‹ Œuvres de A. de LongpérierChapitre 166 sur 173 · PL. X · texte numérisé non relu

PL. X

Titc-Livc mentionne deux fois les Salasses; d abord, à propos du passage d'Annibal dans les Alpes, lorsqu*il indique l'opinion de divers écrivains qui ont parlé de la route suivie par Tannée carthaginoise, et qu*il ajoute : « Qui ambo saltus eum non in Taurinos, sed per Salassos montanos ad Libuos Gallos deduxissent. » Puis, nous trouvons dans l'épitome du LUP livre : « Ap. Claudius consul Salassos gentem alpinam domuit (1). » Appien nous donne, à son tour, quelques détails intéressants : « Les Salasses, dit-il, habitent les hauteurs des Alpes, montagnes d'un accès difficile, offrant des passages resserrés et incommodes. Grâce à la disposition dès lieux, non seulement ils conservaient leur autonomie, mais ils impo* saient un droit à ceux qui traversaient leur contrée. Antistius Yetus les attaqua à Timprovistc, après avoir occupé les portes des défiles, et les tint bloqués pendant deux ans. Mais ceux-ci manquant de sel, dont ils font une grande consommation, finirent par admettre une garnison. Cependant, aussitôt que Velus se fut retiré, ils expulsèrent cette garnison et, maitres des défilés, ils se rirent des forces que César envoya contre

(I) Suétone dit en parlant d \\ugus le (Oc^^ c. 21} : m DoinuU Salasses

gcntes iualpinas. n

MONNAIES DES SALASSES. 497

eux, sachant l'inutilité de leurs entreprises. Aussi César, qui alors faisait la guerre à Antoine, toléra leur indépendance, et laissa impunis leurs actes contre Velus. Mais eux, s'attendant à des représailles, firent une grande provision de sel, et ne cessèrent d'attaquer les possessions romaines que M)rsque Mossala Corvinus, envoyé contre eux, les eut réduits par la famine; c'est ainsi que les Salasses furent conquis (1). »

L'expédition d'Appius Claudius eut lieu en l'an 143 avant noire ère; celle de Terentius Varro, dont il va être question, appartient à l'an 25; mais il est bon, avant d'aller plus loin, de mettre sous les yeux du lecteur un extrait de Strabon, qui achèvera de lui faire connaître le peuple dont nous avons & lui présenter les monnaies.

« De l'autre côté des montagnes, vers l'Italie, on trouve les

Taurini, nation ligurienne Plus loin, et au delà du Pô,

habitent les Salasses y au-dessus desquels, sur les sommets, on trouve les Centroties^ les Caiuriges, les Veragrij les NaniuateSy le lac Léman, que le Rhône traverse, et les sources

mêmes de ce fleuve La meilleure partie du pays des

Salasses est dans une profonde vallée, formée par une double chaîne de montagnes, dont ils habitent aussi quelques hauteurs. Ceux qui, venant d'Italie, veulent passer ces monlagncs, doivent traverser la vallée, après laquelle le chemin se partage en deux routes; l'une, impraticable aux voitures, passe parles hautes montagnes qu'on nomme les Alpes Pennines; l'autre, plus à l'ouest, traverse le pays des Centrones (2).

« Les Salasses ont chez eux des mines d'or, dont ils étaient les maîtres, aussi bien que des passages, dans le temps de leur puissance. L'exploitation de ces mines était facilitée par le Durias, qui leur fournissait Teau nécessaire aux lavages : aussi, à force d'en détourner le cours par des saignées mul-

(1) De rebtts illyi'ic, cap. 17.

(2) « ColoDiœ ab Alpiutn radicibus, Augusta Tauriuorum, auLiqua Ligiinim stirpe, inde navigabili Pado; dein Salassorum Augasta prœtoria, juxta gcmiaas Alpiom fores Gralas atque Pœuinas. » Plin., IH, 17 (21 éd. Littré). — £aXa99ibiv, (ar eleriv) {^nb roue 'Iv9o^6povc * AOyouTra icpaircopta xoXcovta - *Eicopeôia. Ptol., Geogr., 111, 1, 34.

