Ogier en va Dame Dieu merci an t.

De sa moillier li va après contant

Et du roy Kl', de Naymes le fervant (3), 200 Et de Gautier le damoisel vaillant;

Comment ala sa moillier defTendant

Contre Beraut le félon sodoiant (4)

Qui de sa terre Taloit deshéritant.

.Et, dist Girart, entendez-moi Ogier, 205 Si bien le fist votre neveu Gautier

Que il vainqui Beraut le pautonnier (5).

Kl' le fist en sa chartre lancier.

Tant qu'il vous voie arrière repérier.

Puis le ferez à vo plesir jugier, 210 Pendre ou ardoir ou du tout essillier.

Ogier Tentent, Dieu prist à mercier.

Quant Ogier ot de Gautier si parler

(i) Le nom de Jérusalem doit être conservé ici dans sa forme contractée, car il ne compte que pour trois syllabes. Cest ainsi que, dans une petite pièce composée par Bemuinus, évêque de Clermont, au commencement du ix« siècle, nous trouvons ce vers : Bemowinus ego nam dicor humillimus epus, dans lequel il faut lire le mot episcopus contracté ; Mabillon, Annal, ord. sci Bened., t. H, p. 117; ainsi encore que sur la pierre commémorative de Nicolas Flamel (musée de Cluny), on lit : Vâme rens à loy Jhu (Jésus) gui les péchiez par-^ donne; A. de la Villegille, Mém. de la soc, des antiq. de France^ 1840, t. XV, p. 383. M. Grœber a remarqué que, dans la Destruction de Borne, le poète emploie Fabréviation sarr (sarrasin], aux vers 976, 1341, 1487, comptant pour un seul pied ; La Romania, publ. par G. Paris et P. Meyer, 1873, p. 2. Do abréviation de Doon compte aussi pour un seul pied. Voy. Doon de Maience^ publ. par A. Pey, vers 2717, 2778, 4365, 6678, 6706, etc. — Cf. Gaufrey, publ. par F. Guessard et Cbabaille, vers 1178, 1183, 1212, etc.

(2) Ce vers n'existe pas dans B.

(3) Nous ne transcrivons pas le nom de Charles pour ne pas trancher la question d'orthographe.

(4) Souduiant dans B.

(5) Un nom à ajouter à la geste des traîtres. « Pas de romans sans traître, pas de traître en dehors de cette race maudite » (la famille de Ganelon). Léon Gautier» La ctuinson de Roland, Tours, 1872, in-8«, t. H, p. 78, 79.

\m LA DÉLIVRANCE D'OGIER LE DANOIS,

Qui sa moillicr ot faite délivrer

[se il a joye ne Testuet demander].

Le lecteur qui tiendrait à connsdtre la suite des aventures d'Ogicr le danois et de son neveu Gautier pourra consulter le feuillet 123 verso du manuscrit 1583, et les 117 feuillets suivants, qui sont généralement en bon état de conservation. Si les abréviations que le copiste a multipliées au point de rendre certains noms propres méconnaissables pouvaient, jusqu'ici, lui causer quelques ennuis, notre fragment vient à son secours; car il constitue pour toute la chanson une clef des plus efficaces. C'est là une des raisons qui nous ont engagé à le publier; mais ce n'est pas la seule. Sous la forme que lui a donnée un scribe du xv^ siècle, la continuation de la geste d'Ogier avait un âge difficilement appréciable. Son vers décasyllabique contraste avec Torlhographe et même avec un certain nombre de mots qu'on y voit figurer. L'épisode que nous publions replace l'œuvre entière dans un milieu littéraire encore très respectable.

