LIVRE III, CHAP. I
Trufaldin , ou , pour mieux dire , de sa perfidie j car à peine avoient-ils eu le temps d'en reconnoître les avenues, les détours et les diverses parties , que ce méchant prince s'y rendit à main armée , et s'introduisit dans l'intérieur du château par une voûte souterraine dont il avoit seul connoissance. O fortune inconstante et cruelle ! que les plaisirs des mortels sont de peu de durée !
Le barbare roi du Zagathay se voyant maître des deux amants, les fit charger de fers; il poussa la cruauté jusciu'à -vouloir contraindre Albarose d écrire au comte Dorisel, pour l'attirer dans ce château sous quelque prétexte spécieux; et, comme cette vertueuse dame lui témoignoit avec fermeté qu'elle mourroit plutôt que de trahir son frère , il lui déclara qu il se porteroit aux dernières extrémités, siellenefaisoit ce qu'il exigeoit d'elle; mais ni ses prières ni ses menaces ne purent rien gagner surAlbaroseÉL'impitoyable tyran ne se posséda plus: dans sa fureur, il commanda à ses satellites de saisir l'infortuné Polinde, et il le fit inhumainement couper par morceaux aux yeux même de son épouse, dont les plaintes et les cris ne servirent qu'à rendre cette exécution plus effroyable. Il ne borna point là sa rage détestable: pour priver le chevaUer des honneurs de la sépulture , il fit jeter aux chiens ses tronçons sanglants; et jitgeant que ce spectacle horrible obligeroit la dame à le satisfaire, il la menaça du même supplice, si elle tardoit à écrire au comte. Mais il se trompa : la femme de Polinde, après avoir perdu ce qu'elle avoit de plus cher, n'ayant plu« rien à ménager, se jeta sur cet exécrable bourreau; %r, dans son désespoir, elle l'auroit déchiré de sespropres Roland l'Amoureux, i. i5
llOLA\D I. AMOUREUX.
mains, si les gardes du tyran ne l'en eussent arrachée.
Le lâche Trufaldin, pour combler sacruauté, et comme s'il eût eu à se reprocher de la traiter avec moins.de rigueur que son mari, ordonna qu'on lui meurtrît le visage, et défigurât les traits, pour rendre affreux ce qui charmoit auparavant les yeux; puis, l'ayant laissée languir quelque temps dans ce triste état , il lui fit arracher les mamelles avec une barbarie sans exemple.
Tandis que le généreux fils d'Aymon lisoit cette histoire , les larmes tomboient de ses yeux , et son cœur étoit touché d'une extrême compassion; mais son visage étoit enflammé de courroux : il jura de nouveau la vengeance d'une action si noire ; après quoi il sortit de la caverne , monté sur Rabican , quisembloit s'animer d'une nouvelle vigueur en sentant sur lui ce fameux guerrier. Il alla rejoindre la maîtresse de Brandimart; cette dame ne le regardoit plus qu'avec admiration ; elle lui parla de fexploit qu'il venoit d'exécuter ; elle le flft rougir des louanges qu'elle lui donna. Ils continuèrent leur chemin , et gagnèrent enfin une plaine ; mais le cheval de la dame se trouva si fatigué , qu'ils furent obligés de s'arrêter pour le laisser reposer.