‹ Œuvres de A. de LongpérierChapitre 66 sur 173 · EXPLICATION DE DEUX VASES PEINTS · texte numérisé non relu

EXPLICATION DE DEUX VASES PEINTS

ST COIUECTURBS SUR L*OIUGIl«B DBS FLORAUÀ.

(Extrait du tome XX (1850) des Mémoires de la Société des Antiquaires de France, pp. 165-1S7.)

Une étude attentive des compositions qui ornent les vases peints antiques, nous autorise à croire que les dimensions de ces monuments ont influé sur le choix des sujets que les artistes avaient à y retracer. Il nous paraît évident qu'ils n'aimaient point à peindre des figures de très petites proportions et que lorsque le vaisseau qu'ils devaient décorer n'offrait qu'une surface restreinte, ils s'en tenaient à une figure seule ou du moins à une scène peu compliquée. On doit encore remarquer que sur les très petits vases, les personnages, même lorsqu'ils ont un certain rang dans la mythologie, affectent quelquefois les formes enfantines et seraient par conséquent méconnaissables, n'étaient les attributs dont ils sont accompagnés (1), ou les noms qui sont inscrits auprès d'eux.

Il était indispensable de consigner ici ces observations avant de proposer l'explication que nous croyons pouvoir donner

(l) Voy. principalement le charmant Tase poblié par Stackelberg : Die Grxber der Heltenenj pi. XVII. — Le vase représentant le retoar dUlysse Agorë par Raoul Rochelle : Odysséide^ pi. LXXVI, n» 7. Le dessinateur en déroulant celte peinture exécutée sur un vase cylindrique, a mal établi la division du sujet et Toiseau palmipède devrait se trouver derrière la femme, car c^est nn détermi* natif de nom, le canard irtjvéXo^', accessoire qui confirme Texplication donnée par le savant anUqnaire, Voy. encore Gerhard, Auserl, Griechische VasenbUd,, pL XI, n» 3.

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de deux vases qui font partie des coUcclions du Louvre et de la Bibliothèque nationale, vases qui, selon nous, représentent deux phases du même mythe et qui, pour l'interprétation, se prêtent un mutuel secours.

Sur le premier vase, qui est un ary balle de 43 centimètres de hauteur, on voit une jeune femme, véluc d'une tunique

lalaire et d'un péplum, tendant les deux bras, avec l'expression de l'admiration et du désir, vers une plante à stipe tuberculeux qui se dresse devant elle, avec l'apparence d'un ithyphallisme très caractérisé.

Le second vase plus fin de travail est aussi en forme d'aryballe et haut de IS centimètres. Il montre une jeune femme vêtue et coilTée comme la première, mais élevant les deux mains en signe d'effroi et semblant fuir la plante à fleur ai gui.'.

Nous reconnaissons dans ces deux scènes, qui, à notre avis, offrent une liaison intime, Junon séduite par la Heur que

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Chloris lui fît connaître dans les champs Oléniens et qui la rendit mère de Mars (1).

On ne s'étonnera pas de voir la reine des dieux privée de tous les insignes de sa puissance, car à l'époque ancienne à laquelle ont été peints les vases qui nous occupent on n'étaîl pas prodigue d'omemenls; quant à l'cxlérieur très juvénile

attribué ici ii Junon , il tient surtout à la nature des monuments sur lesquels nous la voyons représentée, ainsi que nous cd avons fait plus haut la remarque.

(I) DaoB uns aulre pciulure de vase où MM. LenormaDl cl J. de WiUe r<!roDualsecul l'aventure de JuDon avec Jupiter métomorpbosé en coneou, la àbeiee est aue«i dans l'attJtnde de la fuite, ce qui eiprime la surprise, consèqueoce naturelle du prodige. Élile des monum, dramogr., pi. XXIX A. — La légeude du coneou excède la Toi respeclucuec que maulrc ordinaire ment rausDnUi lorsqu'il s'agit des dieux : il rapporte le Tait, mais il ajoute r toOnn ùi l&fov, xai Eco ÈdixiTS t'^i,ta\ ncp'i iiLt, o-.x autZtyh^iiot, ffi^ta fi «vSiv î.eoov. Il, 11. t. Ce$t peul'èlre par uuc ruiFOD aualogue qu'il s'est alislei-u de loul détail ï l'égard de la Heur des cbsmps Ok'uieus et de l'origine da aur-