498 MONNAIES DES SALASSES.

iipliées, en tarissaient-ils souvent le lit principal. Autant cette opération leur était avantageuse pour séparer leur or, autant elle était préjudiciable à ceux qui cultivaient les terres situées au-dessous en les privant du secours d*une rivière qui, par sa position, pouvait arroser leurs champs. De là naissaient de fréquentes guerres entre les deux peuples limitrophes, jusqu'à ce que les Salasses^ soumis par les Romains, furent dépossédés de leurs mines et de leur pays. Mais, toujours maîtres des montagnes, ils ont continué à vendre Teau aux entrepreneurs des mines. Cependant Tavarice de ces derniers entretenait toujours la discorde ; ce qui faisait que ceux des Romains qui briguaient le commandement de ces pays, quand ils Tavaient, ne manquaient jamais de prétextes pour faire la guerre aux Salasses. Ceux-ci, tantôt en guerre, tantôt en paix avec les Romains, se sont soutenus jusqu'à ces derniers temps, w faisant beaucoup de mal par leurs brigandages à ceux qui traversaient leurs montagnes. Ils ont même poussé la chose si loin, qu'ils taxèrent à une drachme par tête Tannée de Decius Brutus qui fuyait de Modène. Messala, qui avait son quartier d'hiver dans leur voisinage, fut aussi obligé de leur payer, tant le bois de chauffage que le bois d'orme dont il fit faire des traits et des armes pour exercer ses soldats (1). Ils pillèrent même une fois l'argent qui appartenait à César (l'empereur); et sous prétexte de travailler aux chemins et aux ponts des rivières, ils firent rouler sur des armées entières d'énormes masses de pierres. Enfin Auguste les a entièrement détruits et les a fait tous vendre publiquement comme des^ esclaves, à Eporedia^ colonie romaine, où il les avait fait transporter. On n'avait fondé cette colonie que pour contenir les Salasses; mais elle out peine à se défendre contre eux jusqu'à ce qu'ils 'furent entièrement détruits. Le nombre de ceux que l'on vendit fut de trente-six mille, sans compter huit mille personnes en état de porter les armes. Ce fut Tcrentius Yarro, général de l'armée qui les avait défaits, et qui les

(1) On lit daus Dion Cassius : « Messala sonuiît les Salasses et les autres peuples complices de leur rébellion. — Ub. XLIX, c. 38.

MONNAIES DES SALASSES. 499

vendit à Tencan. Trois mille Romains envoyés par Auguste fondèrent la ville HAugusta dans le Hqu même où avait campé Yarron, et maintenant tous les environs jusqu'aux sommets des montagnes sont en paix (1). »

Au dire de Pline, Caton pensait que les Lépontiens et les Salasses appartenaient à la nation taurisque (2). Telle était la terreur qu'ils avaient inspirée aux Romains, que, suivant Dion Cassius, lorsque Tercntius Yarro vendit les prisonniers, il mit pour condition qu'aucun d'eux ne serait affranchi avant vingt ans (3) . ...

Les Salasses, on le voit par la comparaison des textes de divers historiens et géographes de l'antiquité, habitaient cette longue et remarquable vallée qui s'étend du grand Saint- Bernard à Ivrée (Eporedia), et qu'arrose la Dora-Baltea (Durias). Aoste (Augusta Praetoria), capitale du pays, est célèbre par ses antiquités, bien souvent citées par les voyageurs, relevées avec un grand soin pour l'Académie de Turin par le savant architecte Carlo Promis, et qui, tout récemment encore, ont été comprises dans la belle publication de M. Edouard Aubert(4).

La ville d'Aoste est épiscopale; aussi, sur les tiers de sou d'or contemporains des Mérovingiens, porte-t-elle le titre de Civitas : AVSTA CIVITATE FIT (5). Au xm« siècle (1267), on y faisait usage d'oboles d'or avant que cette sorte de monnaie figurât dans les actes rédigés en d'autres localités dépendant des comtes de Savoie (6). C'était un pays de mines d'or,

(1) Strabo, Geogr,, lib. IV, p. 204 sq. — Cf. Dion. Cass., lib. XLIX, cap. 34; lib. LUI, cap. 23.