Remarquons toutefois que la copie du xiv^ siècle n'offre probablement pas l'orthograpbe primitive. On y remarque quelques erreurs {avérez pour avérai, se pour ce) qui pourraient provenir de ce que le scribe travaillait sous la dictée d'un collaborateur. Le vers 196 :

Qui dedens Acre Talèrent traîsant

est sans doute une addition postérieure de la composition de la chanson. Il ne se trouve pas dans le manuscrit B, et nous serions porté à croire qu'il n'a été introduit qu'après la prise d'Acre par les Musulmans en mai 1291. Cet événement si douloureux pour la chrétienté eut un immense retentissement en Europe. Les Templiers, qui avaient défendu la ville pendant plusieurs jours, se retirèrent dans leur forteresse, et ce fait leur a été reproché comme un acte de trahison. Lorsqu'en 1307 Philippe le Bel fit commencer la procédure contre les Templiers, les accusations de toute sorte furent portées contre

eux. Des récits contemporains de la catastrophe d'Acre, comme celui de Thaddée, de Naples, furent certainement remis en circulation (1), et Texen^Ie de Rostang Bérenguier de Marseille nous montre comment les poètes saisirent cette occasion pour se venger des griefs particuliers qu'ils avaient contre Tordre du Temple (2). La première partie de la Chevalerie Ogier de Danemarche se termine par ces vers :

Par lui fu Kalles et crémus et dotés, Puis vesqui tant com a Deu vint à fçré. Après sa fin fu à Mialx enterrés Lès lui Beneoit, de cui fu tant amés.

Le continuateur a dû supprimer cette mention et retarder la Gn de son héros pour lui consacrer encore plus de 15,000 vers.

Parvenu à son dernier feuillet, il ne peut *se décider à lui attribuer une mort bien définitive.

Or n'est nulz clers tant soit enlatiné

Qui saiche se puis fu retomés,

Ne se il est ou vis ou trespassés.

Dieu en ait Fâme, s'il est mori c'est pité.

Aies à MiauSy s'espée trouvères

Si est sa tumbe et la Benoit delès

Son escuier qu'il ot conquestés,

En Faérie, si com ouy aves.

Si fault l'istoire d'Ogîer le redouté

Plus n'en orres avant par homme né.

Ceci se rapporte à une tradition, bien ancienne, on le voit, que les bénédictins Mabillon et Toussaints Duplessis ont acceptée comme Du Gange et le père Daniel (3), et suivant

(1) p. Riant, Magisiri Thadei neap. hystor, de desolacione civil. Acconensis, etc. Genève, ^873, in-8«, p. XIV, 21, 23. Cf. Anonymus, De excidio urbi.f Accan. dans Martène, Ampl. coll. y t. V, col. 782.

(2) Vict. Le Qerc, Hist. litt. de la France, t XXIV, p. 433.

(3) Mabillon, Annal, ord. sci Bened,, t. II, p. 666. D. Toussaints Duplessis, Hist. de tégl. de Meaux, 1731, t. I, p. 75 sqq. et 700. Ducange, Glost, med. ci inf. lat.f verb. Spatha, Daniel. Milice franc, ^ t, I, p. 411, 413.

)88 LA DÉLIVRANCE D'Of.IF.R LE DANOIS.

laquelle une fort belle tombe placée dans l'abbaye de Saint- Faron de Meaux aurait renfermé les corps d'Ogier et de BenoU son compa^on.

Quant à l'épée, la célèbre Courlain, comme Durandal. œuvre de Munificans (1), on la chercherait vainement à Saint- Faron, car l'abbaye a été rasée, îl y a un demi-siècle, et l'arme attribuée au palazin de Charlemag^ne, vendue avec le vieux fer arraché à l'édifice, a été retrouvée, quelques années plus tard, aux mains d'un forgeron, par un très jeune homme qui la recueillit et l'a toujours conservée précieusement. Celt<anecdote, déjà visée en i8i2 par M. Paulin Paris dans ses Becherches sur le personnage d'Ogier le Danùis (2), n'est rappelée ici qu'à titre de circonstance atténuante pour la publication d'un document littéraire peu considérable, mais qui, «n raison des souvenirs archéolo^qnes qui s'y rattachent, offrait pour nous un attrait irrésistible.

(1) Fierabrat iTAIùmndre, t. 651 :.E^ ManiQcaua Bat Dnrenila] an piiiii^ cler : MusaguîDe et Courlain, kl sont de granl bonlé.

(2) Luea devanl les ùnq Acadétnies inas la séance du 3 mai ISi2.

Histoire numismatique du règne de François P', roi DE France, par F. de Saulcy; Paris, C. Van Peteghem, în-4'* de ii-259 pages ; vignettes dans le texte.

COMPTE RENDU

(Extrait du Journal des Savants, 1816, pp. 310-319.)