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Pausanias dit brièvement qu'à Argos on voyait, à la droite du temple de Latone, une chapelle dédiée à Junon Anthéa : Tîi; Bà ''Hpaç b vaèç tîJ? 'AvOsCa; sîjtI tcD [epôu tîJ^; Ar^TCuç iv SeÇta (1). Mais le discret voyageur n indique pas d'où venait ce surnom^ peut-être était-ce là un secret sur lequel un initié devait garder le silence; c'est ainsi qu'en décrivant une figure de Junon qui tenait une grenade, le même auteur ajoute : Ta {xàv o3v è; TT^ ^c'ov, Ak^ppr^TC-rsp^^ yip èoriv b ^oyoç, i^d^tù [loi (2). Il faut se rappeler cependant que dans ce même temple de Latone existait une statue de Chloris : Tyjv 5à elxova rapi Tfj OswTfJç rap- ©ivoa XXwp:v cvoiiiÇsuG'. (3). Or, Flore, alors qu'Ovide l'interroge, répond au poëte en ces termes :

195 Ghioris erani, quœ Flora vocor: corruptajatiiio Nominis est nostri litera Grœca sono.

Chloris eram, Nymphe campi felicis

La déesse cite fa métamorphose de Narcisse et autres aventures dans lesquelles les fleurs jouent un rôle ; elle ajoute :

229 Mars quoque, si iiescis, per nostras editus aries :

Jupiter hoc ut adhuc nescial, usque precor. Simcta Jovem Juno, nota sine matre Mineiva

Offlcio doluit non eguisse suo Ibat, ut Oceano quererelur fada mari li ;

Restitil ad nostras fessa labore fores.

235 Quam simul adspexi : Quid te, Saturnia, dixi,

Adlulil? exponit quem petat iila locum ; Addidit et causam ; verbis solabar amicis :

Non, iuquit, verbis cura levanda mea est : Si pater est faclus neglecto conjugis usu 240 Jupiter et nomen solus utrumque tenet : Cur ego despereni fleri sine conjuge mater;

Et parère inlacto, dummodo casta, viro ? Omnia tentabo latis medicamina terris ;

Et fréta, Tartareos excuti amque sinus.

245 Vox erat in cursu : vultum dubitantis habebam :

Nescio quid. Nymphe, posse videris, ait. Ter volui promittere opem, ter lingua retenla est ; ''

Ira Jovis magni causa timoris erat,

(1) Lib. H, cap. xxii, 1,

(2) Lib. II, cap. xvii, 4.

(3) LU). H, CAO. XXI, 9.

226 JUNON ANTUËA.

Fer, precor, auxilium, dixil ; celabitvr auclor (1) : 250 Et Stygîse numen testificatur aquœ.

Quod petis, Oleniis, inquam, mihi missus ab ams

Flos dabit : et bortis unicus ille meis. Qui dabat, hoc» dixil, sterilem quoque lange juvencain, Maler eril : tetigi ; nec mora, maler eral. 255 Prolinus bœrentem decerpsi poUice florem : Tangilur : el lacto concipU iUa sinu ; Jamque gravis Tbracen, el lœva Propontidos intral ;

Filque polens voti ; Marsque creatus erai. Qui memor accepli per me nalalis : babelo 260 Tu quoque Romulea, dixil, in urbe locum.

Ovide, qui, suivant la manie poétique de son siècle, fait de Tallégorie littéraire en défigurant les mythes antiques de la Grèce, attribue à Flore une action personnelle et directe dans la maternité de Junon. On reconnaît cependant les traces de ridée symbolique. Flore ou Chloris, expression des forces germinatrices de la nature, celle qui dit, en parlant d'elle-même:

Nos quoque idem facimus tune, quum juvenilibus annis Luxuriant animi, corporaque ipsa virent (2),

fournit une plante dont le suc. rend la vigueur à J'organisme maternel.

Quoique Ovide soit le seul auteur qui raconte la nûssance de Mars, il est évident que ce mythe est d'essence hellénique et nous n'hésiterions pas à croire que la Junon Anthéa d'Argos devait son surnom à la fleur étolienne quand même cette manière de voir n'aurait pas été adoptée par d'éminents érudits. MM. Ch. Lenormant et J. de Witte ont, en effet, émis les premiers cette opinion dans leur beau recueil intitulé : Élite des monuments céramographiques (3).