(2) Uist, nat.f lib. III, 24, 2. ~ Julius Obsequens nous a conservé une réponse des décemvirs qui semblerait indiquer que les Salasses étaient Gaulois. « Âpp. Claudio, P. Métallo coss. quum a Salassis illata clades esset Romanis, decemviri prouunciaverunt se invenisse sibyllinis quoties bellum Gallis illaturi essent, sacrificari in eorum iinibus oportere. » {Prodigior. libelL, c. LXXX.) Mois il faut tenir compte de la difficulté que les déceravirs avaient h trouver dans les livres sibyllins des réponses qui fussent de nature à satisfaire le peuple romain.

(3) Lib. un, c. 25.

(4) La Vallée d^Aoste^ histoire, sites et monuments, Paris. Amyot, 1860. In-4*. (o) Combrouse, Monétaires mérovingiens, pi. XI, u^* 3 et 4.

(6) Dom. Promis, Monete dei reali di Savoia^ t. II, p. 260.

500 MOISiNAlES DES SALASSES.

ainsi que Strabon nous l'enseigne (1), et il semblera tout naturel d'attribuer aux ^al&sses d'antiques monnaies d'or qui se rencontrent de temps à autre, soit dans la vallée même, soit sur les hauteurs des Alpes, soit enfin sur l'autre versant de ces montagnes dans le Valais ; monnaies qu'on ne trouve jamais dans la Gaule transalpine, qui portent des types tout particuliers, et qui, sous le rapport de la fabrique, tiennent à la fois de la monnaie des Gaules et de celle qu'on recueille en assez grand nombre dans les provinces germaniques qui avoisinent l'une et l'autre rive du Danube supérieur (2).

Un éminent érudit, M. Théodore Mommscn, n'a pas hésité à proposer cette attribution dans un savant mémoire imprimé à Zurich (3) ; mais ce travail parait avoir échappé à l'attention de nos compatriotes, et comme les monnaies qui ont fait le sujet de ses observations sont extraordinairement rares, et qu'on n'en connaissait pas un seul exemplaire en France avant que M. de Saulcy eût été assez heureux pour en rapporter un de Suisse, il en résulte que le nom des Salasses est encore absent de nos listes numismatiques.

La faute en est un peu à Caronni, qui, au commencement de ce siècle, avait vu et dessiné chez le P. Murith, prieur du couvent du mont Saint-Bernard, deux des monnaies que nous allons décrire, et qui avait jugé à propos de les présenter au monde savant, dans un récit de ses voyages (d'ailleurs à peine connu chez nous), comme des monuments du passage d'Annibal dans les Alpes. Caronni tenait ces monnaies pour espagnoles, et pensait qu'elles avaient été apportées piar l'armée carthaginoise; il va même jusqu'à les appeler, en un certain

(1) Les mines s'étendaient jusqu'au territoire de Verceil. Plin., iib. XXXllI, c. 21 (éd. Littré], 12. « Exstat lex censoria Ictimulorum aurlfodinœ, Yercellensi agrOy qua cavebatur, ne plus quinque uiillia hominum in opère publicaui haberent. » Ce nombre de cinq mille ouvriers démontre clairement la grande importance de Texploltation. Voir, au sujet des mines des IctimuH, Durand!, Alpi Graix e Penninx, p. 110.

(2) Franz Streber, Vebei* die sogenannten Begenhogen Schùsselchen, Muncben,

(3) Mittheilungen det* antiqiiarischen Gesellschaft in Ztirich,\ll^ vol., 8^ cahier, 1853. Nordetrusk'Alphabete auf Imchriftcn und Mûnzen.

MONiNAIES DES SALASSES. 501

endroit, des médailles puniques (1), ce qui montre bien l'épaisseur du nuage au travers duquel il entrevoyait les questions paléographiques.