Lorsqu*en 1832, le savant archéologue dont nous annonçons ici un nouvel ouvrage communiquait son premier écrit à la Société des antiquaires de Normandie (1), il plaidait avec une conviction chaleureuse la cause de la numismatique française, alors trop dédaignée, et donnait, pour son début, Texemple d'une attention qui fut bientôt largement imitée. Âpres avoir consacré de remarquables monographies à cette étude toute nationale, M. de Saulcy fut néanmoins séduit par d'autres sujets. La numismatique byzantine lui dut, quelques années plus tard, un livre qui, sous le titre beaucoup trop modeste d*Essai de classification, constituait le premier code véritablement critique auquel eût donné naissance une branche importante de Tarchéologie, entourée de tant de difficultés, que, même après les tentative de Du Gange et de Banduri, le docte Eckhel n'avait pu l'éclairer de celte lumière dont il avait comme le privilège.

Parmi les monnaies byzantines conservées dans nos grandes collections, M. de Saulcy avait rencontré un certain nombre de pièces de cuivre qui, avec des types impériaux, portent des légendes arabes. Il voulut se rendre compte de cette singula-

^l) Note sur quelques monnaies inédites du moyen âge trouvées à Tronville [Moselle); Mém. de la Soc. rfes anLdeNorm. CacD, 1833, 1« série, t. VI, p. 2i6.

rite, apprit avec ardeur la langue du Coran, et le Journal ctsiatique reçut de lui une série de lettres dans lesquelles sont commentés les moni^ments numismatiques des premiers khalifes musulmans; ce qui n'empêchait pas l'infatigable antiquaire de sonder les mystères épigraphiques qu'offrent les légendes ibériennes des Monnaies autonomes de FEspagney et de publier sur ce sujet un volume dans lequel, sans prétendre à résoudre tous les problèmes que soulèvent ces monuments, il fondait la meilleure méthode de déchiffrement qui leur soit applicable et proposait un grand nombre de lectures dont la discussion scientifique confirme l'exactitude.

Pour ne parler que de travaux relatifs à la numismatique, rappelons encore que, sans négliger l'étude du moyen âge, comme le constatent ses ouvrages sur la monnaie des ducs de Lorraine (18il), des comtes de Bar (1843), des princes croisés (1847), M. de Saulcy a, dans ses Recherches sur la numismatique judaïque (1834), complètement renouvelé un des plus curieux chapitres de l'histoire monétaire des peuples de l'antique Orient, et qu'il lui a donné pour complément la Numismatique de la Terre sainte (1874) à l'époque de la domination grecque et romaine.

Après avoir ainsi accompli le périple dont nous venons d'indiquer les principales étapes, le savant académicien qui, entre temps, avait achevé son recueil de trente Lettres sur la mnnis-matique gauloise, est enfin revenu à ce projet, conçu depuis si longtemps, d'un traité de la monncde nationale.

Le seul ouvrage digne de ce nom remonte à 1690. Lorsque François Le Blanc publia son célèbre Traité historique des monnoies de France depuis le commencement de la monarchie (1), il n'existait qu'un petit nombre de curieux, comme on disait alors (2), qui formassent des collections de monnaies du moyen

(1) Palis, Ch. Robustel ou J. Boudot, 1690, In-I». — Amsterdam, Pierre Mortier, 1692, in-4^ — Paris, Rlbou, 1703, in-4o^ planches sigoées de François Ertinger.

(2) Sur le mot curieux^ voiries observations de J. Bimard de la BasUe dans Jobert, La science des médailles, édit. de 1739, t. I, p. 32. -s-' Cf. Baudelot de Dairval, L'utilité des voyages^ Paris, 1693, t. II, p. 126.

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âge ; l'exemple donné par le premier président Achille de Ilarlay avait eu peu d'inOuence. Le Blanc utilisa tout ce qu'il put rencontrer, fit usage d'empreintes gravées précédemment pour Paul Pétau, Haultin, et Bouteroiie, et d'ailleurs se contenta de classer dans ses planches les principaux types, sans s'attacher à signaler les variétés de coins, et sans donner la description précise des monnaies.

