‹ Œuvres de A. de Longpérier (volume 3)Chapitre 50 sur 157 · OV RÈGNE DE FRANÇOIS P · texte numérisé non relu

OV RÈGNE DE FRANÇOIS P

mandre au porc-épic , tel est le principal effort d'imagination que signale le monnayage dece prince.

Comment le roi protecteur des arts et des lettres qui attachait tant de prix aux œuvres de Raphaël, de Léonard de Vinci, de Michel-Ange , d'Andréa del Sarlo , de Fra Bariolommeo , qui a fait preuve de tant de goût dans le choix de ses architectes, a-t-il pu négliger à un tel point l'exemple des anciens dont il recherchait les médailles , et celui des princes italiens avec lesquels il était en relations? C'est là une des questions que M. de Saulcy examinera sans doute dans son grand ouvrage général, et que nous recommanderons h sa sollicitude. Nous devons reconnaître que les princes belliqueux ne nous ont pas légué de bien belles monnaies; rien, par exemple , do plus monotone que la numismatique d'Alexandre le Grand. En ce qui touche François I*', Le Blanc nous a fourni un renseignement qui pourrait nous mettre sur la voie d'une explication acceptable. « £n 1S41, dit-il, on proposa au Roy de faire des escus d'or sur lesquels il seroit représenté ou à pied, ou à cheval, ou assis sur son trône; mais l'avis fut rejeté à cause de la dépense de la gravure (1). » C'est peut-être à une tentative de cet ordre qu'il faut attribuer l'existence d'une pièce d'or excellente, demeurée à l'état d'essai, dont un exemplaire existe dans le médaillier de notre Bibliothèque nationale. On en trouve la gravure dans le Décaméron numismatique de Conbrouse (1844, pi. 147, n° 672) et dans le 7)2/ Cange de Hcnschel (1845, t. IV, pi. 14, n** 18). Ile magnifique échantillon permet de juger de ce qu'aurait pu être le numéraire de François V\

Le nom de Louis XII est , sur quelques-unes des monnaies de ce prince, accompagné du chiffre ordinal qui pouvait présenter une certaine utilité à une époque où les monnaies ne portaient pas de date, et lorsqu'il s'agissait d'un souverain qui comptait onze homonymes parmi ses prédécesseurs. Les tailleurs de coins de François P', acceptant la route ainsi tracée, ont fait suivre le nom royal tantôt de la lettre P, initiale

(1) Traité des monn., p. 327,

de primus , tantôt du chiffre I. On ne peut guère voir là qu*un trait de naïveté; et c'est un précédent qu'on ne songea pas à invoquer dans les discussions politiques assez vives auxquelles donnèrent lieu, en 1830, les variantes de légende qu'offrirent les premières monnaies du roi Louis-Philippe. Sur quelques monnaies d*argent de Louis XII, on avait transporté la légende Christusvincity Christus régnât^ Christus imperat^ qui, depuis le règne de saint Louis, caractérisait la monnaie d'or. C'était une innovation malheureuse, car on ne saurait établir trop de différence entre les types affectés aux divers métaux. Cependant les ateliers de Paris, de Rouen, de Tours, et quelques autres, reproduisirent, sous François F, cette faute administrative, pendant que d'autres officines mieux inspirées conservaient, sur les espèces d'argent, la vieille parole de Job (i, 21; PsaL cxn, 2), SU nomen Domini benedictum; et que d'autres encore, Dijon, Lyon, Crémieu, Toulouse, etc., empruntaient au psaume 113 son premier verset : Non nobis sed nomini tuo da gloriam; les villes de Bretagne restant fidèles à leur ancienne légende ducale tirée du psaume lxix , 1 : Detis in adjutorium meum intende. Il ne faudrait pas croire que les peuples n'accordassent pas d'attention aux légendes des monnaies. Lorsque Edouard III fit écrire sur ses nobles ^or ces paroles de saint Luc (iv, 30) : Jésus autem transiens per médium illorum ibat, on y chercha un sens secret. Les uns y voyaient un charme contre les dangers, contre la mort dans les combats, contre les volcitrs, et portaient la monnaie à titre d'amulette. D'autres y trouvaient la preuve du succès que le roi Edouard avait obtenu dans les expériences de projection qu'il faisait à la Tour de Londres avec des alchimistes. Les nobles étaient, suivant eux, fabriqués avec de l'or philosophique (1). M. de Saulcy termine son livre par un chapitre sur les monnaies frappées à Turin , au nom de François P', à partir de

(1) Steph. Mart. Leake, An historical account of English tnoney, London, 1793, p. U2. — Cf. la note de Tyrwhilt, Canterhury taies, 1830, in-8», t. î, p. ccxvi. — Le Rév. Pegge s'est appliqué à disculper Edouard lU de toute intention suspertitieuse, Arcfixologia, London, 1786, t. UI, p. 316, hemarks on the first noble: ce qui ne change rien au fait d'une erreur populaire.

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1538, sous le gouvernement de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, chapitre aussi neuf qu'intéressant. Non seulement M. de Sauicy a retrouvé une série de documents authentiques constatant les conditions de l'atelier et le nom de ses officiers ; mais il a aussi été assez habile pour découvrir les monnaies sorties de cet atelier et portant les initiales des muttres particuliers Marc de Varerabert et Gabriel Tat. C'est là une découverte que les numismalistes apprécieront tout spécialement. Elle confère un mérite de plus au beau livre qu'ils vont consulter avec tant de profit.

L'origine, lo scopo, e le vicende bel Luigino cqniato dalla,

ZECCA DI LuCCA NELLA SECONDA META DEL SECOLO XVII, dîSCOrSO

letto alla R. Accademia Lucchese di sciénze, lettere ed arti dal socio ordinarîo Domenico Massagli. Lucca, tipografia Giusti. 1876, 8\

COMPTE RENDU

(Extrait du Journal des Savants, 1876, pp. 593-614 et 674-686.)

Le nombre des écrits relatifs à la monnaie de contrefaçon que les Italiens nomment /t/f^tno ou ottavetto est considérable. Chacun d'eux nous fait connaître soit quelque type spécial à un prince, à une localité, soit quelque document qui nous révèle ou qui nous permet d'entrevoir les causes auxquelles est due l'émission de numéraire appartenant à cette catégorie. Cependant nous attendons encore une monographie, un travail d'ensemble, offrant la collection nécessaire de documents puisés à des sources authentiques, mise en regard d'un catalogue de toutes ces petites pièces de monnaies si abondantes au xvif siècle, si dispersées, si imparfaitement comprises aujourd'hui. Faute d'avoir, au moins, tracé le plan d'un tel travail, les auteurs qui se sont occupés des luigini sont tombés dans une foule de confusions, tant au sujet de l'origine des types qu'en ce qui concerne le sens des légendes. La question commerciale et son action politique ont été laissées de côté. Et c'est cependant le point principal dans l'histoire des luigini. Mais la négligence que nous signalons était la conséquence presque inévitable d'études fragmentaires. Le mémoire communiqué à l'Académie de Lucques par un de ses membres qui depuis longtemps cultive la numismatique avec succès, M. Do-

menico Massagli, nous apporte encore un petit nombre de renseignements nouveaux, toutefois sous une forme trop abrégée. D'ailleurs la doctrine générale qui règne dans ce travail est empreinte de cette confusion que nous venons de signaler. Nous devons donc savoir gré à M. Massagli de ce qu'il nous indique, en regrettant qu'il n'ait pas jugé à propos de nous livrer le texte des pièces d'archives dont il s'est servi, pièces qui eussent donné à son travail un degré plus accusé d'utilité générale. Le luigino a joué, pendant quelques années du xvn© siècle, un rôle économique tellement important, il a donné lieu à tant d'agitations diplomatiques, commerciales, politiques, financières, juridiques, qu'il convient de n'en parler qu'avec exactitude. Son histoire offre, sans doute, plus d'un trait d'analogie avec celle du millarès du xm» siècle dont nous discourions dernièrement ici même (1). Mais les événements qu'il a provoqués se distinguent par des proportions fort considérables.

Nous avons dit que le luigino était une monnaie de contrefaçon, et M. Massagli lui reconnaît aussi ce caractère. Quant à celui de Lucques, il voudrait bien se persuader qu'il fut émis par suite d'un abus, d'une sorte de surprise dont le gouvernement de sa ville natale aurait été victime. Il s'efforce de disculper le gonfalonier et les magistrats municipaux de toute participation consciente à Tentreprise de deux spéculateurs vénitiens, deux frères, Jacopo et Valentino Berti, qui, après avoir déjà monnayé à Mantcfue, étaient venus prendre à bail la zecca de Lucques. M. Massagli a trouvé dans les Archives dû rÉlat les délibérations du conseil des monnaies relatives à cette affaire; il ne nous en fournit pas le texte; néanmoins ce qu'il nous en laisse apercevoir prouve que les scrupules du gonfalonier étaient renfermés dans de bien étroites limites. Nous reviendrons sur ce sujet lorsque nOus passerons en revue les divers ateliers où furent forgés les luigini. M. Massagli a aussi retrouvé, dans une armoire des Archives, les coins qui ont servi à frapper ces monnaies, coins qui avaient autrefois

(\) V. p. 475 du t. I des Œuvres de A, de Longpérier^

été vus par Giorgio Viani. Mais cet auteur n'en avait fait dessiner qu'une seule variété (1). M. Massagli pense que les ateliers de la Ligurie furent, en Italie, les premiers qui « fabriquèrent des luigini d'argent à l'imitation de Vottavetto de la piastre espagnole, comme le faisait alors la France, » et un peu plus loin, il dit encore : « Luigini di Francia, i quali vuoisi che portassero allora le impronte di Madamigella di Montpensier. »

Ces passages contiennent diverses erreurs très nuisibles à l'intelligence du sujet. Les monnaies de France n'imitaient en rien la monnaie espagnole et ne portaient pas l'effigie de Mademoiselle de Montpensier. L'État français n'a jamais fabriqué de ces monnaies de contrefaçon que la Ligurie a tant multipliées. Le savant numismatiste de Lucques n'est pas le seul qui s'y soit trompé, et bien longtemps avant M. Agostino Olivieri (2), un professeur de l'université de Padoue, Geminiano Montanari, mort en 1687, avait, dans deux de ses traités, commis la même méprise, alors qu'il existait encore des Luigini dans la circulation (3). G. A. Zanetti a reproduit son opinion en l'adoptant (4). Essayons de replacer la question sous son véritable jour ; le lecteur ami de la vérité ne trouvera pas mauvais que nous lui soumettions un peu longuement les principales pièces d'un procès historique qui n'a pas été jugé, ni même plaidé.

Par ordonnance du 18 novembre 1641, Louis XIII avait prescrit la fabrication d'une monnaie d'un nouveau type : le louis d'argent y de 8 J^ au marc, à H deniers^ 11 grains ~ de fin (S). C'était une monnaie d'une qualité fort satisfaisante,

(1) Memorie délia famiglia Cybo e délie monete di Massa di Lunigiana, Pisa, 1808, in-40, pi. XIV, !!«> 2.

(2) Monete, medaglie, sigilli, dei principi Doria, Genova, 1859, p. 13.

(3) Trattato del valore délie monete, dans Argelati, Milan, t. HI, 1750, p. 8. — Brève trattato sopra ilcrescere di valore délie monete, ibid., t. VI, 1759, p. 82.

(4) Dans la seconde édit. des Monete di Gubbio, insérée au t. I de la Auotv? raccolta délie mon. dltal, Bologna, 1775, p. 113. — Un des numismatistes !<»« plus éclairés de ce temps-ci, M. Domenico Promis, a cru aussi que Louis XIV avait fait fabriquer des pièces de cinq sous pour le Levant. [Monete di Dezana, Turin, 1863, p. 64.)

(5) Édict du Hoy portant nouvelle fabrication d'espèces d'argent, etc. Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-8», p. 8, 37-39.

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et la bonté de son titre était encore relevée par la beauté de la gravure due au talent de Jean Warin. « Il faut avouer, dit Le Blanc, qu'on n'avoit jamais rien vu de si beau pour les monnoyes depuis les Grecs et les Romains (1). »

Parmi les divisions de cette pièce de 60 sous, se trouvait , le douzième ou louis de ciiiq sous dont le module était celui de notre pièce de 20 francs. Après le 14 mai 1643, Warin fit un nouveau coin pour Louis XI Y alors âgé de moins de cinq ans. La monnaie du jeune prince est charmante, et Ton ne saurait s'étonner de l'empressement avec lequel, pendant une longue suite d'années, les louis de cinq sous furent accueillis dans le Levant aussi bien qu'en Occident. A la même époque, c'est-àdire avant le commencement du xn® siècle de l'hégire (1688), la monnaie d'argent turque était non seulement assez rare, mais irrégulière dans son module et très mal frappée (2). Des marchands provençaux ayant reconnu l'engouement que, grâce au contraste, excitaient les pièces de cinq sous françaises, en portèrent un grand nombre au Levant. Parmi ces pièces de cinq sous de fort bon aloi, se trouvaient, en certaine proportion, des espèces à l'effigie de Mademoiselle de Montpensier, qui, en sa qualité do princesse souveraine deDombes, jouissait du droit qu'avaient eu ses prédécesseurs de battre monnaie à Trévoux et d'exposer ses monnaies en France. Les pièces de cinq sous^ que lès Italiens avaient surnommées /wiginiy devinrent un objet de commerce; on les achetait avec un agio énorme; leur poids légal était de 2k'',30; on en prenait huit pour une piastre espagnole, comme si elles eussent pesé 3ï',36; de là le nom à'ottavetti qui leur fut aussi donné. On peut à coup sûr discuter, au point de vue du jurisconsulte ou de l'économiste, le droit de vendre à titre de marchandise des monnaies qui portent l'empreinte appartenant à un État ' étranger ; les exemples ne manquent pas dans les annales mé-

(1) Traité des monn. de France, Paris, 1690, p. 38 fc.

