CHAPITRE VIL
Suite de la bataille entre les rois Agrican et Galafron.
La. bataille sanglante qui se donnoit entre les sujets d Agrican et de Galafron avoit attiré au secours de l'empereur tous les Tartares qui étoient dans Albraque ; ce qui avoit facilité à Torinde l'exécution d'un dessein qu'il méditoit. 11 gagna sans peine la campagne, et joignit Agrican , qui , laissant à ses troupes le soin de poursuivre des ennemis qui commencoient à ne se plus défendre , avoit levé la visière de son casque pour prendre le frais. Torinde l'aborda , et lui dit : Grand monarque, tu vois le roi de Carisme, qui fut ton ennemi ; j'ai pris les armes contre toi à la prière du roi de
Circassie, mon ami ; mais l'ingrate Angélique protège un traître qui n'est recommandable que par la noirceur de ses crimes j en un mot, le lâche Trufaldin , qui nous a offensés Sacripant et moi. Elle a l'injustice de nous priver du droit naturel qu'ont les guerriers de venger leur gloire par la voie des armes. Je viens t'offrir mon amitié, et lier mon ressentiment au tien.
Vaillant Torinde , lui répondit le Tartare en l'embrassant , je reçois avec joie pour ami un aussi grand prince que vous ; et pourvu que vous n'aspiriez point à la possession de la princesse dont vous vous plaignez, il n'est rien sous ma puissance dont vous ne puissiez disposer comme de moi-même. Seigneur , répliqua le roi de Carisme , tout adorable qu'est Angélique, mes yeux ont vu ses charmes impunément, je vous en abandonne la poursuite; vous n'aurez à disputer son cœur qu'au roi de Circassie. A l'égard de Sacripant , interrompit lempereur, c'est un différent à régler entre lui et moi.
Après cette conversation , le monarque tartare mena le Carismien dans son camp , où il le fit reconnoître pour son ami ; on rendit les armes aux sujets du roi Torinde qui avoient été faits prisonniers, et qui étoient en grand nombre ; ce qui augmenta les forces des assiégeants.
Pendant que les Carismiens faisoient éclater dans ce camp la joie qu'ils avoient de revoir à leur tête leur généreux roi, les illustres défenseurs d'Angélique se disposoient à y porter un étrange désordre. Le comte d'Angers et Sacripant marchoient les premiers, et Brandimart , Hubert du Lion , le roi Adrian et Clarion les
LivHt; III, CHAP. VII. aô'i
suivoient. Ils allèrent d'abord où ils s'aperçurent que les sujets de Galafron étoient le plus en déroute; ils chargèrent les Tartares qui les poursuivoient, et de leurs premiers coups ils ralentirent l'ardeur qui les animoit. Brandimart et ses compagnons achevèrent de rétablir le combat, ou, pour mieux dire, de culbuter leurs ennemis.
Alors on vit les vainqueurs renversés à leur tour. Les rois Saritron, Poliferne, Uldan et Pandragon accoururent pour les soutenir ; mais tous leurs efforts ne furent pas d'un grand secours. Roland, de deux coups consécutifs, fendit Pandragon jusqu'à la ceinture, et renversa très-rudement le brave Saritron, roi des Kéraïles. Sacripant blessa Uldan , roi de Karacoron , à l'épaule; et Brandimart coupa la tête au roi Poliierne. Ce début arrêta les peuples du Calhay qui fuyoient, et fit passera leurs ennemis l'effroi qui glaçoit leurs cœurs : ce qui acheva de les rassurer fut la mort du monstrueux Argan te.
Cet énorme géant avoit rencontré Galafron dans la mêlée , il avoit saisi son cheval par la bride , et il l'emmenoit prisonnier dans le camp tartare, lorsque le comte d'Angers reconnut le père d'Angélique, à la couronne d'or qu'il portoit sur son casque. Le paladin , à cette vue, s'enflamma de courroux; il poussa Bridedor sur le géant, et li^i coupa de son épée le bras qui tenoit la bride du cheval ; mais la terrible Durandal, ne trouvant pas assez de résistance à ce bras , abattit la tête du cheval de Galafron , et l'animal , tombant mort , renversa son maître. Roland redoubla , et d'un coup de pointe percales entrailles d'Argante départ en part; il
alla relever ensuite le roi du Cathay, et le remonta sur un puissant coursier qu'il ôta sur-le-champ à un clit;valier lartare, dont il fracassa la cervelle d'un coup de poing.
Seigneur, dit le paladin à Galafron , en lui présentant le cheval , recevez ce service d'un des plus zélés défenseurs d'x\ngélique. Fameux guerrier , répondit le roi, recevez vous-même nos actions de grâces pour vos hauts faits : si nous avions encore un chevalier comme vous, nous serions bientôt sans ennemis. Roland, après avoir répondu à ce discours par une profonde inclination de tête , laissa le roi du Cathay au milieu d'un assez grand nombre de ses sujets qui s'étoient rassemblés autour de lui après la mort d'Argante, et alla combattre ailleurs.
Dans ce même temps, le roi d'Altin, dont les troupes étoicnt incorporées dans l'armée des Indiens, ne voyant ]ilus ces derniers poursuivis, les rassembloit pour aller lejoindre leurs alliés, dont les affaires venoient de changer de face. Les Tartares , déjà mis en désordre par Sacripant , Brandimart , et par les autres chevaliers d'Angélique, ne purent soutenir l'effort de ces nouveaux ennemis j ils reculèrent, et commencèrent à gagner leur camp. Quelle fut la surprise de l'empereur quand il vit ce changement, et qu'il apprit ce qui le caùsoit? Impatient de joindre le comte, dont il brûlait de se venger, il rassembla au plus tôt tout ce qu'il put trouver de Tartares, et suivi de Torinde avec ses Gai'isniîens, il s'avança vers les défenseurs d'Albraque.
Les Indiens furent les premières victimes de sa fureur : Marquinor , roi d'Altin, avec cinq or. six de leurs