Quatre-vingts ans plus tard, un conseiller à la cour des monnaies, Âbot de Bazinghen, réunissait dans un recueil en forme de dictionnaire une foule de renseignements sur la fabrication et les émissions monétaires; mais Touvrage n'est pas exempt d'erreurs^ et la compilation s'y fait trop sentir (1). L'auteur parait avoir très peu connu les monnaies elles-mêmes.

Les deux beaux mémoires de M. de Wailly sur le Système monétaire de saint Louis et sur les variations de la livre tournois depuis le règne du même prince (2) ont déjà fait voir tout le parti qu'on peut tirer d'une nouvelle enquête. Mais le savant auteur n'a pas compris non plus dans son travail l'examen des monuments numismatiques originaux.

En 1848, un jeune explorateur, malheureusement bientôt après enlevé à la science, M. Delombardy, imprimait le Cata^ logue des monnaies françaises de M. Rignault^ et faisait à une collection particulière, d'où les espèces d'or avait été systématiquement exclues par le propriétaire, l'application de longues et minutieuses recherches dans les documents écrits. Ce laborieux antiquaire avait, du reste, consigné d'une manière très méthodique le résumé succinct de ses lectures dans une série de tableaux manuscrits que nous avons vus entre ses mains, et qui ont été détruits à ce que l'on assure. Le catalogue de la collection de M. Rignault fournit non seulement la description très précise de chaque monnaie et la transcription de ses légendes, mais encore la date du document auquel Fauteur la rapporte, sa valeur de compte, son titre, sa taille

(1) TraiU des monn, et de la juridict. de la, Cour des monn, Paris, 1764, 2 Toi. m-4».

(2) Mém. de VAcad. des inscript., 1857, t. XXI, 2<^ part., p* 114 etil77.

au marc, son poids théorique suivant le système ancien* sa pesée en grammes, son module en millimètres. Le signalement est donc complet; ajoutons qu'il est indispensable.

M. de Saulcy a entrepris un travail analogue à celui qu*a publié M. Delombardy. Non plus, cette fois, pour une collection particulière nécessairement fort incomplète, mais, pour la généralité des monnaies, or, argent et billon, émises par les rois de la troisième race. Afin d'accomplir ce vaste travadl, il s'est associé un numismatiste d'un mérite reconnu, M. Anatole de Barthélémy, diplomatisle expérimenté à qui sont familiers nos grands dépôts historiques.

. Registres de la cour des monnaies conservés à la Bibliothèque nationale et à celle de la Sorbonne ; registres de délivrance et nombreux cartons de documents relatifs aux ateliers, déposés aux Archives nationales; layettes des Archives de Grenoble et d'autres villes de nos départements, ont été interrogés avoir soin, et les deux savants collaborateurs se proposent de publier bientôt le résultat considérable de leurs persévérantes investigations. En attendant que ce grand travail voie le jour, M. de Saulcy a pensé que le public accueillerait avec faveur, à titre de spécimen, la monographie monétaire du règne de François P% et assurément il ne s'est pas trompé.

Les cinq cents monnaies qu'il décrit, formant trois grandes classes indiquées par les métaux, sont réparties entre tous les ateliers que comptait la France au commencement du XVI* siècle. Cette classification s'appuie d'abord sur l'observation des points secrets placés à un certain rang au-dessous des caractères qui composent les inscriptions circulaires, points auxquels viennent s'ajouler parfois des différents ou petites figures accessoires telles qu'une rose, une ancre, un trèfle, un croissant, etc. ; puis, à partir de 1540 (14 janv. 1539 anc. style), la constatation des lettres de l'alphabet affectées aux ateliers de fabrication, comme cela se pratique encore de nos jours. Voici rénumération des divers chapitres que nous trouvons en tête du volume :

Résumé de Thistoire des ateliers paf ordre aiphabéltque des villes;

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Catalogue des maîtres particuliers et des tailleurs de monnaies du royaume :

Catalogue de^ maîtres particuliers du Dauphiné, pendant le règne de François I®"";

Liste des tailleurs de coins.

Le catalogue descriptif de chaque espèce de monnaie est, en outre, précédé d'une liste de documents qui la concernent spécialement.