Yisconti a fait remarquer qu'il existe des monnaies de grand bronze de Julie Mamée, mère d'Alexandre Sévère, au revers desquelles on voit Junon assise, tenant une fleur de la main droite et un enfant emmailloté sur le bras gauche : la légende est JuNO AuGusTA et Tillustre antiquaire n'hésite pas à rccon-

(1) Oq pourrait voir ici une allusion au silence gardé par les mythograplies.

(2) Ovid., Fait,, Mb. V, vers 273-4.

(3^ Toui. I, pag. 82.

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naître Mars dans le petit enfant ; la fleur que tient la déesse en est, suivant lui, la preuve; c'est donc là une Juno Martialisj et la fleur ou plante que tient à la main la déesse désignée par cette dernière épithëte sur les médailles de Treb. Galle et de Yolusien, fait encore allusion à la merveilleuse procréation du dieu de la guerre (1).

Eckhel, il est vrai, n'admet pas cette interprétation (2); il croit voir, après Tristan (3) et Winckelmann (4), une paire de ciseaux dans la main droite dé la Junon martiale figurée sur les monnaies de Trébonien Galle et de son fils.

« Cur vero eadem hœc Juno dicta fuerit martialis^ nondum salis comperire potui, » ajoute le numismatiste viennois.

Nous avons examiné avec le plus grand soin le médaillon, les grands bronzes de Trébonien Galle et les grands bronzes de Yolusien portant la légende IVNONI MARTIALI que possède la Bibliothèque nationale, et nous avons reconnu que la déesse, assise de face, tient sur le bras gauche un enfant emmailloté. Cette circonstance qui n'a pas encore été constatée, lève tous les doutes que Ton pouvait entretenir sur Tobjet placé dans la main droite ; car l'identité de cette Junon martiale avec celle qui est gravée de profil, sur les grands bronzes de Lucille, de Julia Domna, de Mamée et sur les petits bronzes de Salonine, est évidente. Dès lors on ne peut plus se refuser à voir dans cet objet une plante, une fleur. Les pétales ou les feuilles sont quelquefois assez nombreuses, ce qui a fait dire au capitaine William Henry Smith, propriétaire d'une magnifique collection dont il a publié le catalogue : « On those medais which represent the deity in a temple, only one pair of scissars is observable ; but this figure (Femme assise à gauche avec la légende lunoni martiali) holds threc, so that each of the Parcae might hâve been accommodated » (5).

(1) Museo Pio Clemeniino, tom. I» pag. 5. — Cf. t. VI, pag. 86.

(2) Doctrina numor,, t. VII, pag. 358.

(3) Commentaires historiques f contenant Vhisl. gén. des empereurs t II, p. 668.

(4) Pierres gravées de Stosch, Préface, page xiv. — Monumenti inediti, p. 14.

(5) Descriptive catalogue of a cabinet of roman impérial large bras medals; Bedford, 1834, in-4«, pag. 286, Treb. Gall. n® ccgclxxviii.

•228 JUNOiN AiNTHÉA.

Cette réflexion de Tantiquaire anglais est assurémenl la meilleure critique que Ton puisse faire de l'opinion soutenue par Eckhel.

Nous devons encore faire observer que le dôme qui couvre le temple dans lequel est assise la Juno Martialis de Trébonien Galle y est surmonté d'une fleur tout à fait semblable à celle que tient à la main la Jiino Lucina et la Jwio Augusta^ représentée sur les bronzes des impératrices Lucille, Domna, Marnée et Salonine.

Entre les colonnes du temple, aux côtés de la Junon Martiale, on voit deux animaux couchés, que le docte Eckhel considère comme des bœufs qui rappellent, selon lui, les bœufs blancs attelés au char de cette prêtresse de Junon Argienne, que la piété de ses fils Cléobis et Biton rendit célèbre.