Le P. Murith (mort en 1819) avait adressé à la Société des Antiquaires de France un mémoire sur les antiquités des Alpes Pennines, auquel étaient joints les dessins des deux monnaies en question; mais M. Bottin, secrétaire de la Société, qui s'est contenté de donner l'analyse de cet écrit, a supprimé les dessins des « deux médailles d'or que Fauteur nomme celtibériennes, chargées d'un côté de lettres et de l'autre de lignes carrées et triangulaires sans figure. » Toutes les monnaies décrites dans le mémoire du P. Murith avaient été, suivant M. Bottin, l'abréviateur, recueillies, de 1760 à 1764, parmi les ruines du temple de Jupiter, au couchant du monastère (2), par conséquent sur le territoire d'Aoste.

Dolomieu, lors de son dernier voyage, avait vu ces monnaies à Martigny, chez le prieur Murith ; « il possède encore, ditBruun-Neergaard, plusieurs monnaies carthaginoises trouvées aux lieux par où on dit qu*Annibal a passé (3). »

Dans la Revue numismatique de 1839, notre savant ami J. C. de San Quintino, parlant de l'examen qu'il avait fait en 1837 du médaillicr conservé chez le prieur du grand Saint- Bernard, cite « deux médailles d'or qu'on y a trouvées il y a environ un siècle, et qui font encore partie de la collection. »

« La singularité de leurs types et du style de leur fabrique, ajoute-t-il, ne permettent point de les ranger ni parmi les monnaies celtiques ni parmi les gauloises ; elles ont été attribuées par quelques écrivains aux Carthaginois de l'armée d'Annibal. Félix Caronni les a publiées, il y a une vingtaine d'années, dans la description de son voyage (4). »

D'un autre c6té, l'auteur d'un mémoire manuscrit, dont un

(1) Rag^îtaglio di aie. monum, di aniichUà ed arti raccolti negli ult. viaggi da un dilettante. Milan, 1805 et 1806, part. II, p. 22, 79, 157, tav. VI, n»* 45 et 46.

(2) Mém. de la Soc. royale des Antiquaires de France, i. III, 1821, p. 503.

(3) T. C. Bruun-Neergaard, Joum. du dernier voyage du citoyen Dolomieu dans les Alpes. Paris, 1802, p. 9 et suiv.

(4) Bévue numismatique , 1839, t. IV, p. 65.

502 MONNAIES DES SALASSES.

feuillet nous a été communiqué par M. Tabbé A. Gai, prieur de la collégiale de Saint-Ours à Aoste, nous donne le dessin de deux monnaies d'or (voy. pi. X, n®* 7 et 8) accompagné de ces lignes :

((Ces deux médailles de très bon or ont été trouvées, la première à Vétroz, près de Sion, par M. Cocatrix, prieur-curé de Yétroz, chanoine régulier de Tabbaye de Saint-Maurice; la seconde au glacier de Sierre, et portée à M. le comte de Courten dudit lieu ; j'ai vu Tune et l'autre, et c'est sur les originaux que je les ai copiées. Ces médailles, présentées à Paris, aux connaisseurs sans doute, ont été jugées des prix d'agriculture ; elles n'en sont pas moins celtibérieunes, ainsi que Ta décidé le Père Caronni, bamabite, savant antiquaire du collège de Saint-Thomas, à Milan. »