(2) Âa temps da sultan Ibrahim (i640-lt>49j, père de Mahomet IV. les aspres étaient tellement rognés, que Técu pour lequel on n'en donnait jusque-là que 80, commença à. en valoir 120. Paul Rycaut« Hist. de Vemp. oUoman, éd. de la Haye, 1609, t. I, p.* 172.

talliques des peuples le plus civilisés. Nous ne nous occupons ici que de la question de fait.

On remarquera d'abord qu'il ne s'agissait pas de fondre ces monnaies, de les rogner, de les dénaturer, actes qui constituaient le crime de billonnage. Pendant les deux premiers tiers du xvii* siècle, le roi de France tirait, comme ses devanciers, un revenu considérable de la fabrication des monnaies, par suite des droits de seigneuriage et de brassage qui autorisaient un écart entre le titre des espèces émises et celui de l'argent pur, outre une retenue quelquefois assez considérable sur les lingots apportés aux ateliers pour y être ouvrés. Le possesseur de monnaies dont la fabrication avait été payée à rÉtat pouvait se croire autorisé aies vendre comme tout autre produit d'industrie, au taux qu'acceptaient les acheteurs. C'est la demande qui règle le prix de la marchandise.

Remarquons qu'au xiv* siècle déjà Nicolas Oresme, dans son célèbre traité dit : c Jaçoit que pour l'utilité commune le prince ait à signer la monnoie et aussi forger, comme dit est, toutesfoiz il ne s'ensuit pas que celluy seigneur et prince soit et doibve estre propriétaire et seigneur de la monnoie courant en sa principaulté (1). »

En 1679, Louis XIV, « par une libéralité qu'aucun de ses prédécesseurs n'avoit encore pratiquée, » voulut prendre à sa charge les dépenses de fabrication ; c'était, suivant l'opinion de l'auteur du Traité des momioyes de France^ un acte sans précédents. Dès lors, le Prince pouvait se considérer, dans une certaine mesure, comme copropriétaire des espèces mises en circulation. Mais, en 1656, lorsque s'ouvre l'histoire des pièces de cinq sous dans le Levant, il n'en était pas encore ainsi.

Que les marchands européens aient donc profité d'une sorte de mode, de passion, qui régnait chez les populations de la Turquie, c'est ce qui se comprend assez clairement. Que des spéculateurs déshonnètes aient ensuite introduit des monnaies

(1) Petit traictie de la prem. invent, des monnoies, édit. de L« Wolowski, jaris, 186 i, in-8», chap. VI, p. xx.

frauduleuses à divers degrés, à la place des bonnes, c'est un fait certain; mais ces monnaies n'avaient qu'un rapport de ressemblance avec celles du roi de France; elles étaient émises à son détriment, puisqu'elles se substituaient à celles qui livrées même au pair, contribuaient aux revenus de la couronne.

Pour nous, qui avons pu examiner, depuis cinquante ans, un très grand nombre de monnaies de Louis XIV, et qui avons eu sous les yeux, en mainte occasion, les imitations destinées au Levant, nous savons à quoi nous en tenir. A l'égard de ces dernières, il faut supposer que les Orientaux n'ont pas voulu les examiner de bien près. Il est difficile d'admettre que, pendant plus de dix ans, on ait réussi a tromper, en des places de commerce comme Constantinople et Smyrnc, non seulement les Turcs, mais encore les Arméniens, les Juifs, les Grecs, ces manieurs de numéraire, ces orfèvres habiles, en un mettons ces gens qui ne marchent qu'avec une balance à la ceinture. Assurément le trafic des pièces de cinq sous de contrefaçon ne s'est pas opéré sans de nombreuses complicités. Afin que le lecteur puisse se former une opinion exacte, nous produirons ici un certain nombre de documents qui vaudront comme pièces de conviction; c'est de la combinaison des témoignages que peut résulter l'élimination des assertions exagérées ou erronées. Mais consignons d'abord une observation relative aux monnaies de Mademoiselle de Montpensier.

Elles étaient frappées à Trévoux, capitale des États de cotte princesse, aux poids et titre de la monnaie du roi de France, dont elles ne sont pas la contrefaçon, mais l'imitation loyale. En 1659, on ne faisait pas plus de contrefaçon à Trévoux qu'on n'en fait en Belgique ou en Italie lorsqu'on y frappe des francs et des lire conformément au système décimal institué dans notre pays. Nous verrons plus loin comment la lutte qui s'établit entre l'atelier de Dombes et ceux des princes étrangers amena une regrettable modification à cet état de choses. La crise ne fut pas de longue durée, et

d'ailleurs elle n'avait, jusqu'à présent, point été constatée. Il est vrai que quelques numismatistes français ont rangé soit dans leurs collections, soit dans leurs publications, un certain nombre de pièces de contrefaçon italienne et de mauvais aloi, parmi les monnaies d'Anne-Marie-Louise d'Orléans ; mais cela tient à ce qu'ils n'avaient pas entrepris une étude suffisante du sujet, et surtout à ce que le sentiment iconographique leur faisait défaut. Les profils des grandes dames italiennes représentés sur ces luigini conservent, malgré l'imitation de l'ajustement, leur caractère individuel. Au revers des pièces do cinq sous de Trévoux, on voit bien les armes de France; mais elles offrent la brisure du lambel, marque des puînés, et que M. Massagli prend à tort pour un « distiutivo che si attribuisce aile famiglie naturali discendenti da regio lignaggio. »

Le premier contrefacteur des louis de cinq sous est le jeune Guillaume-Henri de Nassau, prince d'Orange, futur stathouder et roi de la Grande-Bretagne. Né à la Haye en 1650, il était âgé de neuf ans lorsque sa mère, Henriette-Marie d'Angleterre, cédant probablement aux suggestions de quelques spéculateurs, autorisa la fabrication de monnaies sur lesquelles l'âge de son pupille permettait de placer une effigie imitant de très près celle de Louis XIY enfant. Elle fit représenter au revers un écu chargé de trois fleurs de lis. Ce n'était assurément pas les armes des Nassau. Mais Henriette -Marie n'était-elle pas, par sa mère, petite-fille d'Henri IV? Le souvenir de son aïeul la servait à propos; elle trouvait là un moyen, un peu détourné il est vrai, d'affirmer sa régence, un moyen plus direct d'alimenter sa cassette. » La douairière d'Orange est magnifique, a des pierreries, de l'argent, aime la dépense, » disait sa mère, la veuve de Charles P' (1). Il fallait subvenir à ces goûts fastueux. La contrefaçon des pièces de cinq sous a été le plus ancien acte d'hostilité de Guillaume lU contre la France.

Le second fabricateur de pièces de cinq sous de bas aloi

(1) Mém. de M^ de Montpensier, édit, Chéruel, 1839, t. Il, p. 436.

fut encore un des ennemis de Louis XIV. On verra plus d'une fois le nom d'Avignon figurer dans les listes de villes où furent émises les monnaies de contrefaçon. Ce nom soulève une question que personne, à ce qu'il semble, n'a cherché à éclaircir. Les auteurs qui, comme Saverio Scilla (1) ou Angelo Ciuagli](2), ont publié des ouvrages spéciaux sur la monnaie pontificale, se sont abstenus de toute observation au sujet des espèces sorties des ateliers du Comtat-Venaissin pendant Ja période qui nous occupe.

Or, nous n'avons pas à en douter, le contrefacteur des pièces de cinq sous fut le légat Flavio Chigi, neveu d'Alexandre Vn. Personnellement il ne jouissait pas des droits régaliens, et il ne devait battre monnaie qu'au nom du pape, comme l'avaient fait les légats ses prédécesseurs. Mais il crut prudent d'épargner au souverain pontife la honte qui pouvait résulter, à un moment donné, d'une entreprise scabreuse. Ce fut donc avec son nom particulier, avec son effigie accompagnée de ses titres de cardinal et de légal, que Flavio Chigi fit frapper des ottavetti de 1659 à 1667. Sa jeunesse, son visage imberbe, sa chevelure longue permettaient d'ailleurs au graveur des coins de se rapprocher du type royal français, facilité que ne lui eussent point offerte la tète rasée, la barbiche épaisse du vieux Fabio Chigi, ni cette physionomie basse que son ami Paul de Gondi lui attribue d'une façon si pittoresque (3). En inscrivant les deux dates extrêmes, 1659 et 1667, nous devons faire remarquer que la série des monnaies du légat présente une lacune de deux années. Cela s'explique : après l'insulte que M. de Créquy, ambassadeur près le Saint-Siège, avait reçue à Rome le 20 août 1662, Louis XIV avait obligé le légat d'Avignon à sortir des terres de France. Le Comtat-Venaissin, par arrêt du Parlement en date du 26 juillet 1663, avait été réuni à la couronne. Ce fut seulement le 29 juillet 1664 que Flavio Chigi vint à Fontainebleau présenter au roi des excuses

(1) Brève notiiia délie monete pontificief Rome, 1715, in-i", pag. 92, 93. (2j U monete de* Papi, Ferme, 1848, in-fol., p. 241, n»» 100-105. (3) Mém. du card, de Retz, Naucy, 1717, t. 111, p. 323.

T.- VI. • 1 ï

au nom de toute sa maison (fait rappelé par une médaille) (i), et qu'en conséquence le Comtat fut rendu au Pape. Aussitôt qu'il fut rentré en possession de son gouvernement, Flavio Chigi reprit son monnayage pour le Levant à un titre un peu plus mauvais, et nous connaissons des espèces à son effigie portant les dates 1665, 1666, 1667. ^

Alexandre VII étant mort le 22 mai de cette dernière année, son neveu Flavio dut cesser de travailler pour le Levant. Il est & croire, du reste, que Tarrèt du Parlement d*Aix (22 décembre 1667) aurait suffi pour mettre un terme à ses opéralions. On le voit, les noms d'Orange, d'Avignon, la fausse attribution dos monnaies de bas aloi à l'atelier de Trévoux ont pu induire en erreur des écrivains étrangers, et même des Français insuffisamment renseignés. Nous n'excluons pas les contemporains.

Ces indications préliminaires permettront de comprendre assez aisément les récils que nous allons emprunter à quelques personnages, diplomates ou commerçants, qui résidaient au Levant précisément à l'époque qu'embrasse l'histoire des pièces de cinq sous. A des degrés divers, les témoignages de sir Paul Rycaut, du chevalier Chardin, de Tavemier, de M. de la Haye-Yantelet, ont une très grande importance. Ce sont des synoptiques, et leurs dires se contrôlent réciproquement.

Paul Rycaut avait, en 1659, accompagné, en qualité de secrétaire, lord Winchilsea, ambassadeur d'Angleterre près la Porte ottomane. Il occupa ces fonctions pendant huit années, et fut ensuite y pendant onze ans, consul de sa nation à Smyrne. C'était un homme distingué, sachant bien le turc, fort au courant de toutes les affaires politiques et commerciales du Levant. Il ne viendra à l'esprit de personne qu'on puisse Taccuser de partialité en faveur des Français. A la vérité, lady Mary Wortley Montagu affirmait, après six semaines de séjour en Serbie, que sir Paul Rycaut a souvent

(1) Meiiestrier, Histoire du réjne de L'^uii le Grand par les médailles, 1691, pi. IV, u'» 13.

LE LOUIS DE CINQ SOUS. 2!l

mal compris rOrient (1 ). Mais il n*est pas interdit de partager ropinion du baron de Tott(2) au sujet de cette célèbre ambassadrice, dont Pope disait finement qu'Eve nouvelle, elle ne s'était pas contentée d'une pomme et avait dépouillé Tarbre entier. Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprime le secrétaire de lord Winchilsca, que nous tenons pour un observateur éclairé :

Vers la fin de Tannée 1668 et dans les premiers mois de 1669, les Turcs commencèrent à ouvrir les yeux et à reconnoîlre qu*on leur avoit fiait la plus insigne tromperie qui ait jamais esté faite à une nation tant soit peu douée de jugement et de sens commun. Il y avoit déjà quelques années que les François, les HoUandois, les Italiens et d'autres nations chrétiennes avoienl établi en Turquie Tusage d*une espèce de petite monnoye, qui valoit cinq sols. Les Turcs la nommoient Témins, quelques chrétiens luiginiy et d'autres oUavi. Gommes ces petites pièces estoienl fort belles, el d'ailleurs assez commodes pour les dépenses ordinaires, et pour le change, on les receut avec passion dans presque toute la Turquie. Il n'y eut qu'AIep et d*autres viUes vers TEst qui refusèrent de s*en servir (3). Maïs partout ailleurs cette monnoye eut tant de cours, que les meilleures espèces, comme les sequins, les pièces de huit, et toute sorte d'argent de banque estoient presque décriées. A la vérité les Loiiis de mnq sols estoient de fort bon alloy au commencement ) c'est-à-dire en l'an 1660. Mais, dans la suite, on les avoit falsifiez de degré en degré : et à la fin ils estoient entièrement faux. Un marchand qui avoit manqué trouvoit icy le moyen de rétablir ses aifaires. On voyoit assez de g^ns qui, ne songeant qu'à leur intérest particulier, et négligeant de passer pour être de bonne foy, battoient des Témins de cuivre tout pur et les faisoient passer pour bons, à la faveur d'une simple feuille d'argent dont ils les couvroient* C'estcàt de cette monnoye que l'on aehetoit toutes les manufactures de Turquie. C'étoit en ces pièces que Ton faisoit tous les payements ; et l'on ne donnoit que de» Témins pour les meilleures espèces. Ainsi l'on tiroit de Turquie tout le bon or et tout le bon argent, et en échange on n'y envoyoit que du cuivre. La stupidité et l'entêtement des Turcs contribuoient beaucoup à soutenir cette tromperie. Assurément on aura de la peine à croire qu'une nation d'ailleurs clairvoyante dans tout ce qui regarde ses intérests, ait pu si longtems estre abusée, et l'estre de la manière du monde la plus grossière. Car, outre que les Témins estoient manifestement de méchant métal, leur inscription en avertissoit. Sur les uns on voyoit : Voluit hanc Asiamercem (l'Asie demande cette marchandise). D'autres porloient De proctd pretium ejus (il s'en faut beaucoup que ce ne soit là son

(1) Utteit, ixvu, XLUi, London, 1718, iu-12, t. I, p. 134, t. 11, p. 69.