Toutefois dans le récit d'Hérodote les bœufs ne sont mentionnés que pour leur absence : d U ^^k gceç ix toO iypcS ci rapeyCvsvtd ev (opT; (1) ; et il ne paraît pas que ce soit là un motif suffisant de les introduire dans le temple. Le médaillon de Trébonien Galle conservé à la Bibliothèque nationale, quoique bien frappé, ne laisse pas distinguer de quelle espèce sont les deux animaux en question, parce que leur relief a été un peu usé par le frotteiûent. Dans la gravure publiée en 1694, par Vaillant, d'après le médaillon que possédait Tabbé F. de Camps (2), on reconnaîtrait plutôt deux béliers, et s'il en était ainsi on pourrait, en tenant compte de lantique forme ares (pour aries), conservée par Varron (3), voir là une allusion au nom grec de Mars ''Apr^^. Peut-être aussi le temple de

(1) Lib. I, cap. XXXI. H faut dire cependant qu'au temps de Palœphate, on avait entendu que les bœufs dont cet écrivain va jusqu'à désigner la coulear, faisaient partie du cérémonial. 'ApYrtoi noXioO^ov «ùtoîç tr,v "Hpow TjyoOvro- xotî 6tà toOto xai uotviqYypiv auT^ TCTOYitivïjv ôyou<«v • â 6à xpoirb; xr,ç âopi^ç, â|ia|oi pOb)v Tb xP^l^tt Xcvx&v. De incredib.y cap. u, 1.

On peut observer encore ici que, dans les divers récits d'un fiiii mytliologique ou historique, les détails deviennent plus abondants et plus précis à mesure que Ton s'éloigne davantage de l'époque à laquelle le fait a été cité pour la première fois.

(2) Selectiora numismata in mre maximi modult, in-*», pag. i07, et pi. annexe.

(3) IV, Ling, lai., 19.

JUNON ANTHÉA. \ 229

Junon Anthéa élait-il en rapport avec le mont Kpeîcv, situé près d'Argos (!), et le bélier (xpi6;) n'était-il rapproché de rimage de la déesse qu'à titre de déterminatif parlant. Ces sortes de jeux d'esprit sont extrêmement fréquents dans la numismatique antique (2).

Au premier aperçu il semble que la plante, placée dans la main d'une déesse Lucine, ait dû être l'aristoloche, 'Ap'.9To- Xiyva, que Dioscoride croit douée des vertus que son nom indique (3). Cependant le feuillage et la fleur de raristoloche ont une forme bien connue qui ne convient pas k la figure retracée sur les médailles.

C'était une doctrine reçue dans l'antiquité et au moyen âge que lorsqu'une plante avait des rapports de forme, d'odeur ou de couleur avec un animal ou une partie d'animal, il en résultait des propriétés sympathiques. Nous avons déjà signalé la forme phallique de la plante peinte sur les deux vases, près do la Junon Anthéa (4). Or, il existe en Grèce, aussi bien que dans notre pays, une plante dont le nom antique a la plus

(1) Callimach., Lavacr.pallad.^ 41.

(2) M. de Luynes, Études numism, sur quelques types relatifs au culte d'Hécate ^ pag. 22 et 25, considère avec toute raison comme ime eipression du nom ^\v6eta la couronne ornée de palmettes qui ceiut la tête de Junon argienne sur les monnaies d« Crotone, de Pandosia, d'ÉIide, de Veseris, d'Hyrium, et principalement sur ces belles monnaies d'argent qui avaient été attribuées à la Crète et que M. de Cadalvène a restituées à Argos d'Argolide. Recueil de mé^ dailles grecques inédites, 182S, in-i», p. 162, pi. III, n*» 1, 2, 3. — C'est encore une Junon Anthéa que représente une rare monnaie de bronze frappée à Adramytium de Mysie; Sestini a cru & tort que la déesse tenait un pavot; ce serait tout au plus une grenade. Descrizione del museo Chaudoir, pag. 84, pi. V, n<* 8. — Un précieux vase de la fabrique de Ruvo, conservé au Musée du Louvre, et qui provient de l'atelier de Gros, représente un Jugement de Paris, dans lequel Vénus et Minerve sont debout, tandis que Junon est assise sur une fleur; la déesse tient un sceptre teroiiné par une palmette, et porte une couronne décorée du même ornement ; la peinture de ce vase a été figurée dans YOdysséide de M. Raoul Rochette, pi. XLIX, n^ 2, pag. 264.

(3) m, 4. — Cf. Cicero, De dit., I, 10. — Plin., XXV, 8, 54.