Les dessins, moins mauvais que ceux de Caronni, semblent avoir été faits d'après les mêmes pièces, mais la note que nous venons de transcrire indique une origine différente. Les monnaies recueillies par le P. Murith, vues par Dolomieu, pai Caronni, et par San Quintino en 1837, ont disparu du médaillier de rh6pital. Toutes les recherches qu'a bien voulu faire à notre intention M. le prieur Gai, dont nous ne saurions trop louer l'inépuisable obligeance, sont demeurées sans effet. Nous ne pouvons donc pas nous livrer à l'examen comparatif qui nous eût conduit à savoir si les monnaies trouvées au glacier de Sierre et à Yétroz (pi. X, n*"* 7 et 8) sont identiques à celles que le P. Murith disait avoir recueillies lui-même dans les ruines du temple de Jupiter Pœnin (pi. X, n*^ 5 et 6). Il n'y aurait, au reste, rien d'extraordinaire à ce que divers exemplaires au même type eussent été trouvés en des lieux différents. C'est ainsi que, cet été de 1861, on vient de déterrer dans le val d'Aoste, au couchant du bourg de Verrez (le Vitricium des itinéraires romains), entre Eporedia et Augusta Praeloria, un statère d'or à la légende PRIKOY, en tout semblable à celui qu'a publié M. Mommsen en 1833. M. le prieur Gai a été assez heureux pour enrichir sa collection de ce second exemplaire, qui est magnifique.

MOiNiNAIES DES SALASSES. 503

Ces monnaies y de même que celles que nous avons placées sur la pi. Xj ne sont pas celtibériennes ; cela est tellement évident pour ceux qui se sont occupés de la numismatique antique, que nous n'oserions pas discuter dans cette Revue une pareille question, dans la crainte d'abuser de la patience du lecteur.

On sait bien que tous les caractères des alphabets européens tirent de leur commune origine une certaine ressemblance. Le grec, le romain, Tosque, l'étrusque, l'ombrien, le volsque, le messapique, le slave, le celtibérien, le runique se rapprochent tous plus ou moins complètement du type phénicien ; et cela est depuis si longtemps démontré qu'il serait oiseux de revenir sur ce sujet; mais néanmoins chacune d^ ces écritures a sa physionomie propre, tout comme les langues qu'elles servent à transcrire. C'est ici le cas de rappeler ce principe de Letronne, qui disait avec tant d'autorité que les rapprochements marquent un premier degré dans nos études ; c'est, ajoutait-il, le propre des débutants intelligents ; mais les distinctions appartiennent aux esprits mûris par la critique, et constituent la science.

Si les deux pièces d'or longtemps conservées dans le médaillier du grand Saint-Bemard ne sont, ni par leur style de fabrique, ni par leur type, ni par les légendes qu'elles portent, celtibériennes ou puniques, le petit roman de Caronni et de Murilh s'évanouit. Les monnaies d'or qu'ils aimaient à croire perdues par l'armée d'Ânnibal, monnaies dont on n'a jamais trouvé un exemplaire en Espagne, demeurent des monuments de l'industrie inalpine, frappés dans cette vallée où l'on recueillait en abondance le précieux métal.

C'est là un fait qui n'a pas échappé à la sagacité de M. Mommsen, et qui sera bientôt généralement accepté, quand on connaîtra mieux les monnaies de l'antique Germanie et celles de l'Italie du Nord ou de la Gaule cisalpine ; car il y a une évidente connexion entre les systèmes monétaires de l'Europe occidentale (1). C'est à l'écriture étrusque qu'il est permis de

(i) Eckhel n'a voulu admettre de monnaies ni pour la Grande-Bretagne, ni pour la Germanie; Mionnet Favait scrupuleusement imité» et, si la Grande*

304 MONNAIES DES SALASSES.

comparer les légendes inscrites sur les monnaies salasses ; mais encore doit-on signaler des différences bien marquées dans les deux alphabets. Celui des Salasses tient par quelques points au vieux latin ; ce système inalpin devait être en usage dans une étendue de pays relativement assez considérable, car M. le baron de Bonstetten a remarqué à San-Pietro, près Stabio, canton du Tessin^ une inscription qu'il a eu Tobligeance de copier à notre intention ,

el qui offre une analogie frappante avec les légendes des monnaies dont nous nous occupons (1). On observera toutefois qu'il s'agit jusqu'à présent d'une ressemblance d'alphabets et rien de plus, puisque nous ne pouvons pas apprécier les idiomes antiques de ces contrées, et que l'écriture seule n'établit pas un lien suffisant. Qui ne sait, pour ne citer qu'un exemple, que l'arabe et le turc, deux des langues les plus radicalement dissemblables qui se puissent rencontrer, s'écrivent depuis plusieurs siècles à l'aide des mêmes caractères?