Les types en usage sous le règne de François I" sont peu nombreux :

Pour Ter : écus au soleil, à la Salamandre, à la croisette ; Pour l'argent : le teston ;

Pour le billon : les blancs ou douzains, correspondant aux écus d'or, le dizain Franciscus, le double tournois, le denier, le hardy, le liard.

Comme on le voit, ce numéraire est très simple, quant au système ; mais ce qui, sous la plume de M. de Saulcy, Tanime et le rend attrayant, c'est la mention perpétuelle des localités et des personnes auxquelles chaque monnaie se rattache. Que de villes trouvent là des monuments de leur passé, que de familles rencontreront dans les di/fére?its des maîtres particulierSj rapprochés de textes authentiques, des souvenirs précieux pour elles ! Que de choses il y aurait encore à raconter au sujet de nos vieilles monnaies !

L*écu d'or au soleil, institué par une ordonnance de Louis XI du 2 novembre 1478, était devenu très populaire. Il devait son surnom à une petite image du soleil placée au-dessus de la couronne qui surmonte les armes de France. Cette monnaie circulait à l'étranger, et sa marque fut imitée en Savoie, en Ecosse, à Florence, à Vigevano chez le maréchal Trivulce, à Bologne, en Navarre, à Ferrare, à Saluce, à Gênes, à Mirandole, à Montferrat, en Suisse, etc., là en un mot où l'écu d'or était préféré au Goldgulden du Rhin ou à la Dobla d'Espagne. Remarquons, en passant, qu'on pourrait écrire une histoire intéressante de la rivalité monétaire de François I" et do Charles-Quint.

La popularité même du type invitait les plaisants du

xvio siècle à ea faire le sujet do jeux de mots que chacun pouvait facilement saisir. Rabelais n'y a pas manqué, quand il résume la morale d'Épîctète sous celle forme nouvelle :

Saulter, dancer, faire des tours, Et boyre vin blanc et vermeil, Et ne faire rien tous les jours Que compter escuts, au soleil (1).

La forme héraldique donnée au grand astre prêtait aussi , dans une certaine mesure, h la raillerie. Gargantua construisant Tahbaye de Thélëme « assigne par chascun an, jusques à ce que le tout feust parfaict, seize cens soixante et neuf mille escuz au soleil et autant à festoile poussintère (2). « En un autre endroit, Pantagruel fait une aumône de soixante et dixhuyct mille beaulx petitz demys escuz à la lanterjie (3). » Des commentateurs ont vu là une parodie de Técu au soleil, et ils ont sans doule raison. Mais Rabelais, qui connaissait les vocahulaires de tous les métiers, savait qu'on pesait les flans de monnaies dans une lanterne ; c'est ainsi qu*on nommait la petite cage vitrée dans laquelle était suspendue la balance de l'essayeur ; cette précaution était la conséquence d'une ordondance de 1343 qui contient cet article : « Quand on poise les essays, il doit estre en lieu où il n y ait vent ne froidure, et garder que son halaigne ne charge la balance (4). » Les demiécus au soleil réclamaient, en raison de l'exiguïté de leur poids, une vérification d'autant plus minutieuse dans la lanterne ; et quelle bonne occasion dérailler le soleil même après tant d'autres majestés!

Le test07i est une innovation monétaire de Louis XII. Avant le 6 avril 1513,1a plus lourde monnaie d'argent française était le gros de saint Louis, de 58 au marc. Le petit-fils de Yalen-

.(l) Pantagruel^ Jlv. Il, chap. xxx.

(2) Pantagruel^ llv. 1, chap. lui. — Cf. liv. IV) chap. xliii. — La Poussintère était le groupe formé par les sept étoiles Pléiades.

(3} Liv. IV, chap. xxx.

(4) Jean Boiiard. Traité des monoyes^ Paris, 1692, p. 166. — Henri Poulain, Traitez des monnoycs^ Paris,- 1709, p. 322. -^ Bettange^ Traité des monoyest ÂTiguou, 1160, t. I, p. 16.