(2) Mém. sur les Turcs, Amsterdam, 1784, iii-8«, pp. xxvij et suiv.

(3) On verra plus loin qu'en 1699 les pièces de cinq sous s'étaient réfugiées dans cette contrée.

prix). Par où il paroisl et que les chréliens joigooient Tinsulte à la fourbe, et que les Turcs n'avoient guères d'esprit de ne pas remarquer une chose si visible (t). L*Asie étoit pleine de cette fausse monnoye, et il n'y en aroit presque plus d*autre. On battoit des luigini en plusieurs lieux de TEurope ; et des curieux qui en ont conservé de toutes les sortes, en ont trouvé jus* ques à 120 de différens coins. Le peuple, qui d'ordinaire n'a pas plus d'argent qu'il luy en faut pour vivre au jour la journée ne laisoit guères de réflexion sur le tort qu'un tel abus feroit enfin à l'Estat, et ne pouvoit renoncer à une monnoye qui luy paroissoit bien plus belle et bien plus commode que les autres. D'ailleurs les commis des Doùannes tiroient un si grand profit de l'entrée des Louis de cinq sols, qu'ils n'avoient garde de rien approfondir; n'étant pas gens à sacrifier leur propre avantage au bien du public. Cependant les marchandises du Levant perdoient leur canal ordinaire, et la chrétienté es toit pleine de manufactures de Turquie. On en avoit transporté par toute l'Europe une quantité si prodigieuse, qu'on les donnoit à un prix fort bas. Enfin la nouvelle manière de trafiquer étoit seure et lucrative. Oo ne manquoit pas de s'enrichir en la suivant, au lieu que ceux qui faisoient profession de bonne foy, et qui s attachoient à l'ancienne méthode, se rûinoient ordinairement. Ce fut à Livourne et en d'autres lieux d'Italie (2) que Ton commença à murmurer contre un abus qui avoit quelque apparence d'utilité, mais qui, au fond, estoit presque ailssi désavantageux aux chrétiens qu'aux Turcs. Car on fondoit tout le bon métal, on l'aUioit avec du faux pour l'envoyer en Turquie, et l'on échangeoit ainsi un bien solide pour des marchandises qui ne pouvoient au plus durer que quelques années. 11 en estoit à peu près du nouveau commerce comme de ces vices que tout le monde condamne, et que chacun se peut reprocher. Il n'y avoit guères de gens qui ne s'emportassent contre les faiseurs de fausse monnoye, et peu de gens qui ne se mêlassent d'en faire. Les faux Témins se multiplioient presque à l'inGni. On ne croyoit pas qu'il pût y en avoir trop, ou qu'on put les falsifier. Cette imprudence fît enfin omTÎr les yeux à des négocians de Turquie. Quelques Juifs et d'autres marchands commencèrent ù distinguer entre Témins et Témins, et à rejetter ceux qu'ils trouvoient moins passables. Dès l'année 1667 le consul anglois de Smyrne qui s'estoit engagé à sa Compagnie (3), sous de fort grosses amendes, de ne point prendre de cette fausse monnoye pour les manufactures 'd'Angleterre, défendit à sa Nation de recevoir des Témins. La difficulté que faisoient beaucoup de gens d'accepter certaines espèces, et la précaution du consul anglois, firent soupçonner aux Turcs que la monnoye qu'ai aimoient si passionément, n'étoit pas aussi bonne qu'ils se l'étoient imaginé. Il ne leur fut pas difficile de s'en

(1) Beaucoup de marques et de légendes inscrites sur les luigini spécaleat sur l'ignorance absolue des Turcs, qui n'entendaient pas un mot de la langtto latine.

(2) Ceci est difficile à admettre, car le commerce des luigini était fort profitable aux ports italiens.

(3) La Compaguie pour le commerce eu Turquie, instituée par la reine Elisabeth.

F.R LOL'ÏS DE CINQ SOUS. 213

éclaircir, et les Témins furent bientost décriez. Jusques-Ià on n'en donnoit qu'onze pour un écu ; mais aussitost ils furent à douze, après à treize, et ensuite à quatorze. Ils étoient sur ce pied là, quand il arriva à Smyrne un convoy Hollandais, qui apportoit de grosses sommes en Louis de cinq sols, La permission de les faire entrer et de les faire courir fut accordée au commandant, qui néanmoins ne i*obtint qu'à force d'argent; mais parce qu'alors il y avoit trop de TéminSj et que les derniers étoient encore moins bons que les autres, on en donnoit jusqu'à 18 et 20 par écu. Cette monnoye eut encore cours quelque temps ; et les ministres firent ce quils purent pour la conserver en cet état. Ils considéroient que les Témins étant le seul argent que Ton eût, on ne pouvoit les décrier sans ruiner le peuple, et sans ruiner le commerce. Avec cela, ils songeoient moins à Tintérest du public qu'à rintérest du Sultan. II y avoit dans l'Epargne des sommes très considérables en Louis de cinq sols ; et un proverbe dit : Que le plomb du Grand Seigneur ne va jamais à fond. De sorte que Ton ne vouloit pas que la perte retombastsur luy. Mais il arriva une chose qui flt défendre absolument les Témins,

Les collecteurs des tailles, en levant la taxe pour le Sultan, refusoient toute la nouvelle monnoye, et vouloient être payez en Ecus au Lion (1), en piùces de huit de S^^ville ou de Mexique, et en de semblables espèces. Comme ces espèces étoient fort rares, peu de gens en pouvoient fournir. Ceux qui manquoient étoient batus et mis en prison. On usa de cette rigueur en plusieurs endroits. Le peuple quoy qu'accoutumé à estre foulé, ne pût souffrir une injustice si criante; désespéré de se voir ruiné, il se révolta par tout où Ton fît difficulté de prendre l'argent qui avoit cours. La patience des sujets fut bien-tost changée en fureur. Il falut du sang pour les appaiser. Plusieurs officiers perdirent la vie, surtout à Burse et à Angora. Les principales raisons du peuple estoient que les Ministres avoient eux-mesme autorisé les Témins ; que, durant plusieurs années, on n'avoil point eu d'autre monnoye; que le Grand Seigneur luy-méme n'avoit payé ses sujets qu'en Louis de cinq sols, soit pour leur travail et pour leurs services, ou pour les fruits de leurs terres; et qu'ainsi il étoit juste que \es Témins eussent toujours cours sur le même pied qu'auparavant. Ces raisons furent secondées de la force. Les collecteurs ne jugèrent pas à propos de faire teste à une multitude furieuse qui ne donnoit point de quartier. Les Témins n'avoient plus de cours, personne n'en vouloit prendre, et le peuple, qui va d'ordinaire d'une extrémité à l'autre, le fît en cette rencontre. Les Turcs témoignèrent autant d'aversion pour la nouvelle monnoye que d'abord ils avoient paru l'aimer. Les ministres eussent bien voulu faire recevoir les Loùwrfe'cin^ solsk 30 pour un écu. Ils donnèrent un Règlement sur ce sujet; mais sans succès. Car à l'entêtement prodigieux que l'on avoit eu pour les Témins, il venoit de succéder une aversion incroyable pour cette monnoye. La Cour voyant donc qu'elle ne les pourroit conserver, résolut de les fondre tous. Un édit fut publié pour faire porter les fausses espèces à la Monnoye, oà Ton donna à chacun ce qui revenoit de ses Témins. Plusieurs obéirent, d'autres

(1) Monnaie des Pays-Bas que les TurcB nommaient arslani.

refusèrent de le faire; on tâcha de les y contraindre; leurs espèces furent saisies et mises à la coupelle. Il se trouva entre ces derniers un Marchand François qui en avoit pour 60,000 ('eus. Les nouvelles de ce changement n'ayant pas encore esté portées dans la Chrétienté, il aborda à Constantinople divars vaisseaux, avec de grandes sommes en TéminSf qui furent portez à la Monnove. De mesme, il en aborda à Smime : mais on ne voulut jamais permettre aux marchands de le décharger. Et, comme ils n*avoient que ce fonds pour trafiquer ils furent contraints de s'en retourner à vuide, et ainsi le commerce fut interrompu tout d'un coup, faute d'argent. Que si Ton faisoit quelques achats et quelques ventes, c'étoit presque par échange. A la fin quoy que ce malheur fut arrivé par la négligence ou par la corruption des Ministres, le peuple cessa de murmurer, et s'accoutuma plus que jamais à souffrir. Telle fut la conclusion d'un trafic de fausse monnoye qui a esté aussi désavantageux aux chrétiens qu'aux Turcs, et qui a Uni assez doucement, quoy que la Cour fut résolue à la soutenir (1).

On voit donc, malgré quelques réticences imposées au narrateur par son patriotisme, que deux intérêts principaux demeuraient, à la fin, en présence; d'une part, le commerce britannique trouvait fort mauvais que FEurope, par suite des acquisitions que les marchands méridionaux faisaient à tout prix, à Taide des pièces de cinq sous, fût envahie par les manufactures (c'est-à-dire par les objets ouvrés) de Turquie; d'autre part, le gouvernement ottoman, ayant en eusse un grand nombre de tkémins que lui avaient procurés soit la perception des impôts et des droits de douane, soit les avanies (amendés arbitraires), soit enfin la concussion qui, au temps de Mahomet IV, constituait le rouage normal et traditionnel de l'administration des Osmanlis, ne voulait pas renoncer a l'espérance d'en réaliser le placement.

Le mot thémin, si souvent employé dans les écrits du xvn^ siècle, est d'origine arabe, ^-y? signifie un huitième ^ un otiavOy et, en même temps, chose précieuse. Nous ne méconnaîtrons pas le goût des Orientaux en supposant que ce double sens leur paraissait, dans le cas dont il s'agit, d'une application on ne peut plus opportune.

Mais continuons nos citations. C'est maintenant Chardin qui va comparaître en qualité de témoin. L'exactitude et l'in-

(i) Histoire de Vemp, oUoman, La Haye, 1109, iq-12, t. II, p. 280 et 340. — Cf. t. 1, p. 112.

LE LOUIS DE ChNQ SOUS. 2\n

telligence de ce voyageur sont trop connues pour que nous ayons besoin de les faire valoir.

Rappelons toutefois que son second voyage, à l'occasion duquel il parle des monnaies de contrefaçon, fut entrepris assez tard. Chardin partit de Paris le 7 août 1671, et ne débarqua à Smyme que le 7 mars 1672, à une époque où les luigini étaient en pleine décadence. D'un autre côté, son attachement pour les Anglais, et le titre officiel qu'il reçut d'eux confèrent une autorité particulière aux arguments qu'il apporte à notre thèse.

Les Provençaux ODt eu en Turquie des fortunes et des rencontres de temps si favorables, qu'on ne peut assez s'étonner qu'ils n'aient pas rempli leur Pais de richesses en ces temps heureux. Un de ces temps là commença environ l'an 1656 et dura 13 ans, pendant lesquels ils faisoient un commerce sur lequel ils gagnoient d'entrée quatre vingt et nonante pour cent.

Ce commerce, qui au fond étoit extrêmement inique, est celui des pièces de cinq sois qui a tant fait de bruit. Les Turcs prirent les premières à dix sois la pièce. Elles demeurèrent quelque temps à ce prix, et furent après rabaissées à sept sols et demi. Ils ne vouloient point d'autre monnoye. Toute la Turquie s'en emplissoit, et Ton n'y voyoit plus guère d'autre argent parce que les François l'emportoient. Cette bonne fortune les aveugla si forl, qu'ils ne se contentèrent point du grand gain qu'ils faisoient, ils en voulurent davantage; ils se mirent à altérer les pièces de cinq sols et en firent faire d'argent bas à Dombes premièrement, puis à Orange, et à Avignon. On en fit de pires à Monaco et à Florence, et enfin on en monnoya en des châteaux écartez dans l'état de Gènes, et en divers autres lieux, qui n'étoient que de cuivre argenté. Les Marseillois, pour débiter leur monnoye, la rabaissoient eux-mêmes et la donnoient en payement et aux changeurs à moindre prix que le cours. Les Turcs furent longtemps sans s'appercevoir de la tromperie qu'on leur faisoit, quoi qu'elle fut si grossière et si importante; mais enfin ils s'en apperçûrent, et elle les irrita si fort, qu'ils firent partout de grandes avanies aux François, les traitant de faux monnoyeurs, quoi que les Hollandois et les Génois y eussent autant de part. Ils défendirent aussi d'exposer aucune de ces mêmes pièces qu'ils appelloient des TimminSy qu'au vrai coin de France, et ils les reb^sserent, et les mirent à cinq sols la pièce. Tous les marchands Européens^ excepté les Ânglois, étoient chargez, qmand cela arriva, de grosses sommes de ces Timmins. Leurs magazins en étoient remplis, il en venoit des vaisseaux chargez, et on commençait d*en fabriquer par tout. Le décri de cette monnaye causa beaucoup de perte à ceux qui en faisoient trafic, plusieurs y ayant perdu ce qu'ils avoient gagné, et quelques uns davantage. Les Anglais fuirent les auteurs du déeri. Si cette monnoye eut continué d*avoir cours, leur négoce étoit ruiné ; car il consiste particulièrement en achat de soye . Or les négocians des Tim-

mins faisoient hausser le prix des soyes, ne se souciant pas à quel prix ils les achetassent pourvu qu'on prit les pièces de cinq sols en payement. J*en ai Yù à plus de cinquante marques difTérentes ; les plus communes avoient pour coin d'un côté une tête de femme avec ces mots au tour Vera virtuiis imago, et de l'autre TÉcu de France avec ceux ci, Currens per totam Asiam (1) .