(4) Les anciens faisaient certainement une grande atteBtion à certaines particularités qui distinguent les plantes. On sait par de nombreux témoignages qu'ils avaient remarqué sur les feuilles de l'Hyacinthe les caractères grecs at et qu'ils y voyaient l'expression de la douleur d'Apollon inscrite sur le feuillage d'une fleur issue du sang de son ami. Ovid., Metam.,X,2{5; XIII, 297 sq. — Plin., lib. XXI, c. n. — Pausanias, I, 35, 4; II, 35, 5. — Serv., ad Eclog., IH, 106 sq. — Mo?ph. Èpitaphe de Birni.

230 JUNOxN ANTHÉA.

grande analogie avec le nom grec de Mars, et qui porte une fleur dont la tournure phallique et la haute température ont été expressivement caractérisées par un surnom populaire, bien connu des paysans français. Cette plante est Yarum, "Apôv, que Pline mentionne (1), et qui est le type d'une famille considérable dans le règne végétal. Les aroîdées, qui se rencontrent ordinairement dans nos climats, sont le calla arum et Varum vulgare, en français gouei commun ou pied de veau; nommé quelquefois arum maculatum^ parce qu'à une certaine époque de l'année ses feuilles se marbrent de taches foncées.

Uarum est une plante monocotylédone faisant partie des

hypogynes de la méthode naturelle de Jussieu ; sa racine est

tubéreuse ; les espèces herbacées n'ont point de tige, les

espèces ligneuses ont quelquefois un stipe, sorte de tronc

' cylindrique et d'autres fois une tige faible et grimpante.

La fleur est extrêmement remarquable ; elle est agglomérée en spadice et enveloppée d'une membrane désignée par les botanistes sous le nom de spathe^ et qui en forme d'oreille d'âne entoure le spadice. Avant que le spathe ne soit ouvert en cornet, lorsqu'il s'élève entre le groupe de trois feuilles que porte ordinairement le pied d'arum^ il affecte, comme l'épi de maïs, une forme conique très aiguë. A l'époque de rémission du pollen le spathe se colore en pourpre et dégage une quantité de chaleur appréciable à la main. Dans l'espèce arum italicum dont le surnom indique assez la patrie, et dans une autre espèce nommée arum escuietUum qui croit en Syrie, en Portugal, dans les lies de l'Archipel et les Indes orientales, le plus souvent au milieu des montagnes fraîches et humides, cet accroissement de température excède de beaucoup la chaleur de l'atmosphère et s'élève parfois de 30 à 48 degrés Réaumur. Le tubercule de Varum escuienium fournit une fécule dont la propriété est de guérir les affections où domine

(1) Hist. nat., XIX, 5, «0; XXIV, 16, 91. — Cf. Soldas : "Apov, "Apv H. — Le nom de la plante vient sans doute de «fp», & cause de la façon particulière dont la fleur te dresse.

JUNON ANTHEA. 231

l'afFaiblissement des fibres. Était-ce là le medicamen cherché parJunon(l)?

Nous avons dû exposer ici les principaux caractères qui distinguent les plantes aroïdées, afin de faire comprendre comment nous avons été conduit à reconnaître sur nos vases grecs un végétal appartenant à cette famille. Il faut, bien entendu, tenir compte de la manière très conventionnelle dont les artistes de l'antiquité représentaient les arbres et les végétaux. La vigne, le peuplier, le lierre, Tolivier dont les rameaux se retrouvent souvent dans les compositions céramographiques, ne se distinguent que parles fruits ou la tournure générale des tiges. Mais le feuillage est exécuté dans ces proportions bizarres, dans ce style indigent dont quelques rares peintres qui cultivent de nos jours le paysage historique ont seuls conservé la tradition. Il est à remarquer qu'une peinture d'Herculanum (2) représente un hermaphrodite tenant à la main une feuille d'arum et placé sous un portique dont la frise est ornée d'une rangée de fleurons tout semblables à celui que tient la Junon des médailles frappées pour les impératrices que nous avons mentionnées précédemment. La fleur d'arum serait-elle devenue un symbole d'autoconception?

On pourrait rejeter notre explication et voir, dans la jeune femme qui se baisse vers une plante, Proserpine cueillant des fleurs dans les plaines d'Enna, alors que Pluton va la surprendre pour la conduire dans le monde inférieur. La présence d'un tel sujet n'aurait rien que de très naturel sur un vase peint, car on peut considérer comme établi, que la destination presque toujours funéraire des ^ases qui nous sont parvenus (ce sont la plupart du temps les tombeaux qui ont conservé ceux que possèdent nos musées), a dicté l'idée générale dont le peintre s'inspirait et qu'il cherchait à exprimer de toutes façons, s'ingéniantà découvrir dans les récits mythologiques les combinaisons propres à exprimer la même pensée d'une manière sensible. Nous ne parlons pas seulement des sujets

(1) Voy. plus haut, le vers 243 du \^ livre des Fastes,

(2) Le pithtre antiche d'ErcoL, tom. U, pi. XXXIV.

