LIVRE V , CHAP. I
leur laisser le champ libre 5 ne témoigner aucune défiance à mon écuyer, et avoir toujours l'oeil sur lui.
Leur conversation dura plus d'un quart d'heure , après quoi le jeune homme prit congé de mon confident, qui vint me rejoindre d'un air rêveur qui ne m'ôta point le soupçon que j'avois déjà. Je me préparois à entendre ce qu'il me diroit de cette rencontre qui m'inquiétoit • et toutefois , quelque envie que j'eusse de le faire parler là-dessus , il ne dit pas un mot, et demeura plongé dans sa rêverie. Je gardai aussi le silence sur cela jusqu'à l'après-dînée. Alors me voyant seul avec lui dans ma chambre , et ne pouvant plus me contraindre : Monsieur Sayavedra , lui dis-je en souriant , peut-on , sans vous paroître indiscret , vous demander quel homme c'est que ce jeune garçon avec qui vous étiez ce matin en si grande conférence ? Il me semble que je l'ai vu à Rome. Ne se nomme-t-il pas Mendoce ? Non , monsieur, me répondit-il ; on l'appelle Aguilera , et je puis vous assurer qu'il justifie bien son nom ; car c'est un aigle dans les occasions où il s'agit de jouer de la griffe. C'est un bon compagnon qui a de l'esprit , qui écrit à merveille , qui possède l'arithmétique , et sait faire en perfection des comptes doubles et triples. Il y a longtemps que nous nous connoissons : nous avons voyagé ensemble et mangé de la vache enragée. Il roule actuellement dans sa tête un dessein qui fera sa fortune s'il réussit. Il m'a proposé (ly entrer , et il m'offre la moitié du profit. Je lui ai répondu que je ne voulois rien entreprendre sans vous en avertir : je lui ai dit même que vous aviez tant de bonté pour moi, que vous ne me refuseriez pas vos conseils dans une affaire de
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cette conséquence. Non sans doute, lui dis-je j au contraire, mon enfant, je suis disposé à vous y rendre service à l'un et à l'autre. Apprends-moi seulement de quoi il est question. Monsieur , reprit-il , Aguilera doit venir ici cette après-midi ; vous luiparlerez.il vous découvrira tout son projet ; et s'il y a quelque chose à corriger dans son plan , vous le perfectionnerez.
Comme il achevoit ces paroles , on lui vint dire qu'un jeune homme le demandoit. Nous ne doutâmes point que ce ne fût Aguilera ; car nous ne connoissions personne à Milan. Sayavedra courut au-devant de lui; et après l'avoir préparé à l'entretien que nous aUions avoir ensemble , il me l'amena. Nous nous saluâmes de part ei d autre avec beaucoup de civilité. Cet Aguilera étoit un garçon d'assez bonne mine, et qui me parut avoir de l'esprit. Il me confirma tout ce que m'avoit dit mon confident , et me détailla d'une manière fort plaisante quelques exploits qu'il avoit faits avec lui. Il m'apprit ensuite qu'étant venu à Milan dans l'espérance d'y faire quelque grand coup , il avoit trouvé moyen de se mettre au service d'un riche banquier, chez lequel il demeuroit depuis six mois en qualité de commis ; qu'il avoit , par son exactitude et sa fidélité , gagné la confiance de son patron , en attendant qu'il trouvât l'occasion de le voler ; qu'il s'en présentoit une fort belle , mais qu'il avoit besoin d'un second pour en pouvoir profiter ; et qu'en rencontrant Sayavedra , il Vavoit regardé comme un homme tombé du ciel pour cela , le connoissant pour l'avoir vu dans l'action plus d'une fois. Je lui demandai si son dessein étoit d'une exécution bien difficile. Pas trop , me répondit-il ; vous