Nous donnerons maintenant quelques indications relatives aux pièces réunies sur la pi. X. Elles sont fort épaisses, et légèrement concaves du côté de la légende.

Bretagne a enflu fait accepter son monnayage antique, noas voyons dans le plus récent manuel de numismatique [Handbuch der Griechisdign NumismaHk^ von A. G. E. von Werlhof. Hannover, 1850) que la Germanie était eneore deshéritée il y a peu d'années. Eclchel aurait pu cependant étudier les monnaies publiées par Dœderlin [Dissert, epist, qtm in patelktrum ui dteuntur Iridis^ etc. Schwabach, 1739), par Sattler (Gesch. des Herxogth, Wurtemberg. TnlMng., 1757, tab. 23), par Voigt a San Genuano (Beschreib. der bisher bekannt, Bœmis^ chen Mûnzen. Prag., 1771, t. I, p. 47>63.

(1) Voy. Gazelta Ticinese, n* 182 de 1837, Fannonce du D' Lavizari» rapro> duite dans ïlndicateur éChist. et d^anliquilés suisses, mars 1838, p. 15. La copie donnée dans ce recueil diffère un peu de celle de M. de Bonstetten

D'autres inscriptions existent à Davesco et à Aranno, h Sonvieo, & Limone.

MONNAIES DES SALASSES. 505

N« 1. Légende : PRIKOV. Or. Trouvée en 1852 au Roc de la Balme, près Colombey, Valais. Mommsen. Yoy. aussi Rod. Blanche! , Monnaies des pays voisins du Léman, Lausanne, 1834, p. 8; pi. Y, n® 5. L'auteur la décrit sous le titre de Monnaie celtibére, toujours d'après Topinion de Caronni. — Second exemplaire trouvé, en 1861, près de Verrez (val d'Aoste); collection de M. le prieur GaL

N*> 2. Légende : KASILOl. Or. Trouvée vers 1825 à Port- Yalais. Appartient à M. le colonel Odet, à Sion. Mommsen.

N" 3. Légende : ANATIKOY? Or. Trouvée dans les ruines d'un camp près du bourg de Kulm, comté de Lenzburg. Cabinet de la ville de Berne. Haller, Catal. num. veter. musei civ. Bernensis.

N«4. Légende : KAT. Or. Trouvée en 1857 à Saint-Martin de Corlian, à une demi-lieue à l'ouest d'Aoste. Collection de M. le prieur Gai.

N*5. Légende : ASES? Or. Trouvée au grand Saint-Bernard, territoire d'Aoste. Caronni, Ragguaglio, etc., tav. YI, n^ 45. Nous réduisons le dessin de Caronni de moitié. On voit que c'est un croquis grossier pris sur un carnet de voyage.

N* 6. Légende : YLKOS (S renversé)? Or. Trouvée au même lieu. Caronni, tav. YI, n» 46. Dessin non réduit.

No 7. Légende : AMEN? Or. Trouvée a Yétroz.

No 8. Légende : YLKOS? Or. Trouvée au glacier de Sierre.

N" 9. Sans légende. Or. Trouvée dans un champ à Aoste en 1858. Collection de M. le prieur Gai.

N** 10. Sans légende. Or. Achetée à Genève par M. de Saulcy eu 1860.

Nous avons recours, pour la transcription des légendes, au système de lecture proposé par M. Mommsen, et adopté par M. Ar. Fabretti (1); mais il est fort difficile d'arrêter définitivement cette transcription à l'aide d'un si petit nombre de monuments dont la moitié ne nous est connue que par des dessins plus ou moins suspects d'inexactitude. Quand la

(1) Glossarium itaNctm, col. i02, 189, 791.

506 MONNAIES DES SALASSES.

numismatique des Salasses sera devenue plus familière aux archéologues, et qu*un plus grand nombre de nos curieuses pièces d*or aura été sauvé du creuset des orfèvres, on devra revenir sur leurs légendes, les contrôler Tune par 1 autre, et faire faire à la question un pas que la prudence interdit actuellement.