232 JUNON ANTHÉA.

directement funéraires, tels que ces tombes marquées par des stèles, des édicules, des hiérom ou autels consacrés, près desquels une ou plusieurs figures font diverses offrandes ou accomplissent certains rites pieux en déposant des bandelettes, des phalëres, des couronnes; encore pour atténuer Tidée lugubre que peuvent faire naître de pareilles scènes, la stèle est quelquefois héroïsée au moyen d*une inscription qui montre le nom d'un personnage homérique, comme Troïlus (1), Phœnix (2), Agamemnon (3), Pyrrhus (4), en sorte que le vase ne s'applique plus que d une manière détournée, symbolique, à la cérémonie pour laquelle il a été employé. Mais nous entendons classer parmi les sujets funéraires des peintures dont la fréquente répétition indique le sens figuré. Ainsi, suivant Tàge ou le sexe du mort, suivant le genre d'accident qui l'avait enlevé à sa famille, on a dû choisir, pour les placer dans son tombeau, des vases représentant des sujets parmi lesquels les scènes d'enlèvement ou de départ occupent une large place. Par exemple, le départ d'Hector prenant congé d'Andromaque et d'Astyanax ou bien de Priam et d'Hécube (S), celui de Castor, de Jason, de Bellérophon, d'Amphyaraûs; l'enlèvement d'Hylas (6), celui de Céphale, de Thiton, de Clitus par l'Aurore; celui d'Europe, de Thalie (7), d'Égine, de Ganymède par Jupiter, celui d'Amimonc par Neptune, de Déj'anire par Hercule, d'Hélène par Alexandre, par Thésée (8), de Proserpine par Pluton, d'Orylhie par

(1) Vase du musée du Louvre.

(2) Vase du musée du Louvre.

(3) Gargiolo, RaccoUa de monumenti pin interessanti del R. museo Borbonico^ i825; pi. 106.

(4) J. de Witte, Description de la collect, dantiq, de M, le comte Reugnot, 1840, pag. 59, n» 53.

(5) Ed. Gerhard, Auserlesene Griechische VasenbUder, pi. GLXXXIX. Dans cette précieuse peinture, qui orne un vase du Musée grégorien, Hector, tout armé, tient une phlale et Hécube une œnochoé. Ce sujet est extrêmement important, parce qu il permet de considérer comme des scènes de congé ou d^adieux cer* taines compositions où Ton voit un héros, un dieu, auquel on verse à boire.

(6) Fossati, Bullet, delV Instit, di corresp. arch,, 1831, p. 5.

(7) Voy. Th. Panofka, Zeus und Mgina, 1836, in-4o, pi. U, n» 6.

(8) H. D. de Luynes, Description de quelques vases peints étrusques, grecs, etc., pi. IX-Xl. — J. de Witte, Cat, Durand, n» 383.

JUNON ANTIIÊA. 233

Borée, etc., expriment la mort prématurée, imprévue ou violente. Nous pensons même qu'en peignant Polyphème et Ânacréon, sur certains vases, on a fait allusion au genre de mort de ces personnages qui ont dû à Tivresse de n'avoir point eu la conscience de leur fin, sort évidemment considéré comme agréable par les Grecs.

Mais après avoir fait une part considérable aux représentations funéraires, nous devons reconnaître qu'il existe une quantité notable de vases peints qui nous montrent des scènes d'union, de naissance, de génération. Il faut dire cependant que les sujets nuptiaux se rapportent sans doute au mariage mystique de Thomme après sa mort et que les sujets de naissances peuvent indiquer la nouvelle vie des mortels qui sont passés dans un autre monde. Si un artiste avait voulu représenter Prosei'pine, il n'eût pas choisi pour le faire un vase dont l'exiguïté eût été un obstacle à l'accomplissement de sa tâche et il eût réservé ce sujet pour un de ces monuments qui offrent assez de surface pour que l'on y puisse dessiner et la corbeille renversée et le personnage de Pluton.