Nous avons déjà lu, dans le récit de sir Paul Rycaut, que ceux qui faisaient profession de bonne foi (et il n'est pas difficile de deviner que cette périphrase désigne les Anglais) étaient ruinés. Voici maintenant Chardin qui nous donne la clef de ce passage. Les importateurs de luigini^ après avoir soutiré les piastres d'Espagne, les sequins de Venise, et toutes les bonnes monnaies qui circulaient dans les États du Grand Seigneur, achetaient des soies à dés prix très élevés en apparence, d'autant plus exagérés qu'ils se soldaient en monnaie progressivement altérée. Les sujets de la Grande-Bretagne, qui n'avaient pas en caisse un stock de thémins^on luigrini^ ne pouvaient pas soutenir la concurrence ; ils ne se souciaient guère de porter dans leur patrie manufacturière une grande quantité de marchandises ouvrées ; leurs navires devaient donc s'en retourner à vide. Mais ce n'est pas tout ; le travail des usines d'Angleterre se trouvait arrêté. Il leur fallait de la soie turque.

En effet, dans uir des nombreux pamphlets, aujourd'hui si difficiles à réunir, qui furent publiés en Angleterre, pendant les années 1695 et 1696, à l'occasion de la crise des monnaies rognées [clipped mony)^ pamphlets parmi lesquels ceux de Locke occupent un rang éminent, nous avons relevé cette assertion; c'est un marchand de Londres qui parle : « La substitution de la soie des Indes orientales à celle de la Turquie, dont on se servait pour la fabrication des bas, nous en a fait perdre le placement, en Espagne et aux Indes occidentales espagnoles, marchés pour desquels j'ai vu un seul homme en expédier d'Angleterre trente mille paires par an. On peut juger par là de la perte qui en résulte pour nous. Maintenant

(l) Nous n*avons pas encore retrouvé ces légendes. — Joum. du voyage du chev. Chardin, etc., Amsterdam, 4686, in-12, p. 10.

cette marchandise est principalement fournie par les Génois et les Italiens (1). »

Rien de plus aisé à comprendre ; les populations espagnoles du continent et du nouveau monde, habituées à porter des bas tissés avec de la soie turque, refusaient ceux qui leur paraissaient d'un moins bon usage; les matières d'or et d'argent que les galions rapportaient du Pérou et du Mexique no prenaient plus le chemin des ports britanniques.

Le chevalier d'Arvieux disait en 1682 : « Les Turcs sçavent par une longue expérience que le commerce des François enrichit leur pais, et que celui des Anglois leur est assez inutile (2). »

Ceci consigné, nous écouterons Tavernier, qui, le 27 novembre 1663, s'était éloigné de Paris pour entreprendre un sixième et dernier voyage en Orient. A son retour, il fit rédiger ses notes par un homme de lettres, qui, tout en polissant le langage du vaniteux baron d'Aubonne, a dû conserver exactement les détails que renferme VHistoire du commerce des petites pièces de cinq sols, -

Un marchand de Marseille envoya sans dessein à un Facteur qu'il tenoit à Smyrne, pour deux ou trois cents écus de pièces de cinq sols, qui sortoient de la Monnoye, parmi d'autres espèces d'argent, pour l'achat de quelques soyes. Les Turcs trouvèrent ces petites pièces si belles, et en devinrent d'abord si amoureux, qu'ils crûrent que c'étoit des octaves de Béale, et qu'ils se contentèrent d'en recevoir huit pour un écu. Le Facteur voyant cela écrivit à Marseille d'où on lui en fit tenir pour une assez grosse somme, et il y gagna beaucoup. Si nos François s'étoient contentez de cet honnête profit, le commerce de ces pièces, qui a cessé par l'excès des fraudes qui s*y sont commises, dureroit encore, et leur auroit été avantageux. Les Turcs ne vouloient plus négocier en d'autres espèces que celles-là, et dans le paye, ment des armées, pour contenter les soldats, il leur en falloit donner. Un jour, rentrant de Perse en Turquie, je fus persécuté de plusieurs femmes qui vouloient que je leur donnassent des iemins (c'est ainsi que Ton appelle cette monnoye), et je ne pus jamais avoir à manger pour d'autre argent.

Nos marchands françois gagnèrent donc d'abord 50 p. 0/0, no donnant

(1) An essay for regulating ofthe cayn^ 2^ éd. by A. V., London, 1696, in-i*", p. iO. — Le frai et le clippage avaient réduit le poids de la monnaie d'argent de 40 p. 0/0.

(2) Mém, du chev, d'Arviciix, eni\ exlraord. du Roy, publ. par le P. Lahat, Paris, 1735, t. Vl, p. 253,

en Turquie que huit de ces pièces pour un écu, de douze qu^ils recevoient en France (i). Mais les autres peuples de l'Europe, Anglois, HoUandois, Italiens, envieux de leur bonbeur,. vinrent leur couper chemin, et portail leurs plaintes au Grand Visir, ce ministre tndoona qu^â l'avenir' on donneroit douze de ces pièces pour un écu, ou bien qu'elles n'auroient plus de cours, et que tout ce qui s'en trouveroît dans les vaisseaux serait confisqué. Les François n'en demeurèrent pas là, et, comme il falut subir rarrét du Visir, ils s'avisèrent de faire battre de ces pièces oiï il n'y avoit pas pour quatre sols de bon argent, ce qui étoit un profit considérable de 25 p . 0/0. Il se passa quelque temps avant que les Turcs eussent découvert la fraude ; ce leur étoit assez que le coin fut beau et qu'ils les vissent bien blanches : et les femmes el filles de basse condition en faisoient l'ornement de leur coëfTure, autour de laquelle elles attachaient ces belles petites pièces qui leur venoient battre sur le front, comme les riches y attachent des pièces d'or. Nos marchands, pour venir à bout de leur dessein, furent obligez d'aller chercher des États où il leur fût permis de trafiquer de ces pièces là. Ils eurent d'abord recours à celles de Dombes, d'Orange et d'Avignon, et passant en Italie, furent donner de l'occupation pour quelque temps à celles de Mo* naco et de Masse. Mais s'étant aperçu que les Turcs aimoient beaucoup mieux les pièces qui portoient le visage d'une femme, et ces princes ne voulant pas leur permettre de faire battre chez eux à si mauvais titre, ni au coin de la princesse de Dombes, ils jetterent les yeux sur quelques châteaux enclavez dans les terres des Génois et relevans de l'Empire, où ils obtinrent ce qu'ils souhaitoient à des conditions qui n'étoient pas désavantageuses aux seigneurs de ces lieux là. Les pièces qu'ils firent battre à Orange étoient aussi assez recherchées et plaisoient aux Turcs, parce que le coin en étoit beau et fort net; mais celles du Légat d'Avignon n'eurent pas grand cours, le visage n'en étant pas fort bien fait, et la croix pendue au col déplaisant aux Turcs (2). Si Ton se fut contenté dans ce négoce de 25 p. 0/0, il auroit pu continuer, et le profit eût été considérable ; mais peu à peu la chose vint à l'excès, et enfin il ne se trouva pas pour un sol d'argent sur chaque pièce. Nos François, pour les mieux faire passer, en donnèrent dix-huit et jusqu'à vingt pour l'écu, à quoi les gros marchands de Constantinople, d'Alep, de Smyrne et d'autres villes de commerce trouvoient bien leur compte, n'en donnant que douze ou treize pour valeur d'écu dans les payemens qu'ils faisoient aux petits négocians des Provinces de l'Empire

pour les marchandises qu'ils apportoient Les marchands génois, voyant

que les nôtres réûssissoient au commencement dans leur commerce, voulurent les imiter en d'autres espèces, et firent batre jusqu'à deux ou trois cens mille ducats qu'ils portèrent en Turquie.. • L'or en étoit si altéré, que la tromperie fut aussitôt découverte... Les Allemands voulurent être aussi de la partie.... Ils portèrent une quantité de roups ou quarts de réale au coio

(1} Tout marchand joaillier qu'il est, Tavemier se trompe; il devrait dire 33, 33 p. 0/0.

(2) Fait qui se rapporte à la monnaie des abbés de Lérins, non à celle du légat.

de Pologne, qui donnoient dans la vûë et étoient des espèces assez commodes pour les marchands, si elles n eussent élé que peu altérées. Ni les Italiens ni les Allemands n'eurent assez d'adresse pour tromper les Turcs. Je reviens à nos François; dans la chaleur de leur commerce ils ne se contentèrent pas d'enlever les plus belles marchandises, ils achetèrent encore toutes les sortes de bon argent qu'ils purent trouver et le portèrent en France pour continuer de faire leurs fausses pièces. Ce négoce alla si avant dans toute retendue d'un si vaste Empire, et il s*y est répandu une si prodigieuse quantité de cette fausse monnoye, qu'il s'est vu par les registres des Douaniers que le débit en est monté A cent quatre-vingt millionSf sans compter ce qui n'est pas venu à leur connoissance, et ce que des matelots et autres particuliers leur ont pu cacher.

Les autres négocians de l'Europe, qui n'apportoient que de bon argent, ayant crié contre ce désordre, et porté une seconde fois leurs plaintes au Grand Visir, les Turcs enfin ouvrirent les yeux, et ce premier ministre ayant compris que, si la chose continuoit, dans peu de temps, au lieu d'argent, il n'y auroit que du cuivre dans l'Empire, fît défense d'apporter davantage de ces pièces de cinq sols, sur peine de conflscation et de grosse amende.

Ce décri et cette défense du Grand Visir ne purent dégoûter les soldats qui servoient en Candie de ces petites pièces dont la beauté les charmoit. Quoiqu'on leur pût dire, ils ne voulurent jamais être payez en d'autres espèces, et quelques mutins commençant à se fâcher on fut contraint d'envoyer promptement des galères à Smyrme et en quelques autres villes de commerce pour enlever de cette monnoye tout ce qu'on pouroit y en trouver. La quantité surprenante de ces fausses pièces dispersées dans toutes les pro- \nnces de l'Empire Othoman s'est enfin évanouie; elles sont devenues rouges et n'ont plus de cours (4). »

Tavernier, dans la relation de son voyage, nous apprend, en outre, qu'au mois de janvier 1664, se trouvant à Monaco, il alla visiter la Monnoycy où, dit-il, on abattu une grande partie de ces pièces de cinq sous que Ton a portées au Levant (2).

M. de la Haye-Yantelet, qui succéda à son père en qualité d'ambassadeur de France près la Porte ottomane, occupa ce poste de 1665 à 1670. Mais, du vivant de son père, il avait passé de longues années à Constantinople et à Andrinople, où Mahomet IV résidait habituellement. Nous n'avons pas à faire ici le portrait de ce triste diplomate, qui parait avoir accepté, avec une résignation difficile à comprendre chez le représentant d'une grande nation, le rôle de raya que lui firent jouer plus d'une fois l'insolence des grands vizirs Mohammed-Keu-

(1) Tavemier, Nouvelle relation de rintérieur duSerrail,PtLris, 1724, inlS, p. 45.

(2) les six voyages de M, J. B. Tavernier, Paris, 1712-1724, in-12, t. !, p. 353

prili et Ahmed-Keuprili, et la brutalité du farouche caîmacan Kara-Mousthafa. Nous connaissions de ce fonctionnaire une lettre adressée de Marseille à Colbert, le 9 octobre 1665, dans laquelle il rend compte de son entrevue avec les éche\'ins do la ville. « Je leur ay, dit-il, parlé de Tabus qu'il y a dans le transport des pièces de S sols et des inconvénients qui en pouvoient arriver, qu'ils advisassent aux moyens les plus propres pour y remédier. Le premier eschevin me répondit qu'il les falloit deffendre. Prenez garde, lui dis-je, qu'en les deiTendant cela fasse connoît^e aux Turcs qu'ils ont été trompés et que cela ne puisse estre cause de quelque avanie considérable (i). » On a publié aussi, après la mort de M. de la Haye, un rapport assez curieux, extrait défi mémoires manuscrits du sieur Alexandre le Roy y censeur royal concernant les affaires étrangères^ écrit intitulé Lettre dun ambassadeur de France à Constantinople au roi Louis XIV, cofitetunU une relation de son ambassade (2).

Dans ce morceau, il est question du trafic des pièces de cinq sous, mais d'une manière incidente, et nous avions lieu de croire que les dépêches envoyées à Paris par l'ambassadeur, pendant son séjour à Constantinople, devaient contenir des renseignements bien autrement développés.

