‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 107 sur 311 · LIVRE II , CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE II , CHAP. VII

m'attendrit de nouveau. Jeus la foiblesse de lui promettre que je me rendrois à sa maison d abord que la nuit seroit venue.

Comme la dame etoit entrée dans cette boutique, elle n'en voulut pas sortir sans marchander quelques bagatelles à l'usage des femmes, et elle en acheta pour cent cinquante rëaux ; mais lorsqu'il fut question de payer, elle dit au marchand : Voulez-vous bien me laisser emporter cette marchandise et me faire crédit jusqu'à demain j je vous enverrai de l'argent par ma femme de chambre. Le marchand, qui ne la connoissoit point du tout, ou qui peut-être ne la connoissoit que trop, refusa de se fier à elle j sur quoi le seigneur Guzman, prompt à saisir l'occasion de faire plaisir aux dames, dit au marchand : Mon ami, ne voyez-vous pas bien que madame veut rire? elle n'est pas à cette somme près ; je porte sa bourse , et j'ai l'honneur d'être son intendant. En achevant ces paroles, je tirai de ma poche, de la meilleure grâce du monde, de beaux et bons écus, et je satisfis le marchand : après cela, nous nous séparâmes, la dame et moi. Adieu, mon poulet, me dit-elle tendrement; souvenez-vous que je vous attends ;i neuf heures du soir : mais je vous défends absolument de faire préparer à souper; je prétends vous régaler à mon tour.

Après un ennui mortel et de vives impatiences de ma part, l'heure du rendez-vous étant arrivée, je pris le chemin de la maison de cette dame, au hasard d'y passer une seconde nuit dans la cuve. Je m'approchai (le la porte avec autant d'empressement que je m'en <'tois éloigné le matin. Je fais le signal dont nous sommes

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convenus; point de réponse. Je recommence; je ne vois ni n'entends personne. J en suis surpris, et je m'imagino que le frère, averti du dessein de sa sœur, n est poini parti pour la campagne. Un moment après, croyant que j'avois mal fait le signal, qui étoit de frapper avec une pierre au dessous d une fenêtre basse, je redoublai mes coups, et c étoit conmie si je les eusse donnés au pont d'Alcantara. Je frappai même plusieurs fois à la porte ; j y prêtai l'oreille ; et n'entendant pas le moindre bruit dans la maison, je demeurai dans la rue jusqu'à minuit, sans savoir ce que je devois penser d'un silence si extraordinaire.

La patience enfin commençoit à m'échapper, «i j'étois prêt à me retirer, quand j'aperçus une troupe de gens armés qui venoient de mon coté. Je gagnai par provision le bout de la rue, et me mis à les observer. Ils s'arrêtèrent à la porte de ma nymphe, y frappèrent rudement; et comme on s'obsiiiioit dans la maison à ne vouloir pas leur répondre, ils appliquèrent sur la porle de si grands coups de bâtons, qu'ils l'auroient bientôt mise en pièces, s'il n'evit pas paru à une fenêtre une servante qui leur demanda ce qu'ils souhaitoient. Ouvrez, ouvrez, lui répondit unalguazil, c'est la justice. A ce mot terrible, je sentis quelque frayeur, et je fus tenté de prendre la fuite, ne sachant si ce n'étoit pas moi que ces archers cherchoient. Lorsqu'on se sent coupable, on ne voit pas ces gens-là sans émotion. Je me rassurai toutefois, en faisant réflexion que j'avois bien la mine d'être la dupe de ma princesse et de son prétendu frère, qui, selon toutes les apparences, s'étoient attirés par leur l)onne conduite l'attention de la justice.

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Je m avançai même vers la maison dès que 1 alguazil et ses archers y furent entres ; et me mêlant parmi les voisins qui étoient descendus dans la rue pour voir les choses de plus près , j'en entendis un qui disoit aux autres : > Ils se disent frère et sœur ; mais ils ne le sont que du cote d'Adam : c'est un aventurier de Cordoue, qui, depuis quelques mois , tient ménage à Tolède avec une drôlesse de Séville, aux dépens des jeunes sots qu'ils attrapent ; mais, pour leur malheur, ces deux fripons se sont joués à un greffier, qui, pour se venger d'eux, leur fait le tour que vous voyez. »

A ce discours, tous les voisins se mirent à rire aux dépens du greffier, d'autant plus qu'ils le connoissoient pour un homme nouvellement marié 5 mais quoiquils tussent bien aises qu'on l'eût dupé , ils ne laissoient pas d'applaudir à sa vengeance : tant il est vrai que personne ne plaint les malhonnêtes gens. On peut même dire que ce fut une comédie pour les témoins de cette aventure , quand ils virent Falguazil et ses archers mener en prison la dame tout en désordre , avec son galant bien lié et garrotté. Pour moi, malgré le souvenir de la cuve, je pris peu de plaisir à voir cette misérable femme dans I état où elle se trouvoit. Je fus le seul des spectateurs qui en eût quelque pitié , quoique je fusse celui qui devoit en avoir le moins. Ravi pourtant de n'être plus dans l'erreur sur son compte , je retournai à mon hôtollerie, assez sot encore pour me flatter que l'autre (lame étoit de meilleure foi : mais je l'attendis inutileluent le lendemain presque toute la journée. Je ne revis pas même sa suivante; de sorte que, ne pouvant plus douter que je ne fusse aussi la dupe de ce côté-là , je me

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promis bien que désormais je serois en garde contre le beau sexe.

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