C'est précisément parce que l'aventure de Junon est émi« nemment monoprosopique, qu'elle était convenable pour la décoration d'un petit aryballe dont une anse occupe en partie la superficie.

La naissance de Minerve a été si fréquemment retracée sur des monuments céramographiques (1) que l'on ne pourra trouver extraordinaire qu'un peintre ait songé à la naissance de Mars dont les anciens, suivant la tradition qu'Ovide nous a conservée, faisaient un mythe correspondant, une sorte de compensation exégétique.

Les textes grecs, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, ne fournissent aucun détail sur cette naissance (2); tandis que

(1) Voy. les nombreux vases représentant ce sujet rassemblés par MM. Lenonnant et J. de Witte, ÉUte des monuments céramogr,, t. I, pag. 181 sq., et pi. LV à LXV A.

(2) Pausanias se contente de dire : « Le poète Olen, dans une hymne à Junon élevée par les Heures, a écrit qu'elle avait eu pour enfants Mars et liébé; 'Û>T)V( ik êv "Hpsiç C9TIV v|&vai tcsnotiQ(iiva TpaçT)vai tt^v "Hpav ^h *Ûp£>v, sTvat Bi

234 JUNON ANTHÉA.

le poète latin la raconte avec complaisance. C'est que Mars, l'époux de Rhea Sylvia, avait bien plus d'importance à Rome que dans TOrient hellénique.

Faisons en passant observer que c'est bien probablement à Fentremise génératrice de Flore dans la naissance du père de Romulus qu'est due l'institution de ces Ploralta dont Tantear des Fastes n'a osé expliquer les rites qu'en leur donnant le caractère d'une exubérante expansion de la jeunesse (1). Et cependant il nous fournit la clef du mystère dans ces mots :

... Marsque créât us erat, Qui memor accepli per me natalis : h'abeto Tu quoque Romuïea, dixit, in urbe locum.

U est probable que Ton possède une représentation des Floralia dans certaines peintures découvertes à Herculanum et qui n'ont point été expliquées d'une manière qui satisfit ceux mêmes qui les ont publiées. Les planches XX et XXVI du second volume des Pttture antiche dErcolano nous montrent une femme assise tenant à la main une feuille allongée, jaune el rougeàtre, en un mot tout à fait semblable à celles de Varum; devant cette personne, des hommes et des femmes dansent en s'accompagnant avec la lyre, le tympanum, les crotales et la double flûte. Les académiciens £rco/a;ie5i se sont demandé s'il fallait voir là une scène des fêtes de Bacchus ou des rites accomplis en l'honneur de la g^rande Mère ; mais ils ont soulevé des objections considérables contre ces interprétations.

La planche XXYII (tome III) du même recueil représente une jeune nymphe couchée tenant une feuille A'arum, ce serait dans notre système la Flore, nymphe campi feltcis (2).

ol icat^ac *A^v xt %a\ "H^v. Les Phliasiens rendent de grands honneurs à cette dernière... Chaque année ils célèbrent des fêtes qu'ils nomment xivvo- TO|io{. La statue de la déesse n'est jamais Tisible et ils en donnent une raison de religion : Upic èortv ocuTotc Xhyoç. >» Ub. U, cap., xni, 3, 4. Lorsqu'on pensa à la signiflcation du verbe xtwâw, on pourrait supposer que dans leurs mystères, les Phliasiens coupaient du lierre, xtwici comme symbole de la matei^ nité de Junon. Le mot xtvata^i^ç, qui se forme également de xi9«i4 et de »«««, montre combien rallusion était facile à établir.

(1) Fast, Ub. V, vers 331 sq.

(2) Un monument découvert à Rome (Grut., Itucr., UŒU, 11), porte une

JUNON ANTHÉA. 235

Nous croyons avoir trouvé un autre exemple de la fleur martiale. On connaît assez ces deniers frappés par un triumvir de la famille Marcia au revers desquels on voit, sur les arches d'un aqueduc, une figure équestre. Sous le cheval est placé un rameau incliné qui semble sortir d'entre les pierres de l'aquc* duc ; ceci a été, selon nous, très imparfaitement compris,