A la demande de notre savant confrère, M. E. Miller, M. P. Faugère, directeur général des archives au ministère des Aflaires étrangères, a eu la bonté de faire rechercher et extraire les passages de correspondaiftes relatifs à la question que nous nous efibrçons d'éclaircir. Il n'échappera à personne que le témoignage officiel do l'ambassadeur français et celui du Ministre qui lui donne des instructions ont une importance capitale on cette affaire, et que la seule publication des documents inédits dont M. Faugère veut bien nous livrer copie suffirait pour justifier le travail que nous avons entrepris.

(i) Depping, Coiresp. administr, sous le règne de Louis XIV, 1852, in -4*; t. ITI, p. 393. — M. de la Haye oubliait les instructions qu'il venait de receToir.

(2) Con{in. des mémoires de littérature et dhistoire.âe Sallon|n^ [par Goiifiret cl Desmolcts], Paris, 1727, t. IV, 2« part., p. 2f3.

Les instructions en date du 22 août 1665, remises à M. de la Haye-Vantelet, an moment de son départ pour (iOnstantinople, renferment le paragraphe suivant : « Il est bien nécessaire que ledit ambassadeur soit bien informé de tout ce qui concerne le transport des pièces de cinq sols qui se fait dans les états du Grand Seigneur, afin qu'il puisse donner avis à la Porte de Tabus qui s'y commet, et aviser avec le grand vizir aux moyens d'y remédier. Cet abus consiste en ce que ces pièces appelées de cinq sols en France, étant au titre et coin du roy, ayant été portées au Levant ont paru si belles aux Turcs, qu'ils les ont souhaitées, et même les ont prises à cinq ou six pour cent plus chères que les autres espèces, ce qui tournoit'à un bénéfice assez considérable pour les François, gui n'en ont point abusé pendant tout le temps qu'ils en ont portées seuls au Levant, Mais, dès lors que les étrangers se sont aperçus de ce profil, ils ont fait fabriquer partout de ces pièces à un titre beaucoup plus bas et à un faux coin, et les ont portées et débitées dans les états du Grand Seigneur. Les François, qui ont vu que les étrangers débitoient de ces pièces altérées, en ont fait fabriquer Aors le royaume encore à un titre plus bas, et cet abus a passé jusques à un tel point, qu'il s'en faut à présent 15 à W pour cent que ces pièces ne soient de la valeur et titre qu'elles devroient avoir. Le vrai moyen de remédier à cet abus seroit de les défendre entièrement dans les états du Grand Seigneur, ou de punir ceux qui en apportent de fausses. » [Correspondaiice de Turquie, t. VII, feuil. 2H v°el2i2r°.)

Le 11 juin 1666, M. de Lionne (1) mande à M. de la Hayc- Vantelet : « Sa Majesté désire qu'en continuant les traités du renouvellement des capitulations, l'ambassadeur insiste particulièrement sur le décri des pièces de cinq sols, dont le titre et le poids sont tous les jours do plus en plus altérés, en sorte qu'il est impossible que les sujets du Grand Seigneur ne souffrent un préjudice qui deviendra irréparable s'il est plus longtemps toléré. » {Ibid., t. VIH, feuil. 89 v*.)

(1) Secrétaire il'Élul pour les Affaires étraugères.

Dès le 17 octobre, M. de la Haye-Vanielet parle des démarches qu'il avait faites et signale ainsi les fraudes qu il avait pour mission de déjouer :

« Deux barques françoises et un vaisseau venant ici de la Provence ont apporté force pièces de cinq sols. Quelques négocians en ayant donné de tout à fait fausses pour quelque payement, le vendeur les a portées au caîmacan, qui me fit dire qu'il vouloit arrêter les voiles, et mander au Grand Seigneur comme les François apportaient de la fausse monnoye dans ses États. Je répondis que j*avois proposé au caîmacan d'Andrinople de faire une défense générale qull ne vint plus de chrétienté aucune pièce de cinq sols, parce que je savois que les étrangers contrefaisoient celles de France qui étoient bonnes, et en envoyoient de méchantes. Bref il a fallu assoupir TafTaire, et j'en suis sorti moyennant six cents piastres que le vaisseau et les deux barques ont payées volontiers. Je vous envoie de trois sortes différentes de ces maudites pièces de cinq sols, et je suis bien averti que celles du coin de Mademoiselle tout à fait fausses sont venues de Marseille, et les autres du même coin ont été apportées de Livoume, et se font dans la Rivière de Gènes. Elles sont altérées de plus de soixante pour cent; et celles d'Avignon ne valent pas mieux. Les Marseillois veulent qu'on défende les pièces de cinq sols, puis ils me font écrire par M. le premier Président d'Aix qu'ils ont tiré un arrêt donné par force et à la sollicitation de quelques uns qui ne savoient ce qu'ils demandoient. Si j'avois reçu cet arrêt de la part de Sa Majesté, rien ne m'empécberoit de le faire exécuter, car à la fin j'appréhende quelque coup fâcheux. Que si le Grand vizir revient (de Candie), je fenà mon possible pour les faire défendre entièrement Dieu sait, Monsieur, les peines et les soins que je prends pour le bien du commerce, certainement on ne peut y faire davantage. Mais MM. de Marseille sont eux mêmes la cause de sa ruine. Dix ou douze marchands qui trafiquent à Smyme en pièces fausses et altérées y trouvent un profit si considérable d entrée, que^ rapportant des marchandises dudit Smyrne, ils les

laissent à Marseille à un prix fort bas. Et, comme les mêmes marchandises qui viennent des autres Échelles, comme soyes et cotons, ne peuvent se vendre qu'au même prix, et [que,] dans ces autres Échelles, les pièces de cinq sols n y ayant pas cours, les négocians n'y font pas le même profit sur la monnoye d'entrée, ainsi ils sont ruinés par ceux qui trafiquent à Smyme de cette méchante monnoye de pièces de cinq sols. Vous jugez bien, Monsieur, qu'il seroit à propos d* apporter quelque remède à ce desordre. Depuis trois jours, le caïmacan d'ici m'a fait dire, et à tous les autres ambassadeurs et représentants étrangers, que, si quelqu'un des étrangers se trouvoit saisi (nanti) de pièces de cinq sols fausses ou altérées, le Grand Seigneur les feroit châtier rigoureusement. J'en ai bien averti tous nos marchands, et c'est à eux d'y prendre garde. Je ferai faxve une recherche exacte sur toutes les voiles qui viendront ici dorénavant; enfin. Monsieur, je n'épargnerai rien pour éviter les fâcheuses rencontres. » {Correspondance de Turquie, t. VIII, feuil. 279 v» à 281 r«.)

Le 23 novembre, M. de la Haye revient sur ce chapitre : « Si je puis obtenir une abolition générale des pièces de cinq sols pour obvier aux inconvénients dont nous menace la continuation de ce trafic, les marchands françois et ceux qui négocient [trafiquent] sous la bannière de France n'auront plus rien à désirer pour la félicité de leur commerce. » [Correspondance de Turquie, t. VIII, feuil. 287 v°.)

Le 3 mars 1668, nouvel incident, dont Tambassadcur, à qui son gouvernement avait prescrit de s'opposer à l'admission d'un résident de Gênes à Conslantinople, ne manque pas de profiter : « Le premier vaisseau génois venu ici depuis la récep* tion de Tambassadeur de cette République est parti aujourd'hui pour Candie^chargé de provisions et de milice (1). Il a apporté ici un grand nombre de pièces de cinq sols fausses ; on en a confisqué pour douze mille écus, et j'expédie à Andrinople (2)

(1) Les Turcs meUaient en réquisition tous les navires étrangers.

(2) Le sultan, qui redoutait ses sujets de Constantiuople, habitait ordinairement Andriuople avec ses ministres.

pour me plaindre de ce négoce et représenter que celle République n'a eu d'autre dessein en s'établissanl que pour trafiquer en argent faux. Je représente qu'il seroit à propos de défendre absolument le commerce desdites pièces de cinq sols, suivant Vars (1) que je fis présenter pour le même sujet il y a dix-huit mois. Mais, Monsieur, ces gens ci sont dans un état si misérable, que tout ce que je dirai sera inutile. JLa/^or/^ manque d argent, » {Ibid,, t. IX.)

Le 3 avril, M. de la Haye annonce le retour du drogman qu'il avait chargé de faire des remontrances : « On a répondu sur les pièces de cinq sols : Que les bonnes viennent et que l'on saisisse les méchantes. J'avois demandé que le trafic en fut défendu. Il a été dit que le temps ne servait pas pour celcy mais que ce seroit après la fin de la guerre de Candie. » [Ibid,)

Le 8 juillet, autres détails : u II y a dans ce port huit voiles françoises, et dix-huit ou vingt sont parties de Smyme. Il est vrai qu'il y a un profit considérable sur les pièces de cinq sols d'entrée; mais les marchandises sont à si haut prix, qu'il y a assurément à perdre sur le retour. Nos voiles, qui ne trouvent pas de cette monnoye à Marseille y prennent la route de Gênes et de lÀvoume, où ils s'en fournissent. Notre douanier me fait de grandes plaintes de ce que d'entrée il ne tire rien de nos voiles. Je lui réponds qu'il plaise au Grand Seigneur de défendre à ses sujets de recevoir des pièces de cinq sols y et que les voiles apporteront ensuite des marchandises. Le caïmacan de son côté veut manger, disant avoir des ordres d'AndrinopIe de visiter les voiles chrétiennes et de saisir t argent qui se trouvera dessus lorsqu'il ne sera pas de bon aloi. Ces officiei*s veulent avoir leur part au gâteau et il faut toujours donner quelque chose pour éviter le bruit et le désordre. J'appréhende avec le temps quelque malheur de ce maudit profit et dont nous aurons peine à sortir que par quelque grande avanie. » {Corresp. de Turquie, t. IX.)

Une dépêche du 12 août montre combien les négociants français de Smyme étaient loin de partager les craintes de

(1) Mol turc équivulcnt à oolilicaliuu.

Fambassadeur : « Celte Échelle est à présent la plus florissante de tout le Levant. Il se peut même dire que c'est où abonde tout le trafic par le débit des pièces de cinq sols sur lesquelles il y a un profit [si] considérable d'entrée, que toutes les dépenses et avanies n'empêchent point les voiles d'y aborder de tous côtés. J'ai su de bonne part que, depuis le premier jour de cette année, il étoit arrivé au dit Smyme pour la valeur de sept millions cinq cent mille livres de pièces de cinq sols de Marseille ou de Livoume et Gènes où nos voiles vont prendre librement. On leur donne aux dit Livoume et Gènes 18, 19 et 21 pièces de cinq sols pour un écu de France; et je sais une barque, partie de Marseille avec 6,000 écus de fonds, qui passant par Gènes, apporta, pour ses 6,000 écus, 12,000 écus de pièces de cinq sols à Smyrne. Voilà donc, Monsieur, le grand profit de MM. de Smyrne. » {Ibid,}

Le 23 septembre : « A Seyde (Saïda), il ne se fait quasi plus de commerce depuis que les pièces de cinq sols ont eu leur cours à Smyrne. » (Ibid,)

Sur ces entrefaites, le Gouvernement français, mécontent des mauvais traitements exercés sur ses nationaux, et de ce qu'au mépris des capitulations on leur faisait payer o 0/0 de droits de sortie, alors que les autres étrangers n'en payaient que trois, rappela son ambassadeur en lui ordonnant de s'embarquer sur une escadre de trois vaisseaux de guerre envoyée à Constantinople. L'ordre, expédié le 6 août, n'arriva à M. de la Haye que le 26 novembre. La Porte, comprenant le sens de cette démonstration, fit tout pour l'éluder. L'ambass&deur, appelé par le Sultan, se rendit à Larisse, en Thessalie, où ce prince se livrait à de grandes chasses. Dans un entretien qu'il eut avec le caïmacan (d'Andrinople) à Larisse, le 13 avril 1669, M. de la Haye trouva l'occasion de parler de nouveau de la fausse monnaie : « I^e chapitre des capitulations fini, je voulus parler des Génois qui avoient apporté toutes les pièces de cinq sols fausses. J'en tirai de ma poche et de celles de France à la marque de Sa Majesté pour en faire voir la différence. Le caïmacan en demeura d'accord, et dit que les Génois étoient

des infâmes et des usuriers, — ce furent ses propres termes, — mais que, le Grand Seigneur les ayant regus, il me prioîi de ne plus toucher cette corde, et de les laisser pour ce qu'ils valoicnt, et que, s'ils faisoient du tort dans l'Empire, on trouveroit bien les moyens de les châtier. » (Ibid.)

Le 4 février 1670, l'ambassadeur revenant à Constantinople^ et attendant son successeur, eut à entrer, dans sa correspondance avec M. de Lionne, dans des explications assez pénibles au sujet d'une imputation que les industriels, dont il dérangeait les opérations, cherchaient à faire planer sur sa probité : « Par des lettres de quelques marchands de Marseille du mois d'août, que j'ai receues à la fin du mois passé, on me donne avis qiie le sieur Joseph Fabre, marchand, publioit que son oncle et son frère, qui sont ici établis, s'étoient accommodés et avoient convenu avec moi à cinq pour cent de toute la monnoye qui étoit venue et viendroit ici en pièces de cinq sols de Marseille. On m'avoit écrit auparavant qu'on devoity aiTêter mes bardes et mes meubles, à mon retour, pour une somme de SO à soixante mille francs (1) que j'avois levée et mal prise sur MM. du commerce. Ce n'est pas la crainte de cette insolence qui m'oblige à vous parler de cela, Monsieur, mais le désir que j'ai de vous éclaircir ma conduite et d'empêcher que le mensonge et la calomnie ne gagnent au préjudice de mon innocence.