Certaines monnaies d'argent, évidemment imitées des hémidrachmes marseillaises, se rattachent à la série Salasse. Mais nous ne pouvons pas constater qu'on en rencontre habituellement dans la vallée d'Aoste ; leurs légendes PIRVKOI, RIKOY ne sont pas sans rapport avec celle qui se lit sur le statère d'or décrit plus haut sous le n^ 1 (voy. pL X, n** 11 et 12). La légende du n<» 13 peut être transcrite OLTIRIO.

Tous ces Doots représentent-ils des noms de lieux? Faudrait-il, par exemple, chercher dans la légende de notre n* 4 un nom analogue h celui des Caturiges ? Ou bien ne devonsnous pas plutôt, avec M. Mommsen (1), voir, soit sur les espèces d'or, soit sur celles d'argent, des noms de chefs ou de rois, ce qui est à peu près le seul moyen d'expliquer la grande diversité des légendes ?

Quant au type singulier des monnaies d'or, il est, sur certains exemplaires (par exemple sur le n? 4 que nous avons eu entre les mains, grâce à l'obligeance de M. le prieur Gai), si nettement tracé, qu'il serait difficile de n'y reconnaître qu'une tète dégénérée. N'aurions-nous pas là la représentation des instruments qui servaient au lavage de l'or, cette opération si importante pour le pays, la cause des guerres qu'il eut à soutenir?

On voit combien de points restent à éclaircir ; mais à ces interrogations légitimes que nous nous adressons viennent, nous dit-on, se joindre des doutes d'une nature moins archéologique, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi. M. le prieur Gai nous a fait part d'objections contre le système de

(1) Mémoire cité, et Mittheil. der Ant, Geselsch. m Zwidi, 1851, IX* toK» 2« livr., !•' cahier, p. 21. — Ge9chichie des Rœmischen MûnzweMns, p. 44tt et 406.

MONNAIKS DES SALASSES. 507

M. Mommsen, qui lui ont été présentées avec insistance par des ennemis des Salasses assurément. Voici ces objections :

On ne peut admettre que les Salasses aient frappé des monnaies d'or à une époque où les Romains n'en fabriquaient pas.

Si les monnaies d'or trouvées aux environs d'Aoste appartenaient aux Salasses, elles devraient porter leur nom de peuple.

Enfin on trouve des monnaies semblables à celles que nous venons de décrire en Lusace, en Pologne, en Angleterre; elles ne sont pas antérieures au xi'^ siècle de notre ère ; le c6té convexe représente les armoiries de quelque roi ou seigneur du moyen âge.

Voici ce que nous nous permettrons de répondre :

On ne trouve de monnaies d'or semblables à celles que nous croyons salasses ni en Lusace, ni en Pologne ; nous regrettons que notre illustre Lelewel ne puisse plus nous apporter son témoignage; mais ses ouvrages subsistent. On n'en trouve pas en Angleterre, MM. Akerman, Birch, Beale- Post, Evans, savent cela mieux que nous encore. L'attribution de ces pièces au xi® siècle n'est pas de celles qui puissent tenir devant le plus sommaire examen.

Parmi les monnaies frappées bien authentiquement dans les Gaules, dans la Grande-Bretagne, et qui offrent des légendes, il en est moitié qui portent des noms d'hommes, à l'exclusion du nom des peuples ; les monnaies des Gaulois de la Pannonie et- de la Galatie ne portent que des noms de chefs.

Il n'y a aucune parenté entre la monnaie des Salasses et celle des Romains. Les pièces d'or dont nous nous sommes occupé ici appartiennent, comme les monnaies d'or de la Ger* manie, de la Grande-Bretagne et des Gaules, au système grec. On ne pourrait faire de querelle qu'à celui qui prétendrait que les médailles d'or des Salasses sont antérieures aux statères de Philippe de Macédoine .

TROUVAILLE DE HTT-RAHINEH

(Extrait du tome VI (nouvelle série) de la Revue numismatiquey

1861, pp. 407-428.)

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