Havercamp, dit Eckhel (1), pour qui souvent les plus légers détails semblent des indices de très grandes choses, voyant sur ces deniers un arbrisseau sauvage s'élevant sous le cheval, pense qu'il fait allusion à l'audacieuse expédition de Quintus Marcius Philippus lorsqu'il pénétra en Macédoine par des défilés et des routes impratiquées, pour faire la guerre au roi Persée. Mais cet arbrisseau, ou quoi que ce soit qui se voit sous le cheval, prouve que Ton avait élevé une statue équestre à quelque membre de la famille Marcia, et que c'était un support sur lequel un intelligent artiste avait fait reposer la pesante masse d'un cheval de marbre, de même que nous voyons très souvent les figures les plus lourdes être ainsi soutenues. J'en ai pour exemple deux statues équestres du Musée d'Herculanum. Les supports de cette espèce se nomment adminiculum (étai) ou même veru (broche) : c'est ainsi que Prudence décrivant les statues des Dioscures dit : Gemini quoque fraires.,, impendent retinente veru (2), c'est-à-dire que suspendues en l'air, elles semblent prêtes à tomber si elles n'étaient retenues parle support ou broche. Il est probable que le monétaire a emprunté à la statue le type en question.

M. Riccio, dans son récent ouvrage sur les monnaies des familles romaines^ voit sous la figure équestre un ramo secco od altro che sia^ ce qui allie l'opinion d'Eckhel à celle d'Havercamp. Il pense toutefois que le triumvir monétaire a rap*

double inscription enThonneur de la bonne Déesse, BONAI*DEAI, consacrée par Tordre d'une affranchie nommée Annia Flora, et accompagnée, sur chaque fEice, d'une fleur. Peut-être la piété de cette Flora pour la bonne Déesse tenaitelle à un rapport de nom, et les deux fleurs, placées au centre des Inscrip* lions, feraient-elles allusion à la divinité patronne aussi bien qu'& la personne qui lui avait fait élever une stèle votive?

(i) Doclr, numor, vei„ U V, p. 249.

(2) Prudent, Contra Symmach,

236 JUNON ANTHÉA.

pelé les souvenirs glorieux de sa famille : c'est à ce titre qo^il a fait graver sur les deniers de la République la tète d'Ancas Marcius, de qui descendaient les Mardi ;\q% arches célèbres de Taqueduc Marcien, les statues érigées en Thonneur de Quintus Marcius Tremulus qui défit les Herniques et de Quintus Marcius Philippus qui s'empara de Persée, roi de Macé* doine. Le lituus fait allusion aux sacerdoces et aux cérémonies institués par les premiers rois de Rome. Le coq qui se voit sur la monnaie de bronze de la même famille pourrait se rapporter au surnom de Marcius ou MariiuSy puisque le coq est Toiseau de Mars (1).

Il nous semble que le docte Eckhel en s'appropriant une idée, émise dès 1771 par les académiciens Ercoianesi {2) ^ n'a pas assez examiné les deniers de la famille Marcia, Il eût vu, comme nous, que le sommet de la plante ne touche pas au ventre du cheval. D'ailleurs, ce n'est pas une tige aussi frêle dont les sculpteurs font usage comme étai, mais d'un tronc d'arbre solide ; quant aux figures de bronze qui sont citées plus haut, elles sont de très petite dimension (3). La plante que nous voyons sur le denier, arcboutée sous un lourd cheval qui galope, se ploierait si elle était en métal, et serait inexécutable en marbre. D'autres monnaies consulaires, celles des familles JEmiliay Comelia, Crepusia, Julia, Manlia, Quinctia^ représentent des statues équestres, et cependant les chevaux ne sont pas, sur ces deniers, soutenus par des broches.

Nous croyons donc que la plante figurée sur les monnaies de la famille Marcia est encore une allusion phonétique, et que c'est la ûeur Martialis, VApc^ de la Junon Anthéa.

(i) le monete délie antiche famigliedi Roma, Naples, 1843, p. 139.

(2) Bronzi antichi d^Ercolano, t. III, p. 245, note 11.

(3) Ibid., t. III, pi. LXI, LXin. — Voy. Real Museo Boràonico, t. Hf, pi. XLlll: Due piccole statue equestri. L'une d'elles est soutenue par un kermès; Taulre par un gouvernail. Ce sont des tiges droites et proportionnées à la grandeur des figures. Quant à une plante ou un rameau courbé, on conçoit que l'on n en trouve jamais employés comme supports.

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