« Je receus, à mon départ de Paris (1665), les ordres de Sa Majesté sur le commerce des pièces de cinq sols que j*ai suivis et fait exécuter poncluellement, ainsi que tous les autres qu'il vous a plu de m'envoyer sur la même affaire. Une année qu'il vint et entra en ce port vingt deux voiles chargées de pièces de cinq sols^ la moindre barque en ayant pour 30 et 40,000 écus, et les vaisseaux à proportion, et dix ou douze de ces voiles ayant été adressées aux sieurs Jacques et Mathieu Fabre d'ici, comme ils furent avertis que MM. les éche-

(i) U ne s'agit pas là du franc institué par Henri III (31 mai 1576) et que Ton fabriquait encore sous Louis XIII (à 17 1/4 au marc), mais d'une monnaie de compte, tiers de Tûcu de 60 sous et équivalente à la livre tournois.

vins de Marseille m'avoient envoyé un arrest du Comeil pour empêcher le commerce desdites pièces de cinq sols^ ils vinrent me pressentir et m'en offrir 2 pour cent de ce qu'il y en avoit sur quatre voiles qui leur venoient d'arriver, et même somme de 2 pour cent de toute cette monnoye qui viendroit de Marseille de la fabrique des sieurs de Chauvigny et Frédian, si je voulois en favoriser l'exposition et le débit. » L'ambassadeur ajoute qu'il a repoussé ces offres et qu'ainsi c'est calomnie pure que ce prétendu accommodement (1). {Correspondance de Turquie^ t. IX.)

Le 22 octobre y M. de Nointel se rendait à Constantinople pour remplacer M. de la Haye, qui annonce son arrivée en date de Toulon , le 13 mars 1671 . {Correspondance de Turquie, t. IX.)

Il résulte, comme on voit, de tous ces documents, qu'il y avait à Marseille deux partis. Celui que représentaient les échevins, demandant que le commerce des louis de cinq sous contrefaits fût interdit en Orient. Celui des spéculateurs déshonnètes, qui bravait les arrêts du parlement de Provence et du Conseil, en allant charger à Gênes et à Livourne les produits des ateliers italiens. On reconnaît encore que la Porte était toujours disposée à saisir les cargaisons de thémins, à faire payer sous forme d'avanies des amendes à ceux qui les importaient, mais qu'elle n'entendait pas pour cela décrier une monnaie qui lui était utile.

Le chevalier Laurent d'Arvieux, que nous avons déjà cité, était un autre homme que MM. de la Haye père et fils. Né à Marseille en 163S, il avait passé douze années de sa jeunesse en Syrie et en Palestine (1653-166S), et avait appris les langues arabe et turque , qu'il parlait avec la plus grande facilité. Louis XIY lui confia diverses missions dont il s'acquitta avec une habileté remarquable, le nomma consul à Alger, puis à

(1) Vantelet revient sur cette accusation dans sa lettre au roi dont il a été question plus haut {Cont des mém. de liU,, t. IV, p. 290). « Il n'a pas manqué de gens qui ont cru â, Marseille que j 'a vois exigé dessus cette monnoye un droit de deux et mÔme de cinq pour cent; s'en étant trouvé qui, contre tonte vérité et par une friponnerie puoissabie, Tout compté et fait payer à leurs Associés et Participes^ comme si je Tavois exigé. "

Alep (1), et malheureusement lui préféra M. de Noinlel pour Tambassade de Constantinople. Les archéologues ne peuvent conserver de M. de Nointel que des souvenirs empreints de gratitude; il n'en est pas moins vrai que cet ambassadeur était fort mal préparé pour la tâche difficile qui l'attendait en Orient, et qu'en face d'un gouvernement rusé et impérieux il dut se résigner à prendre la situation inférieure de l'homme qui n'entend pas la langue du pays où il réside. On envoya le chevalier d'Arvieux à son secours, mais assez tard, en 1672» Avant cette époque (20 janvier 1670), Laurent d'Arvieux avait présenté au roi un curieux Mémoire sur les affaires de Constantinople et sur le commerce , dans lequel il rappelle « ces pièces de 5 sols fabriquées hors le royaume qui ont infecté l'empire ottoman , » liberté de langage qui montre, comme par surcroit, que l'Etat français n'avait pris aucune part à la fabrication des espèces à bas titre (2).

Il n'est pas inutile de savoir comment les écrivains de la cour ottomane présentent la question. On en peut juger par les emprunts que leur a faits M. de Hammer. Après avoir longuement énuméré les sévices exercés sur la personne des ambassadeurs français, russes, polonais, le savant orientaliste ajoute, à propos des événements de 1669 : « Des troubles eurent lieu à Constantinople, à Smyrne, àBroussa; ils avaient pour cause l'émission des monnaies fausses dont les bâtiments arrivés à Constantinople sous le commandement de M. d'Aïméras avaient inondé ces trois villes. A Smyrne, un arrêté démonétisa les anciennes pièces de huit aspres qui jusqu'alors avaient été préférées à d'autres, comme de meilleur aloi que les nouvelles pièces de même valeur nominale (3). »

Ou voit que M. de Ilammer n'a pas très bien compris de quoi il s'agissait.

(i) Oq peut consulter la notice consacrée au chevalier d'Arvieax par Jean de la Roque, un intelligent voyageur en Orient. Voyage fait par ordre de Louis XIV dans la PalestinCy etc. Paris, i717, in-12; Avertiss., p. 2.

(2) Mémoires du chev, d'Arvieux, t. IV, p. 215.

(3) Geschichte des Osmanischen Reichesy Pest, 1830, t. VI, p. 217. Ce n*étaienl pas les pièces de meilleur aloi qu'on avait résolu de décrier.

Lorsqu'il transforme le thémin en pièce de huit aspres, il prend une division pour un multiple; et il accueille d^ailleurs un peu légèrement une accusation extrêmement grave contre un commandant d*escadre, Guillaume d' Aimeras, ce lieutenant général de la marine, tué quelques années plus tard d'un coup de canon dans le mémorable duel naval qui coûta aussi la vie à Tamiral Ruyter (1). Que les annalistes turcs aient déversé rinjure sur un de nos plus vaillants officiers, cela n*est pas fort étonnant, alors qu'on les voit, dans le même temps, désigner par ces mots : « seize mille pourceaux mal intentionnés » (c'est M. de Hammer qui traduit), l'armée française venue sous le commandement de MM. de Beaufort et de Navailles au secours de Candie (2). D'un autre côté, Tabbé Vincent Mignot, neveu de Voltaire, dans un livre justement estimé, composé avec l'aide de bons documents, après avoir donné un court et substantiel résumé de TafTaire des thémins, ajoute que le bruit des émeutes occasionnées par ces monnaies ayant frappé de loin les oreilles du sultan, ce prince, aussi cruel que timide, sachant que le nom de son frère Soliman avait retenti dans quelques-uns des mouvements populaires, prit^ pour la deuxième fois, la résolution de se défaire d'un rival redouté, ainsi que d'Ahmed son second frère (3). Ceci montre à quel point la fausse monnaie peut devenir pernicieuse.

Nous venons de voir l'histoire des louis de cinq sols en Orient; nous avons passé en revue les incidents extraordinaires, parfois tragiques, auxquels ces monnaies ont servi de prétexte; nous allons maintenant revenir en Occident pour y

(1) Le 22 avril 1676. La floUe, commandée par Abr. Du Quesne, livra le combat près d'Agosta, en Sicile.

(2) Gesck» d. Osman. R.^ t. VI, p. 246 : » Und vielen anderen Rittcrn mit sechzehntauseod Schweinen, die es ûbel meinon », sagt der Reichshistoriograph Raschid, I, bl. 60. — M. de Hammer a confondu M. de Navailles avec M. de Noailles. — Son traducteur français a reproduit cette petite méprise.

(3) Histoire de l'Empire ottoman^ PariS) 1771, in- 12, t. ÏII, p. 223. — Ce pas- B&ge, comme tout le travail de l*abbê Mignot, a été copié par un auteur moderne, qui a oublié d'indiquer les sources auxquelles il puise; voir A. L. F. Alix, Précis de thist. de Vemp. ottom., 1822, in-8", t. H, p. 165. — Les janissaires, secondés par le peuple de C. P., s'opposèrent au dessein de Mahomet IV. (Paul Rycaut, Hist, de Vemp, oit., t. II, p. 286.)

rechercher (la monnaie du coin du Roy étant, de l'avis de tous, hors de cause) <ce qui s'était accompli à Trévoux, et dans les autres ateliers où Ton contrefaisait les produits monétaires de Dombes. Pour cette seconde partie de notre travail , nous avons été puissamment secouru par l'obligeance de notre savant confrère M. Maury, qui nous a ouvert le précieux dépôt confié à sa garde.

Les documents conservés aux Archives nationales nous ont, en effet, fourni des renseignements entièrement neufs et parfois tout à fait inattendus. Après les avoir copiés avec soin, nous en faisons l'analyse, tâchant de les coordonner, autant que faire se peut, en l'absence de certaines pièces que nous cherchons encore. Le travail que nous soumettons au lecteur n'est qu'un cadre, un essai destiné à marquer un point de départ, mais nullement à fixer les limites du sujet.

Une sorte de mémorandum relate les lettres patentes et arrêts du Conseil qui, depuis l'année 1523, autorisent l'exposition dans le royaume des diverses monnaies fabriquées à Trévoux. On y remarque la mention de ce fait qu'au 26 septembre 1643, le roi ayant supprimé dans ses États les presses pour la fabrication des doubles y aurait désiré que Mademoiselle supprimât aussi les siennes, et lui aurait accordé, à titre d'indemnité, 8,000 livres par an, à prendre sur les gabelles du Lyonnais; que nonobstant l'approbation de la Chambre des comptes, et sur un faux avis que Mademoiselle faisait fabriquer des doubles, on avait, par arrêt du 17 mars 1657, député des commissaires pour faire le procès aux sujets de Sa Majesté qu'on disait avoir contribué à ladite fabrication, et, ce qui était plus pénible pour la jeune princesse , révoqué l'indemnité. Mademoiselle réclamait la cassation de l'arrêt (Arch. nat. Ë, 2788) (1).

Par une décision du 19 mars 1659, le parlement de Dombes ordonne l'enregistrement du bail en vertu duquel le conseil de S. A. autorise Benoist Frangin, habitant de Lyon, à faire fa-

(1) On sait que Mademoiselle de Montpensîer De se réconcilia avec le roi que le 1" août 1657.

briquer, pendant trois années, des liards de billon, et toutes pièces de monnaies d'or et d'argent qui ont présentement cours en France, aux coin et armes de S. A., et ce dans Thostel de sa monnoye de Trévoulx situé en la maison du Petit-Molin, et non ailleurs. Le parlement de Dombes, séant à Lyon, après avoir reçu une lettre de cachet de Mademoiselle (31 mars), décidait, à la date du 30 avril, qu'il adresserait à S. A. de très humbles remontrances sur la forme du bail (Arch. nat. E, 2784) .

Cependant, au mois de mai 16S9, époque à laquelle Mademoiselle allait reprendre la fabrication des monnaies de Trévoux, une contestation s'était élevée entre Benoit Frangin, régisseur de la Monnaie, et Gilbert Darman Lorfelin, graveur de ladite Monnaie, qui avait quitté, disait-on, rétablissement, emportant hors de la souveraineté les matrices, poinçons, carrés, piles, trousseaux et autres ustensiles servant à la fabrication.

Frangin demandait au parlement de Dombes de contraindre Lorfelin à restitution des ustensiles, et de commettre Legendre, graveur en la ville de Lyon, pour la confection de nouveaux coins. Frangin déclarait, en outre, qu'il adoptait (dès à présent) pour différent (marqua de fabrication) une ruche. Lorfelin repoussait le reproche, rejetait les torts sur le sieur de Moncheny, directeur de la Monnaie, qui cherchait à lui nuire pour favoriser Legendre, et il ajoutait qu'installé dans la charge de graveur le 17 décembre 1651 il avait toujours été présent lorsque son travail était nécessaire.

Mademoiselle prit le parti de Lorfelin, et la cour, par arrêt du 28 mai, lui donna gain de cause. Cette décision obtenue, l'artiste déclara qu'il renonçait à son emploi, et remit au greffe de la cour vingt-deux poinçons, parmi lesquels se trouvaient ceux de la fleur de lys, de la couromie, de la lettre M, et des caractères servant à former la légende des liards, plus son poinçon personnel qui représentait une rose (Arch. nat., E. 2784 (1).

(1) L'emploi des vingt-deux poinçons serait parfaitement justifié par le type du liard à FM couronné, tel qu'il a été gravé dans les planches de Cl. de Poze (44, 9) et reproduit ensuite par T. Duby, Traité des monn, des barons,

Tous ces renseignements sont intéressants pour rhistoirede Fart. Du libellé de l'arrêt nous tirons en effet cette donnée que les remarquables pièces d'or et d'argent de Gaston, frappées à Trévoux en 1652, avec le titre de prince usufruitier de Dombes, sont l'œuvre de Gilbert Lorfelin, qui avait imité, non sans succès, la manière de Jean Warin. Grâce aux recherches de M. A. Jal, nous savions que cet artiste, fils de Jean Darman Lorfelin^ tailleur général de la Monnaie de Paris à partir de 1630, avait, le 14 mars 1636, tenu un de ses frères sur les fonts baptismaux dans l'église paroissiale de Saint- Barthélémy (1); mais nous ignorions ce qu'il était devenu. Ajoutons que le style des monnaies de Gaston a beaucoup d'analogie avec celui d'une belle et grande médaille de César, duc de Vendôme (mort en l665), signée LORFELIN. F., œuvre du graveur général qui mourut le 6 décembre 1669 (2). Gilbert avait évidemment appris sa profession dans l'atelier de son père.