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tine de Milan avait pris Thabitude de frapper dans ses seigneuries d'Italie, alors qu'il était encore duc d'Orléans, de grosses espèces portant Teffigie réelle du souverain. Le leston français était de 25 1/2 au marc. L'augmentatif italien testone est un surnom populaire, donné d'abord au ducat d'or milanais de François Sforza (1450), et qui ne tarda pas à devenir un terme officiel. L'ordonnance de Louis XII le consacra chez nous, et il dura un siècle. *

IPparait que, de 1529 à 1537, on conçut le projelde fabriquer de grosses monnaies d'argent du poids de quatre testons. Les rares exemplaires qui subsistent, représentant l'effigie royale entourée d'une bordure fleuronnéc (1), semblent restés à l'étal d'essais. Celui que conserve le Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale porte la marque de la ville de Romans, R, et la signature G, qui appartient sans doute au maître Pierre Guérin. Cette grosse monnaie (37»',95) était vraisemblablement destinée à faire concurrence au thaler allemand qui avait été inauguré dès les dernières années du xv° siècle, et qui, sous le nom de Jocondalc [Joachims thaler), avait pénétré en France. Il y a là une intéressante question d'économie politique à instruire.

La date précise des termes monétaires a son ulilité dans certaines questions littéraires, en fournissant un critérium pour fixer la limite supérieure qu'on peut assigner à des écrits dont l'âge demeure incertain. Nous avions recours à ce mode d'information, il y a peu de temps, alors que nous discutions dans le Journal des Savants la date du Livre des mestiers de Bruges (2). La mention du teston nous rappelle une autre application de ce procédé.

La pièce satirique intitulée La deffaicte des faulx monnoyeurSj composée par d'Adonville (3), ne pourra être attribuée

(1) Conbrouse, CataL des monn. nation, de France^ 1839^ p. 52, n*« 673, 674.

(2) V. p. 137 du présent Volume.

(3) On les vend à la prem, porte du palaySj a. d. iii-S». Jacq.-Ch. Brunet a rapporté les diverses formes donaécs au nom de l'auteur, mais sans les comparer aux noms de Tantique fief d'Adouvillc (commune de Denonvillc, Eureet-Loir) et d'Andonville (canton d'Outarville, Loiret).

à une date antérieure au 6 avril 1513, car on y rencontre ce passage :

J ay veu pouvre homme, puis que faut que le dye, Vendre son lict pour achepter du pain, Qui fut conlrainct après mourir de faim ; Car de son lict recéut dix testons (i) Qui ne vallent de roses dix boutons.

Lorsqu'on voit dans la pièce très* singulière intitulée le Cry des monnoyes, toute remplie de jeux de mots, paraître ce vers:

Onze hains ont pris onze grans cabillaux (2),

on se reporte à l'évaluation du grand blanc, qui, élevé de dk deniers tournois à onze (17 juin 1456) avait été surnommé, en conséquence, unzain, terme qui fut ratifié par ordonnance du 16 février 1486.

N'est-il pas certain que le vi® chapitre du IV* livre de Pantagruel tl\ pas été achevé avant le 14 janvier 1550, alors qu'il se termine par ces mots : « Panurge ce disoit, monstrant son esquarcelle pleine nouveaulx Henricus^ » allusion au numéraire dont le roi avait prescrit l'émission en ces termes : « Nouvel ouvrage, fabrication, et espèce sera faite d*escuz qui seront nommez Henris. »

Dès les premiers temps de son règne, François P' ordonna la fabrication de blancs au type formé d'un F majuscule couronné, pièces de la valeur de dix deniers tournois, et qui, pour cette raison, furent surnommées dizains. La connaissance de ce terme fait comprendre le badinage sur lequel roulent les petites pièces de dix vers, autre sorte de dizains, échangées entre Marot et la reine de Navarre (3). C'est d'abord V Épigramme qu'il perdit contre Heleine de Tottmon :

t Pour un dizain que gaignastes mardy

(1) C'est à tort qu*on a proposé de modifier ce vers; recéut compte pour trois syllabes suivaut Tusage de notre vieille prosodie.

(2) Annuaire de la Biblioth. roy. de Belgique pour 1847, p. 68, art. de Reiffenberg. — Dans Gargantua j chap. xxv, Rabelais le nomme le unzein; c'est un archaïsme intentionnel.

(3) Les œuvres de Clcim-nt Marvt, de Cahors. A la Haye, Â. Moetjens, 1700.

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