Nous remarquerons ensuite que le différent adopté par Benoît Frangin, la niche j se reconnaît sur une pièce de cinq sols de Mademoiselle, à la date de 1659. Celte pièce doit avoir été gravée sous le nouveau régime de l'atelier, après le départ de Lorfelin, et par Legendre son compétiteur. Comme elle est d'un dessin exceptionnellement élégant et original, indiquant une recherche intelligente du style antique, il serait intéressant d'en connaître l'auteur d'une manière certaine. Provisoirement, nous venons de présenter une conjecture qui pourra

1190, pi, 41, qo 13. -^ Mais nous n'avons jamais retrouvé cette monnaie. Les liards de Mademoiselle, sar lesquels nous relevons onze dates, de 1659 à 1679, ne portent dans la lég. cire, que l'initiale de Marie (fait dont Tobservation est due à M. Feuardent, Catal. d'une coll. de monn, seigneuriales, 1863, p. 65), et n'auraient exigé l'emploi que de vingt et un poiDçons, si Ton ne compte pas le différent.

(1) A. Jal. Diclionnaire critique de biographie et d: histoire, Paris, 1872, în-8", p. 799.

(2) Très, de numism, ; méd, franc., t. !•', 1836, pi. 67, n» 4. La médaille portant le titre de Grand maistre chef et surintendant général de la navigation et commerce de France ne peut avoir été exécutée qu'après 1650. D'autres médailles représentant Marie de Médlcis et Anne d'Autriche sont également signées Lorfelin .f

se confirmer et contribuer à jeter quelque jour. sur Técole de Lyon. Lorfeliu ayant restitué les poinçons et matrices, il ne restait plus qu'à procéder à la fabrication des liards et autres monnaies. Le 11 juillet 1659 on lisait publiquement et on placardait dans Lyon un avis, de par le Roy y annonçant que, suivant jugement rendu par M. de Sève, président et lieutenant général en la sénéchaussée de Lyon, il était permis à Benoist Frangin, fermier de la Monnoye de Dombes, d'exposer des liards et autres espèces par lui fabriqués, au même prix que ceux de France, avec autorisation de faire porter à Trévoux les matières d'or, d'argent, cuivre et billon, qui lui seront nécessaires. Les Archives possèdent un exemplaire imprimé du placard, sur lequel le juré crieur a apposé son certificat (E, 2788).

Frappa-t-on, à cette époque, beaucoup de liards à la lettre M couronnée? nous n'en savons rien ; car nous n'avons jamais rencontré qu'un exemplaire de cette monnaie offrant, au revers, la petite ruche placée après le mot DNS. La belle pièce de cinq sols de 1659 est elle-même extrêmement rare (1). On a vu que le bail accordé à Benoist Frangin était de trois années. Or les collections numismatiques présentent une lacune embrassant les années 1660 à 1663. Pour les années 1664, 1665(2), les pièces de cinq sols sont, au contraire, très abondantes, mais elles portent un type fort différent de celui de 1659, et elles ont, en outre, pour marque de fabrication, cette rose que Lorfelin avait déposée avec ses autres poinçons.

Quel changement s'était donc opéré dans l'atelier? C'est ce que ne nous démontre aucun des documents dont nous pouvons faire usage.

Les contrefaçons, avec l'effigie des grandes dames italiennes, avaient fait leur apparition et copiaient le type de 1664. Mademoiselle, tandis qu'elle sollicitait l'intervention du parlement de Provence, voulut fournir au public un moyen de recon-

(1) Un exemplaire existe dans la précieuse collection de M. Etienne Récamier.

(2) Pour 1666, il existe divers iuigini qui, avec le nom et les armes de Mademoiselle, offrent une effigie différente de la sienne. Il en sera parlé plus loin.

naître facilement les espèces qui sortaient réellement de ses presses. Elle modifia complètement le revers de ses pièces de cinq sols : celles de 1667 offrent, sans légende, un écu en losange, écu féminin semblable à ceux que Levau fit sculpter pour elle sur les façades de son château de Saint-Fargeau. Cette précaution ne produisit pas le résultat espéré. Les pièces de cinq sols à l'ancien type étaient répandues en Orient de telle façon que tout ce que Mademoiselle pouvait obtenir, c'était qu'on regardât comme suspects ses nouveaux luigini au revers insolite. Elle ne tarda pas à faire rétablir son écu de forme masculine.

Ici nous voudrions bien pouvoir transcrire l'arrêt du parlement de Provence, en date du 22 décembre 1667, contenant défense de faire le négoce du Levant autrement qu'avec les monnaies de France, d'Espagne, de Mourgues (Monaco) (1), de Dombes, et d'aller, à l'avenir, sous peine de la vie, charger aucuns loms de cinq sols à Gènes, à Livoume et autres lieux de cette côte (2). Cet arrêt est mentionné par Vantelet, par un agent de Mademoiselle dont il va être question ; Salzade l'avait consulté en 1767; Yiani en a trouvé une traduction italienne dans les archives secrètes de Massa (3) ; et cependant, malgré des recherches poursuivies à Paris et à Âix, nous n'avons pu réussir à nous en procurer le texte (4) ; en sorte que nous serions tenté d'appliquer à cette sentence de parlement ce que Métastase dit un peu sévèrement de la fidélité :

Corne l'araba fenice,

Che vi sia ciascun' lo dice,

Dove sia nessun* lo sa.

(1) Monœcus était deyenu Mourgues, de môme que Canonîca a produit Ca« Dourgue ; Dominicus, Doumergue ; Ruteuicus, Rouergue.

(2) Salzade, Recueil des monnoiet tant anciennes gw modernes. Bruxelles et Dunkerque, 1767, iQ-4°, p. 193.

(3) Memorie délia famiglia Cyho e délie monete di Massa^ 1808, iu*4<*, p. 231. Viani avertit qu'il va insérer dans son Appendice cette s^itence, ayec diverses autres pièces tirées des mêmes archives secrètes ; mais, pour des raisons qai nous sont inconnues, cet appendice ne fut point imprimé. En 1864» la Rivista délia numismatica d'Asti annonçait que le manuscrit inédit de Viani avait été retrouvé dans les archives de Massa. Nous en attendons encore la publication.

(4) Ni Boniface, dans sa Collection des arrêts du Pari, d*Aix, ni le président

Nous reconnaissons déjà, par tout ce que nous avons recueilli, que l'arrêt du parlement de Provence fut de nul effet. Les ateliers dltalie redoublèrent d'activité. Le plus grand nombre des luigini de contrefaçon portent les dates 1668 et 1669. Mais, si Salzade ne s'est pas trompé, la monnaie de Monaco était exceptée de la proscription, et Ton va reconnaître qu'elle ne méritait pas cette faveur et cet honneur.

L'agent de Mademoiselle, mentionné précédemment, a dressé, en 1668, un mémoire long et diffus destiné à M. Vaille, dont le nom se lit en tête de la pièce que nous ne saurions reproduire intégralement sans fatigue pour le lecteur. Le mémoire n'est pas signé, mais on peut l'attribuer avec vraisemblance à un sieur Lheraud, qui, comme César, parle de lui-même à la troisième personne. Le rédacleur est certainement un provençal, peu familier avec la langue française ; il écrit de Monaco, et connaît bien le pays des contrefacteurs.

M. Vaille, dit-il, ayant reçu ma lettre ne manquera pas d'aller voir M. Delossandière (1 ) et de lui faire part de l'extrait de Tarrêt qu'on lui envoie. « Il verra par la lecture la malice de cette calomnie d'Orange quy cependant n'a pas laissé de me donner beaucoup de chagrin et de despense, n'ayant Qssuyé tout cela que pour apuyer fortement les inthérests de S. A., et pour suivre les faux monnoyeurs de tous côtés qui contrefont son coin. Vous verres que les termes de l'arrèst ne pouvoîent pas estre plus obligeantz pour moy. Je vous fis scavoir par ung mémoire le désordre qu'il y avoit en touttes les monnoyes de la Rivière de Gênes, qui travailhoient à tout prix et tittre aux armes de S. A. Royalle, et cela atiroit entièrement tous les marchans dont l'avidité ne considéroit pas la bonté, mais seulement les avantaiges, donnant les cent pour cent de bénéfice. » Je pris la résolution, il y a trois semaines, de partir

Debezieus, dans son Supplém. & cette collect, ni P. J. BriUon, conseiller au Conseil souverain de Dombes, dans son DicL-des arrêts des Pari, de France^ ne nous fournissent le document cherché. — Les archives du Parlement, déposées dons les combles du palais de justice d'Âix, sont depuis vingt ans impraticables. (1) liosandière, homme d'affaires de la princesse de Dombes, fort honnête, dit-elle dans ses Mémoires, t. IK, p. 174. — Cf. t. IV, p. 266.

de Marseille et de faire le tour de la côte, étant venu jusqu'en ce pays afin de mettre des gardes à tous les passages et de faire intimer tous les arrêts pour éviter l'entrée de cette méchante marchandise. Mais, comme ils ont le passage par mer, il est bien difficile d'éviter ce désordre, d'autant mieux qu'ils ont leur refuge à Nice, où les barques et vaisseaux vont charger. J'ai huit ou dix hommes avec moi, et encore j'ai failli être assassiné par un compagnon de cazaque des faux monnoyeurs du Languedoc (1) et d'Orange, dont un grand nombre sont réfugiés à Nice. Vous trouverez ci-joint un mémoire de tous les lieux que j'ai pu découvrir où l'on travaille, aux armes de Mademoiselle ; vous le communiquerez à M.Delossandiëre. Le moyen que je puisse remédier à cela, si je n'ai l'autorité du Roi et de M. Colbert? Il faudrait les obliger d'écrire aux ambassadeurs à Gênes et àLivourne, « et que nécessairement il parut quelqu'un de la livrée de Mademoiselle et d'authorité pour faire ce voyage. On le feroit acompagner comme il faut et avec toutes les instructions, et il n'y auroit rien de si facile que de casser ceste cannaille. J'ay fait escrire par M. le premier président d'Oppede (2) la lettre dont je vous mande ci inclu^ le modelle quy servira pour les autres. On pourroit reprezanter à M. Colbert qu'en favorisant les affaires de S. A., c'est le moyen d'établir tout le négoce d'Italie à Marseille. Car, au lieu que prezantement tous les vaisseaux et barques vont à Gênes et Ligourne chercher cette méchante marchandise, tout au contraire les marchands d'Italie seroient obligés d'en venir prendre à Marseilhie et d'y transporter leur négoce, et ainsi la Monnoye de S. A. R travailleroit au triple de ce qu'elle fait, et cela sans que directement le Roy et M. Colbert fissent semblant de s'en mesler. Il faudroit seullcment que le Roy escrivil à la République de Gênes et au Grand duc de Florance qu'ils ne souffrissent pas que dans leurs terres on contrefit son coing

(!) Cette expression pourrait faire supposer que le Nonce avait établi son atelier dans le cliAteau de Villeneuve.

(2) u Le président d'Oppède, qui faisoit tout dans la Provence, on pouvait dire qu'il faisoit la pluie et le beau temps (1660); c*est an homme de mérite de la maison de Forbin. » [Menu de Mademoiselle^ t. III, p. 405.)

et ses armes ny de Mademoiselle ; et de souffrir Texécution des arrests rendus par le Parlement de Provence^ et aussy en fair^ escrire M. le premier président à M. Arnoul (1) par le Roy y et M. Colbert d y tenir la main.

« Au reste je me suis trouvé icy dans une conjecture quy sera bien favorable aux intherests de S. A. R. M. le prince de Mourgues (2) ayant advis que ses fermiers ne Iravailhoient pas des Esctis blans au titre qu'il faloit, en a fait saizir une quantité et aussy a treuvé dans la Monnoye plus de cinquante mille pièces de cinq sols faites aux armes de S. A. R. Il en a tesmogné bien du déplaizir et dit qu'il n'avoit jamais consanty à cela quoy que en véritté cest abus durast depuis trois ans, Cesl exemple a fait esclat... Mgr le prince de Monaco a tesmogné à M. Lheraud que S. A. luy avoit fait souvent des plaintes aussy bien qu'à Madame sa famé (3), que le Roy en avoit aussy parlé fortement, et M. Colbert aussy... Il estoit venu de Paris avec ceste ferme résolution d'y remédier et de surprendre ses fermiers, ce qu'il a fait, en sorte qu'ils sont à sa discrétion, et ce sont ces mesmes que cette belle compa* gnie qui pressoit tant S. A. R. Elle voit par là que ce n'estoit pas chimère ce qu'on luy en disoit. » M. le prince de Monaco envoie à la princesse une des pièces de cinq sols trouvée chez lui et qui parait à bien bas titre. Il faut que S. A. R. lui demande d^employer toute son autorité pour faire chasser des canailles qui sont à quatre ou cinq lieues de Monaco en un lieu appelé Six bourg (4), lesquels font tout le désordre... « Il

(1) Intendant des galères, à Marseille. Le 20 juillet et le 21 aoiU 1666, il écrivait à Colbert au sujet des monnaies et des embarras financiers que lui avait causés le décry : u La foire de Beaucaire n'a rien cslé cette année ù cause de la monnoye... C'est une affaire où il faut toucher absolument, principalement a regard des pièces de cinq bols.... Je croy que AI. le Premier président vous en aura escrit son sentiment. » (Depping, Corresp, admin. sous le règne de f^ouisXlV, t. III, p. 400 à 403.)

(2) Louis I" Grimaldi, duc de Valentiuois (1662-1701), fils d'Hercule et d'Aurclia Spinola.

(3) Catherine -Charlotte de Grammont, fille du maréchal, « une belle et aimable personne, » dit Mademoiselle, Mém.t t. III, p. 104.

(4) Le Sabourg (Scpulcrum, aujourd'hui Seborga), domaine des abbés de Saiut-Honorat de Lérius.

faut nécessairement scavoir sy, pour Y exécution des arrests et rinthérest de S. A. R., on peut faire estât de Tauthorité du Roy et de M. Colbert et de ses lettres; car avec cela on establiroit les choses sur un bon pied ; autrement il faut nécessairement que S. A. dimmtie son titre; et faire le mieux qny se pourra' à Marseille.

« Vous trouverez ci-incluses deux pièces de cinq sols dont vous ferez faire l'essai. Ils ont avoué qu'elles ne sont qu*à quatre deniers de fin, et cependant à Trévoux on travaille à 8ix(l). Jugez de la différence qui est de plus de soixante pour cent. » (Arch. nat. E., 2787.)

Une seconde pièce, en tète de laquelle est inscrite la date 1669, et rédigée par le même agent probablement, était destinée sans doute au parlement de Dombes. L'auteur expose une partie des faits connus; il insiste tout particulièrement sur l'intérêt qu'a l'État à ne pas laisser les négociants s'approvisionner de monnaies dans les ports de la Ligurie. Depuis environ trois ans que la Monnaie de Dombes a cessé de travailler à cause des abus de la Rivière de Gènes, les ateliers monétaires du roi n^ont presque rien fait, tandis que, lorsque l'industrie de Trévoux attirait les métaux, la Monnaie de Lyon était fort active, cela peut se vérifier à l'aide des registres de délivrances.

Il serait même avantageux, pour le bien du conunerce français, que Mademoiselle fît frapper monnaie à bas titre, et que le roi tolér&t cette fabrication, puisque le bénéfice qui en résul* terait profiterait à une princesse du sang, et contribuerait à la richesse générale. (Archives nationales, E, 2788.)

Telle est en substance la doctrine exposée dans la seconde note, sous une forme très prolixe et fort incorrecte. A force d'entendre répéter par ses agents que le bien de TÉtat exigeait qu'elle fabriquât quand même, à n'importe quel titre. Mademoiselle finit par se laisser entraîner, et, une fois engagée dans cette voie, elle agit sans discernement ni modérait) Le manuscrit porte six; mais l*écart indiqué montre qu*il faut lire dtx.

tion. C'est là un fait que constatent deux pièces que nous avons trouvées dans un dossier provenant du Conseil de la souveraineté de Dombes. En les lisant, on est fort étonné d'apprendre que, vers la fin de 1667, on avait déjà abaissé d'une façon notable le titre des monnaies de Trévoux, après avoir si lontemps guerroyé contre les faussaires. On se rap-* pelle involontairement certaine fable où le gardien d'un dépôt, menacé par une foule d'agresseurs, finit par se tailler une part dans le fardeau confié à sa fidélité. Il est certain qu'au courant de 1667, Mademoiselle avait encore changé le type de sa monnaie, en substituant à sa devise ordinaire : Dominus adjiUor et redemptor meusj les mots : PRINC. SOVV. DE DOMBES. Averti pa^ les documents que nous allons transcrire, nous avons examiné quelques exemplaires de ces dernières pièces de cinq sols (1667 et 1668), et, sans en avoir fait un essai en règle, nous avons pu reconnaître qu'elles ne sont pas de bon aloi. Mais cependant leur couleur n'indique pas une proportion de cuivre aussi forte que celle dont le sieur Garnon avoue avoir fait usage.

C'était donc unie première tentative.

Les deux actes qui suivent sont revêtus de la signature autographe de Mademoiselle de Montpensier.

N® 1. SoD Altesse Royalle estant en son Conseil, bien informée que depuis près de deux ans plusieurs personnes ont entrepris de falsifier à ses coings et armes les pièces de biUon que S. A. R. a permis à M* Mathieu Garnon par elle commis à rezercice de sa monnoye de Trevoulz de fabriquer, pour servir au commerce qui s'en faict et est receu dans le Levant, et que sous prétexte du crédit que les négocians y ont donné, ceux qui ont entrepris ladite falsification et le mesme commerce audit pays ont tellement altéré ce qu'ils fabriquent, qu'elles ne sont pour la plus part guère plus de trois deniers de fin ei qu'à cent trente pièces du nunns au marc; ce qui fait que, les pièces falsifiées se donnant à beaucoup meilleur marchéi ceux qui négocient des véritables de Dombes ne peuvent les laisser au mesme prix sans grande perte; Veu que, pour donner cette réputation aux dites pièces, ledit Garnon avoit, depuis le mois d'octobre 4667 jusques à la fin de juin 4668, faict travailler sur le pied de six deniers dix grains et de six deniers du moins, et à la taille de cent dix et de cent seize pièces au plus par marc, quoy que S. A. R. luy euist permis par- son traitté du onze de may audit an 1667 de les faire fabriquer à cinq deniers vingt deux

grains de fin seulement; touttes fois estant nécessaire d'entretenir ledit commerce du Levant qui est mesme advantageux au Royaume de France, et en attendant que S. A. R. ayt donné ordre de faire entièrement cesser lesdites falsifications, à quoy elle prétend s*employer incessamment, Sadite Altesse Royalle estant en son Conseil, pour maintenir ledit commerce autant que faire se pourra et néantmoins avec plus de réputation pour lesdites pièces qu'yl sera possible, a permis et permet audit Garnon de faire fabriquer en ladite monnoye de Dombes lesdites pièces de hillon jusques à cinq deniers dix grains du moins, et à la taille de cent dix huit, cent vingts et cent vingt deux pièces au plus par marc. Et ce jusqu'à ce que par S. A. R. ayt esté pourveu à faire cesser Tabus desdites falsifications, auquel cas Elle prétend faire restablir lesdites pièces au plus haut pied pour la répuUUion de sa monnoye. Et pour le surplus aux mesmes peines, charges et conditions des articles arrestez audit Conseil du onze may 1667. A Eu, le 25* juin 1668.

Anne Marie Louise.

(Arch. nat. E. 2788.)

Huit mois plus tard, en cette année 1669 pendant laquelle Mademoiselle, toute préoccupée de Lauzun, n'était guère en état d'apprécier avec calme les affaires de finance, on lui fit signer la pièce étonnante que voici (1) :

N<^ 2. Madame estant en son Conseil souverain de Dombes, sur les advis qui luy sont donnez de touttes parts que Tabus s^augmentant ez monnoyes des princes voisins contre le droict des gens en la fabrication qui s*y faict à ses coings et armes des pièces de billon dont le commerce se faict en Levant sur la réputation de celles qui se fabriquent en sa Monnoye de Trévoulx, suivant la permission donnée par S. A. R. à M« Mathieu Garnon, commis à Texercice de sadite monnoye, et que. lesdites pièces fabriquées ez autres lieux qu*en ladite Monnoye de Trévoulx sont & si bas tiltre et si foibles à la taille, que ceux qui ont entrepris ledit commerce en Levant à l'imitation et sur le crédit de celles dudit Trévoulx les donnans à beaucoup meilleur marché qu*il n'est possible de faire celles de ladite Monnoye de Trévoulx au tiltre et à la taille qu'elles ont été faites cy devant, et que mesme on a esté obligé, pour maintenir ledit commerce, de souifrir estre faites plus bas que

(i) Cette concession faite & des fermiers avides contraste avec les sentiments habituels. d'Anne-Marie-Louise. Elle-même raconte comment Ant de Chabannes, ayant acheté le château de Saint- Fargeau, après la disgrâce de Jacques Cœur, Tacheta une seconde fois, ne voulant pas qu'il lui fût reproché d*avoir à bas prix le bien d'un homme disgracié ; elle ajoute : « Et de ce que je dis j'en suis fort informée, cor j'en ai trouvé les contracts dans le trésor de Saiat-Fârgeau, ce qui m*a bien réjouie, car j'aurois été en fort grand scru' pule d'avoir du bien d'autrui ; et même il me déplairoit fort, s'il y en avoit parmi le mien qui vint de confiscation. Mais, Dieu merci, je n*ai pas ce déplaisir. Q {Mém., t. II, p. 309.)

ce qui esLoit porté par la preoiière permission; ils établissent audit pays de Levant de nouvelles correspondances et ruinent entièrement celles des marchands qui négocient des pièces fabriquées audit Trévoulx au préjudice des intérests de S. A. R. et du négoce mesme de France qui se faisoit fort ad< vantageusement par le moyen d'icelles ; lequel négoce périra tout à faict dans très peu de temps, s*il n'y est pourveu en donnant la liberté audit Garnon de faire lesdites pièces au tiltre et à la taille que ledit commissaire ordonné par S. A. R. sur ladite monnoye jugera à propos en connaissance de cause jusques à ce que Ton ayt apporté remède auxdites falsifications. — Sadite Altesse Royalle, estant en son Conseil souverain de Bombes, a permis et permet audit Garnon de faire fabriquer en ladite Monnoye de Trévoulx lesdites pièces de billon pour le commerce du Levant et affin de l'entretien d'iceluy, au tiltre et à la taille qui sera jugé à propos par ledit s' Penet, lieutenant général au baillage de Dombesi commissaire député par S. A. R. pour la direction de ladite monnoye selon la connaissance quUl prendra de l'Estat présent dudit commerce dans le Levant tant desdites pièces fabriquées ailleurs que de celles en la Monnoye de Trévoulx, et de la nécessité qu*il y aura à cetefTect de baisser le tiltre et la taille. Le tout jusques à ce qu'on ayt pourveu à procurer le remède auxdites falsifications et mis les choses en Testât qu'elles estoient auparavant, auquel cas lesdites pièces seront restablies à leur ancien tiltre. Les autres deffenses contenues en la commission et pouvoir donné audit Garnon tenans pour le surplus.

A.NNE Marie Louise.

Paris, le S^ de mars 1669.

(Arch. nat. E. 2784.)

Il faut dire qu'on n*a jamais retrouvé de pièces de cinq sols au coin de Mademoiselle qui puissent se rapporter à ce document. La dernière monnaie de cette valeur est celle de 1668 dont il vient d'être fait mention.

Il est fort possible que le parlement de Bombes, siégeant à Lyon, ou le Conseil d'État du Roi aient mis opposition à la fabrication du sieur Mathieu Garnon. En fait de monnaies d'argent frappées à Trévoux, postérieurement à 1668, nous ne connaissons que la pièce de trente sols ou demi-ccw blanc de 1669, Técu de soixante sols et le demi-écu de 1673. Ces espèces sont de fort bon aloi, conforme à celui de Paris. La pièce de cinq sols de Bombes avait vécu.

Cependant des spéculateurs en retard pouvaient encore espérer faire une récolte d'arrière-saison. Si à Smyrne et à Constantinople la monnaie au type français avait perdu, en grande partie, son attrait primitif, il n'en était pas de même

dans les régions un peu éloignées du centre de Tempire turc. Pendant son voyage de 1699, Paul Lucas, se dirigeant d'Alep à Erzeroum, s'arrête à Aïntab : « Les pièces de cinq sols de France, dit-il, sont la monnoye qui a le plus cours eu cette ville (1). » Déjà, lorsqu'on 1675 Spon, un grand amateur de médailles, traverse Sigée de Troade, il note brièvement ce renseignement numismatique : « Le timinj qui est notre pièce de cinq sols, vaut là 14 aspres; mais leurs aspres sont petits el ne passent pas à Constantinople (2). » Tournefort, vîngt-cinq ans plus tard (mars 1701), visite Chio ; il remarque que « chaque livre de soye doit à la douane quatre timinSy c'est-à-dire vingt sols de notre monnoye (3). »

Les jésuites de Trévoux relèvent cette indication et inscrivent dans leur célèbre Dictioniiaire : « Timin. s. m. Nom d'une monnaie de Tile de Scio, valant cinq sols. » Rien de plus sur l'origine et la nature de cette pièce qui a tant fait parler d'elle.- Ainsi, en 17S2, dans la capitale de Mademoiselle de Monlpensicr, à quelques pas de l'hôtel du Petit-Molin, la grandeur et la décadence du Louis de cinq sols ne laissent plus un souvenir, son nom oriental n'éveille pas l'attention des savants religieux dont la curiosité est d'ordinaire si active (4).

(1) Voyage du sieur Paul Lucas au Levant, Paria, 1704, ia-i2, t. I, p. 320.

(2) Voyage d*Italie, de Dalmatie, de Grèce, etc., la Haye, 1724, t. 1, p. 120.

(3) Relation d'un voyage du Levant, fait par ordre du Boy, Lyou, 1727, in-S", t. Il, p. 63. — L'auteur d'ObservatioTis sur le commerce de la mer Noire auxifuelles on a joint deux mém. sur la comm, de Smyrne et de Candie, Amsterdam, 1787, p. 383, dit : « Le thémin est une petite monnoie d'Allemagne, qui vaut 10 aspres, et 5 sols de France. >»

(4) A la lin de «et article, dans le cahier du Journal des Savants de novembre 1876, se trouve celte mention : (La suite à uu prochain cahier). Lu mort a surpris M. de Longpérier avant qu'il ait pu achever ce travail et les notes qu'il avait réunies à cet effet n'ont pu être utilisées*. (G. S.)

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